‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 50 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dernières Jolies (V Eugène.

JVIon cousin César ne se trompait pas; les bons effets qu'avait produits sur moi mon voyage avec Guillaume avaient été promptement détruits par les mauvais conseils de mon valet.

Les transactions ta faire sur mes procès traînaient en longueur par ma faute. Tour- à -tour négligent et défiant, tantôt j'arrêtais tous les arrangements convenus pour une bagatelle à laquelle je m'obstinais, tantôt je cédais sur un point important avec une facilité dont mes conseils me faisaient rougir. 11 fallait dé nouvelles conférences, de nouvelles discussions. A chaque instant nous étions sur le point de plaider avec une nouvelle fureur. J'étais toujours tourmenté du désir vague et nonchalant de me remarier. Je fus tenté de me proposer à plusieurs demoiselles ou veuves à qui j'aurais peut-être convenu à cause de ma fortune; mais Leblond eut l'adresse de m'en détourner. M. Leblond était bien

d'avis que je fisse un acte par-devant notaires, mais ce n'était pas un contrat de mariage qui était l'objet de ses désirs.

Je m'occupais toute la matinée de ma toilette; j'allais voir mes avocats et mes procureurs. Après les avoir fatigués de mes doléances , j'allais aux Tuileries ou au Palais - Royal ; j'y trouvais des hommes de mon âge, entre autres mon ancien camarade Mathelin , infirmes , ennuyés et grondeurs comme moi. Cherchant l'ombre quand il faisait chaud, le soleil quand le temps était frais , nous asseyant après deux ou trois tours , causant avec la loueuse de chaises ou quelques petites marchandes ambulantes , nous passions des heures entières à ne rien dire ou à dire des riens. Quand il pleuvait, nous entrions au café de Foi , et là nous méditions la gazette et les énigmes du Mercure. J'allais diner chez le Suisse des Tuileries , ou chez les traiteurs des environs du Palais -Royal, à moins que je ne fusse invité quelque part. Je m'ennuyais chez les traiteurs, je m'ennuyais dans les maisons où j'étais invité. Je ne trouvais encore quelque agrément qu'aux petits spectacles des boulevards et de la foire ; ce n'étaient pas les pièces qu'on y donnait qui m'y attiraient. Cependant je finis par goûter un peu les pantomimes et les danseurs de corde. J'allais voir quelquefois ma fille à son couvent, et je m'ennuyais avec elle comme avec tout le monde.

Ainsi, à Paris comme à Coutances, j'éprouvais tous les tourments de la vie d'un vieux garçon. J'aurais bien voulu suivre les modes inventées par les jeunes gens du jour; mais je sentais qu'elles ne serviraient qu'à faire ressortir mon âge qu'il fallait bien que je ma-

vouasse à moi-même; je m'en vengeais en les trouvant extravagantes et ridicules. Comme je médisais de la jeunesse avec Mathelin et mes vieux amis ! Je regrettais le bon ton, la politesse et l'amabilité des jeunes gens d'autrefois. De mon temps, les femmes étaient plus décentes , moins coquettes , moins folles , et même plus jolies. De mon temps, l'état était bien mieux gouverné. Tout allait bien mieux de mon temps. « Il n'y « a plus de mœurs, dis -je un jour à Mathelin. » — ■ « Oh! oh! » répondit-il en me regardant avec étonnement, et en riant de ce gros rire dont il avait conservé l'habitude. « Y en avait-il beaucoup plus au temps oîi « vous me soufflâtes mes maîtresses et cette petite Ca- « roline qui est devenue dévote et maîtresse d'école? » Je sus très -mauvais gré à Mathelin de l'apostrophe; mais je n'avais rien à répondre. Le lendemain , je le trouvai très -irrité contre un de ses débiteurs dont il ne pouvait se faire payer. « C'en est fait, me dit-il, on « ne peut plus se fier à personne; il n'y a plus moyen « de vivre avec les hommes; il n'y a plus de probité. » — «Ah! c'est trop fort», lui répondis-je en me levant avec colère. « Avez-vous donc oublié votre banqueroute <c et votre vovage en Hollande? »

