CHAPITRE IL
Guillaume a Paris.
Guillaume aurait bien voulu descendre au couvent de ma fille; mais il fut retardé par un accident survenu à sa chaise. Quand il entra dans Paris il était tard , et la porte du couvent était fermée depuis long-temps. Il ne vit pas d'inconvénient à loger dans le même hôtel que celui qu'il avait habité à son précédent voyage , et que je n'avais pas quitté. Après nous être tendrement embrassés , je lui demandai le motif de son voyage. Il me répondit que , son fils étant revenu , et ses affaires lui laissant quelque liberté , il venait à Paris pour m'aider à sortir, sans plaider, de mes maudits procès. Ce n'était pas une défaite que me donnait Guillaume. Il se
proposait , en effet , de presser entre mes parties adverses et moi l'arrangement définitif qu'il avait préparé à son premier voyage. Il fut convenu que , dès le lendemain , nous aurions une conférence chez le plus ancien de mes avocats.
Cependant, au milieu du plaisir que nous avions de nous voir, nous nous tenions sur la réserve. J'avais à cacher à Guillaume mes amours et mon prochain mariage , que je ne voulais révéler à tout le monde , et sur-tout à lui , qu'après la conclusion. Il avait à me cacher qu'il était appelé à Paris par ma fille ; mais celui que le voyage de Guillaume contrariait le plus, c'était Leblond. A la vue de Guillaume il était resté comme pétrifié. Dès qu'il fut seul avec moi, M. Leblond ne put s'empêcher de me dire , en soupirant , qu'il était sûr que l'arrivée de M. Delorme lui amènerait quelque malheur.. Comme j'attribuais sa crainte à la lettre que Guillaume m'avait écrite précédemment, je m'empressai de le rassurer; je lui recommandai de bien faire en sorte que la nouvelle de mon mariage ne pût venir aux oreilles de mon ami. Il y était lui-même trop intéressé pour manquer à mes ordres.
Le lendemain , suivant mon usage , je me levai fort tard; j'appris que mon ami Guillaume, suivant son usage , s'était levé de fort bonne heure , était sorti et ne faisait que de rentrer. Le rendez-vous chez mon avocat était à midi. Je fis avertir Guillaume. Il vint; il paraissait fort ému. Dans son émotion perçait un vif sentiment de joie; mais en même temps, quand ses yeux se portaient sur moi , tantôt il me regardait d'un air de compassion , tantôt il semblait animé contre moi
d'une espèce de courroux, que son amitié ne pouvait contenir. «Eli mais! qu'as-tu donc, lui dis-je?Où as-tu « été ce matin ?» — « Pensons à tes procès , me réponvc dit-il; l'heure nous presse. Partons.»
Comme nous sortions , on lui remit une lettre de Coutances. Elle était de son fils. Eugène Delorme était revenu à Coutances le jour même où son père en était parti ; son voyage à Lorient avait été inutile. Personne n'avait pu lui donner des nouvelles de Fanchette, ni de sa tante. Il apprenait de plus à son père que, ce mémo jour, mon cousin César avait éprouvé une légère indisposition qui avait fort alarmé toute la famille , à cause de son grand âge; il allait mieux, mais il était fort triste depuis le départ de Guillaume. En lisant ce passage de la lettre de son fils, Guillaume, qui avait appris avec beaucoup de calme qu'on n'avait pu découvrir ce qu'était devenue la petite-fille de son ami Dumesnil , soupira et devint tout-à-coup triste et rêveur. « Mon cher Eugène , me dit-il , ton cousin m'a « bien fait promettre que je te ramènerais avec moi. <c Tes affaires peuvent être terminées promptement. « Qui nous empêche de partir après-demain? » Je me gardai de lui faire la moindre objection. Je désirais sincèrement voir mon cousin César. Mais quel embarras! Le jour où Guillaume me proposait de partir avec lui était précisément celui qui avait été fixé pour la signature de mon contrat de mariage.
Guillaume, en- allant chez mon avocat, ne me parla que de son fils. Il me raconta ses amours pour la petitefille de Dumesnil, la disparition de Fanchette, le désespoir d'Eugène Delorme. Je pris une part bien sincère
au chagrin de Guillaume et de son fils. Je gémissais pour ce jeune homme , de ce qu'il était séparé de celle qu'il aimait.