Ce fut au milieu de cette triste vie que M. Leblond essaya de me parler de testament, qu'une veuve voisine de l'hôtel où je logeais me fit faire assez nettement des propositions de mariage, et que le père gardien d'un couvent de moines , que j'avais pris pour confesseur et qui avait fort à cœur le bien de sa sainte maison , tenta de me pousser tout-à-fait vers la dévotion , et de m'insinuer que le meilleur moyen de faire mon

salut était d'enrichir les serviteurs de Dieu et de doter son couvent. Leblond parvint facilement à déranger les projets de la veuve : elée n'était guère plus jeune que moi. Il me plaisanta de manière à m'empêcher d'être dévot, sur les prétentions de mon confesseur; mais lui-même fut fort mal reçu quand il me parla de testament. Il eut l'imprudence de revenir à la charge, je me fâchai; il ne m'en parla plus. Ses discours, tout détournés qu'ils étaient , m'avaient blessé , avaient augmenté ma défiance contre lui ; je gémissais du joug sous lequel il me tenait : mais je n'avais pas le courage de m'en délivrer; je craignais mon valet. Je fus tenté plus d'une fois de confier à ma fille le désir que j'avais de m'affranchir de mon esclavage ; ma fille , du fond de son cloître, comme elle m'en a fait l'aveu depuis, me voyait malheureux et subjugué: plus d'une fois elle eut la pensée de chercher à relever mon courage; mais nous nous craignions mutuellement. Lors de mon aventure avec Rosalie, quand elle s'était permis, en tremblant, de me donner quelques avis, je lui avais imposé silence avec tant de dureté ! de mon coté , j'étais comme retenu par la piété de ma fille ; elle me paraissait si détachée de tous les biens du monde , que je n'osais lui faire part de ce qui se passait dans mon ame. Le souvenir de sa faute avait long -temps poursuivi Lucile, mais elle s'en était repentie avec tant de sincérité! elle se flattait que Dieu lui avait pardonné. Elle était heureuse dans son couvent, qu'elle continuait d'édifier par sa conduite.

Dans un beau mouvement de courroux contre Leblond, je résolus de révéler mes peines à Guillaume.

Ce n'était pas la faute de Leblond si j'avais encore conservé quelque confiance en mon ami. Il n'en était pas venu à me parler de testament san§ se permettre quelques insinuations perfides contre Guillaume et sa famille. Suivant lui , Guillaume avait calculé que la grande fortune dont je jouissais devait revenir à ses enfants. Je recevais de fréquentes lettres de Guillaume : tous les témoignagnes d'amitié qu'il m'y prodiguait étaient interprétés défavorablement par Leblond. Je me surprenais quelquefois à penser comme mon valet de chambre. Cependant , le plus souvent , j'étais persuadé que c'était Leblond qui ne m'aimait vraiment que par intérêt. J'eus la faiblesse de me cacher de Leblond pour écrire à Guillaume. Je lui annonçais que mes procès étaient sur le point de recommencer; je lui apprenais les efforts de Leblond pour m'amener à faire un testament; je lui exposais l'embarras où je me trouvais avec ce valet qui me servait, ou plutôt me commandait déjà depuis longtemps, dont je voulais me défaire, mais auquel j'étais habitué. Je n'osais pas prier Guillaume de faire le voyage de Paris; je savais combien sa présence était nécessaire à sa manufacture; mais je lui laissais entendre que je serais heureux de le voir, et je lui demandais ses conseils. Cette lettre , la plus franche que j'eusse écrite à Guillaume, n'était pas exempte d'un reste de fatuité. Ma faiblesse s'y montrait dans tout son jour, et j'y affectais encore d'avoir du caractère.

Guillaume serait parti sur-le-champ; mais il reçut ma lettre au moment où, de jour en jour, il attendait son fils. Il se hâta de me répondre. Son désintéressement se montrait dans sa lettre , comme ma faiblesse

s'était montrée dans la mienne. Il se gardait de me dissuader de faire un testament. Jamais il ne lui était arrivé , jamais il ne lui arriverait de penser à ma fortune ni pour lui , ni pour ses enfants ; mais il croyait que j'aurais grand tort de faire mon testament sous l'influence de- M. Leblond ; il y avait long-temps qu'il regardait mon valet comme un méchant homme et comme un détestable conseiller. Il m'engageait à ne pas perdre une minute pour le congédier. Quant à mes procès, il m'engageait à suivre aveuglément les conseils d'un vieil avocat, ancien ami de Duverdier, dont Guillaume m'avait procuré la connaissance à son voyage à Paris.

On ne peut pas tout prévoir. Je m'étais caché de Leblond pour écrire à Guillaume ; mais la réponse me vint par la poste; ce fut Leblond qui me l'apporta. En la recevant , je rougis comme un enfant qui a peur de son maître. Je tenais la lettre entre mes mains ; je la tournais sans oser la décacheter. « Il me semble que « monsieur n'est guère empressé de lire la lettre de son « ami,» me dit Leblond? «Crois-tu», lui répondis-je assez sottement , « que cette lettre soit en effet de «Guillaume?» — «Vraiment, reprit -il, je connais « assez son écriture. » — « Oh ! en ce cas, » dis -je.... Alors j'ouvris timidement la lettre; je la lus tout bas, non sans jeter de temps en temps des yeux inquiets sur Leblond, qui m'examinait, et ,* sans mot dire, je la serrai dans ma poche. J'avais paru trop agité pour que Leblond ne cherchât pas à savoir le contenu de la lettre de Guillaume. Un peu ranimé par les conseils que cette lettre renfermait, je lui en dis assez vertement une partie. Il s'établit alors la scène la plus ridicule Tome X, 22

entre mon valet et moi. Il me fit des reproches de ce que j'avais osé me plaindre de lui; il me traita d'ingrat; il voulait me quitter. Je m'emportai ; je le chassai. Sans trop s'adoucir, il s'attendrit, il pleura; il était bien malheureux de s'être attaché à moi. Je le calmai ; je le priai de rester à mon service : il voulut bien y consentir.

Effrayé de ce que je m'étais plaint de lui à Guillaume, voyant ma répugnance à faire un testament, voyant que je ne renonçais pas à ma fantaisie de me remarier, Leblond conçut le projet de me remarier lui-même à son gré et selon ses intérêts. Il pensa qu'en se faisant l'entremetteur de mon mariage avec une fdle ou une veuve qui se laissât éblouir, ou dont les parents se laissassent éblouir par ma noblesse et ma fortune, il pourrait obtenir, par forme de pot-de-vin, ce qu'il commençait à désespérer d'obtenir de moi par testament.

Lorsqu'amoureux de Rosalie j'avais renvoyé Leblond, il était entré au service d'un jeune libertin dont les mœurs l'avaient scandalisé; mais le père de ce jeune homme était un ancien auditeur des comptes , fort dévot, à qui Leblond, patelin et hypocrite, avait, par de beaux semblants de zèle, fait de fréquents rapports sur la conduite de son jeune maître. Ce bon père en avait été reconnaissant; il avait pris très-bonne idée de Leblond, et, depuis mon retour à Paris, Leblond, qui voulait se ménager des protecteurs , allait , de temps à autre , présenter ses respectueuses civilités au père de son ancien maître. Curieux et zélé comme tous les dévots, ce bonhomme faisait causer mon valet. Le-

blond, malgré toute sa prudence, ne pouvait se corriger d'une habitude générale chez tous les valets, celle de dire du mal de leurs maîtres ; mais il se bornait à s'égayer sur mes petits ridicules , et il se reprenait bien vite pour faire l'éloge de mes excellentes qualités. Un jour il parla du désir que j'avais de me remarier; il vanta ma fortune, ma noblesse et ma bonté; il dit que je tiendrais bien plus à la jeunesse, aux agréments et au caractère de la personne , qu'à sa fortune ou à sa naissance. Le vieux dévot se frappa le front , et crut avoir trouvé ce qui me convenait. Une vieille fille , mademoiselle Brigitte Delarivière, qui habitait, avec sa jeune nièce, un couvent voisin (l'auditeur des comptes logeait à la Place Royale), venait souvent passer chez lui les après-dîners. Mademoiselle Brigitte était une petite rentière; mais sa nièce était si jolie et si bonne, qu'elle ne désespérait pas de lui trouver un grand parti. Elle comprenait bien que , n'ayant pas de dot, sa nièce ne pouvait prétendre à un jeune et riche gentilhomme ; mais pourquoi sa jeunesse et sa beauté ne paraîtraient-elles pas des avantages suffisants à un homme comme il faut, d'un âge raisonnable, et même déjà vieux; car peu lui importait que le mari fût un vieillard , pourvu qu'il fût riche et de bonne naissance. Leblond saisit avidement l'ouverture qui lui était faite. 11 eut l'honneur de voir mademoiselle Brigitte chez le vieux dévot. Il se trouva que le couvent qu'elle habitait était précisément celui de ma fille. Outre un nombre assez considérable de religieuses et de jeunes élèves, il y avait dans ce couvent, comme dans beaucoup d'autres, des dames pensionnaires; les unes-habi-