Par un reste d'habitude , j'avais voulu mettre de la finesse et de la ruse dans ma conduite avec mes parties adverses , même en consentant de bonne foi à transiger ; voilà ce qui avait aigri ces honnêtes gens. "Guillaume , avec franchise et fermeté, les éclaira de nouveau sur leurs vrais intérêts , les força de se contenter des sacrifices qu'il me déterminait à faire , et , craignant qu'un nouveau délai n'amenât de nouvelles contestations, il engagea toutes les personnes qui se trouvaient à cette dernière conférence à ne pas se séparer sans avoir signé toutes les transactions nécessaires. On y consentit. Le vieil avocat nous retint à dîner. Le soir, pendant qu'on achevait de copier les actes , je m'échappai pour aller voir un instant Fanny et sa tante chez le vieux dévot de la Place Royale. Je revins chez l'avocat. Les actes étaient prêts; je signai. Tout joyeux que mes procès fussent enfin terminés, je calculais que je pourrais retarder mon voyage à Coutances, au moins jusqu'après la signature d'un autre acte bien plus cher à mon cœur , mon contrat de mariage avec la jeune Fanny Belmont. Guillaume , encore plus joyeux que moi , me dit , en me félicitant , qu'il était content de sa journée. De retour à notre hôtel , il se retira dans son appartement.
Leblond attendait avec impatience le moment où il pourrait causer avec moi. a Monsieur» , me dit-il d'un air fort intrigué, « il n'en faut pas douter; votre ami « vient pour s'opposer à votre mariage. Savez-vous où
«il a été ce matin avant que vous fussiez levé? Au « couvent de madame votre fille. Je l'ai su par le portier «de la cour extérieure, qui a beaucoup de confiance « en moi , et beaucoup d'attachement pour monsieur. « Au portrait qu'il m'a fait d'un homme d'une figure « respectable, vêtu d'un habit vert à boutons d'or, je « n'ai pu méconnaître M. Uelorme. » — « Eh quoi ! dis- « je , Guillaume ! ce matin ! au couvent ! Quelle personne « a-t-il été voir? Est-ce Fanny? est-ce sa tante? est-ce «ma fille?» — «C'est ce que je n'ai pu savoir. Il a « gagné la seconde porte , sans demander aucune des « dames qui logent dans cette première cour, et la « tourière est une vieille bigote auprès de laquelle j'ai a perdu toutes mes politesses. Mais il est instruit de vos « projets; il cherche à vous nuire; je le parierais. Il « est inconcevable que monsieur se laisse mener de la « sorte par son ami. De quel droit M. Guillaume vien- « drait-il s'opposer au mariage de monsieur! Mademoi- « selle Fanny n'est ni sa fille, ni sa petite-fille. Est-ce « que monsieur n'est pas son maître? Monsieur s'est « souvent imaginé que je le menais. Eh mon Dieu ! je « n'ai jamais fait que ce que monsieur a voulu; mais, « en vérité, je rougis de l'esclavage où le tient M. De- « lorme; et, si j'étais un méchant homme, comme on « se plaît à le dire, j'aurais pu faire apercevoir à mon- « sieur bien des choses sur lesquelles j'ai cru devoir « garder le silence. » Leblond ajouta beaucoup d'autres discours plus ou moins adroits. Dans toute autre circonstance je les aurais repoussés; mais j'étais animé contre Guillaume; son vovage à Paris, sa visite au couvent me paraissaient des preuves certaines qu'il
méditait quelque chose contre moi. « Monsieur Lecc blond, dis-je à mon valet, je vous ordonne de me « réveillez* demain matin de très-bonne heure. 11 faut « que j'aie avec Guillaume, avant qu'il sorte, une ex- «plication, une explication très-sérieuse.»
Leblond me réveilla une heure plus tôt qu'à l'ordinaire; mais il était déjà trop tard. Guillaume était sorti. Où était-il allé? Au couvent sans doute. «Eh « bien, dis-je à Leblond, j'y vais; oui, j'y vais moi- « même à l'instant : je veux le surprendre, le confondre. « Viens avec moi. » — « Oui, monsieur. Ce n'est pas « que j'aime beaucoup à me trouver en face de M. Guil- « laume. Il a une fierté avec les domestiques , et avec « moi sur-tout , qui me fait peur ; mais c'est égal ; je « sais surmonter toutes mes répugnances quand il s'agit « des intérêts de mon maître. »
J'envoyai chercher une voiture, et je me rendis avec Leblond au couvent de ma fille.