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tant avec les religieuses , presque aussi cloîtrées qu'elles , obligées de rentrer à l'heure prescrite par la règle, ne pouvant recevoir de visites qu'à la grille; les autres, occupant un bâtiment situé dans une première cour, presque aussi libres que dans le inonde, pouvant sortir et recevoir, et n'étant pour ainsi dire que locataires de la maison. C'étaient des femmes qui plaidaient en séparation contre leurs maris ; c'étaient des veuves discrètes qui étaient bien aises de se procurer à la fois les agréments du monde et l'espèce de bonne odeur, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, que donne à la réputation d'une femme le séjour d'un couvent; c'étaient enfin des femmes jouissant d'un modique revenu , et trouvant là un lover, une pension, une existence à bon marebé. Mademoiselle Brigitte était du nombre de ces dernières. Mademoiselle Brigitte était à la fois dévote, pédante et romanesque. Elle affectait des manières de qualité; elle ne fréquentait que la vieille noblesse du quartier; elle méprisait beaucoup les petites gens. Lcblond , instruit de son caractère, lui parla fort respectueusement. Mais mademoiselle lîrigitte, enthousiasmée , ravie, dès qu'il lui eut fait part de son projet, et qu'il lui eut décliné ma qualité de baron, daigna le traiter avec quelque familiarité. Il eut plusieurs conférences avec elle au couvent et chez l'ancien auditeur des comptes. Il vit la nièce, qu'on nommait Fanny. Elle avait dix-huit ans; elle était belle; elle paraissait douce; il lui sembla que c'était la femme qu'il lui convenait de me donner. Sans rien révéler à la jeune personne,, il fit son accord avec la tante. Loin d'être contrarié d'apprendre que ces dames habitaient le

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même couvent que ma fille , désirant , pour mieux m'enflammer, que ma première entrevue avec mademoiselle Fanny eût quelque chose qui tînt de la rencontre , de la surprise , il se flatta, que cette circonstance pourrait lui présenter quelque occasion favorable.

L'occasion ne tarda pas. La fête de la supérieure du couvent approchait; je reçus une invitation. Une fête de couvent ne me paraissait pas fort attrayante; celle-ci ne pouvait me rappeler que de fâcheux souvenirs. Au milieu de toutes ces jeunes élèves, destinées à jouer dans le monde le rôle qu'aurait pu y jouer ma filte, je la verrais religieuse et séparée du monde. Leblond parvint à vaincre ma répugnance, et je me rendis à l'invitation.

La fête était superbe. Il y eut une des plus belles collations qui jamais aient eu lieu dans un couvent de femmes. On avait dressé dans le grand parloir une longue table , qui était séparée en deux par la grille. Les religieuses et les pensionnaires de l'intérieur étaient d'un côté, les messieurs et dames invités, de l'autre. De ce nombre étaient mademoiselle Brigitte et sa nièce. Je fus placé contre la grille , et j'avais ma fille à ma gauche. Mademoiselle Brigitte trouva le moyen de se placer à ma droite. Elle fit de grands frais d'esprit et 4e politesse , auxquels je répondis civilement , mais sans y donner une grande attention. Je promenais mes yeux sur toutes les jeunes filles qui se trouvaient à cette longue table , mêlées avec tant de vieilles gens des deux sexes. ( Dans les réunions de couvent , on voit presque toujours, sans intermédiaires, les deux extrémités de la vie.) J'interrogeais ma fille sur chacune ; lorsque j'en

fus venu à la nièce de mademoiselle Brigitte , ma fille m'apprit quelle se nommait Fanny Belmont ; quelle était orpheline, et n'avait d'autre appui que sa tante, à côté de qui j'étais placé ; que la tante et la nièce n'habitaient le couvent que depuis fort peu de temps. Ma fille m'en fit d'ailleurs le plus grand éloge; dès les premiers jours, cette jeune personne avait pris ma fille en grande amitié. Elle venait tous les matins la voir dans sa cellule ; c'était un ange de douCeur et de bonté. J'avais été frappé de sa beauté ; je goûtai beaucoup les louanges que ma fille lui donna. Dès que je sus que je me trouvais à côté de la tante de Fanny, je remarquai bien plus ses politesses, et je fus enchanté de son esprit. Après la collation, mademoiselle Brigitte appela sa nièce et me la présenta. Cette jeune personne paraissait sérieuse et mélancolique. Cependant, quand elle apprit que j'étais le père de sa bonne amie la sœur Sainte-Lucile , elle mit de la bienveillance et même de l'affection dans le peu de mots qu'elle m'adressa. Pour moi, devenant de plus en plus timide, à mesure que j'avançais en âge , et que j'avais des sentiments et des désirs contraires à mon âge , à peine osai-je aussi dire quelques mots à Fanny; mais j'étais dans l'admiration, et je causai toute la soirée avec sa tante.

A mon retour, Leblond me demanda des nouvelles de la fête. Il ne lui fut pas difficile d'amener l'entretien sur la nièce de mademoiselle Brigitte. Il ne lui fut pas difficile de m'en rendre éperdument amoureux ; je le chargeai de prendre sur elle et sur sa tante les informations les plus minutieuses , et le lendemain , quand il vint me faire le rapport le plus satisfaisant sur le mé-

rite et les qualités de la tante et de la nièce , il ne lui fut pas difficile de m'amener au désir et à l'espérance de devenir l'époux de la jeune et belle Fanny. Leblond sentait qu'il fallait précipiter les choses. J'allai voir mademoiselle Brigitte , et tout fut bientôt convenu entre nous. On ne se donna pas la peine de prendre lavis de la nièce. Ce mariage était si avantageux pour elle , j'étais si aimable et si bon , qu'elle ne pouvait pas être effrayée de la disproportion de nos âges. D'ailleurs, sans nous entendre, la tante et moi nous nous étions permis de petits mensonges qui diminuaient cette extrême disproportion. Craignant de paraître trop vieux pour Fanny , je ne me donnais qu'un peu plus de cinquante ans; craignant que sa nièce ne parût trop jeune pour moi , sa tante lui donnait vingt ans passés. Nous nous flattions chacun de notre côté de pouvoir nous dérober la connaissance des extraits de baptême. Dans les visites que je rendais à la tante je débitais à la nièce mille douceurs; mais toujours retenu par cette timidité, par cette espèce de pudeur que le sexagénaire le plus extravagant ne peut vaincre , quand il s'avise de faire la cour à une jeune personne, je n'osais pas lui laisser entrevoir nos projets. Je ne m'en flattais pas moins qu'après le mariage , grâce à mes attentions , à mes complaisances et à ma générosité , je parviendrais à me faire aimer. Quelquefois cependant je n'étais pas sans inquiétude. Plus j'étais assidu et galant auprès de Fanny, plus je voyais sa mélancolie redoubler. Ma fille, à qui je m'étais gardé de confier mon amour, à cause de la crainte qu'elle m'inspirait , m'interrogea un jour timidement sur le motif de mes fréquentes visites à made-

moisclle Brigitte Delarivière. A cette question si simple je me fâchai; je traitai ma fille de femme indiscrète et curieuse. Ma fille se tut. Plein d'amour et craignant les obstacles, je pressais l'heureux moment.

Enfin le jour était pris pour signer le contrat. On ne devait instruire Fanny qu'au moment de la signature. L'avant-veille de ce jour, si ardemment désiré, je venais de rentrer tout joveux d'avoir passé la soirée avec Fanny et sa tante , lorsque la porte de mon appartement s'ouvre, et que le maître de l'hôtel m'annonce l'arrivée de mon ami , M. Guillaume Delorme.

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