‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 52 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Rencontres au parloir.

J'interrogeai le portier de la première cour du couvent. La personne que, la veille, il avait désignée à Leblond , s'était présentée de nouveau presqu'au moment où les portes venaient d'être ouvertes, et, comme la veille , avait gagné la seconde porte. Leblond monta

par mes ordres à l'appartement de mademoiselle Brigitte. Elle dormait encore, et sa nièce, suivant son usage , était entrée de grand matin dans l'intérieur du couvent. La tourière m'apprit que , la veille et ce matin même , un homme de mon âge , qui s'était dit mon ami, avait demandé à voir ma fille. « Il n'en faut pas « douter, m'écriai-je tout rouge de colère, c'est Guil- « laume. Que peut-il y avoir de commun entre lui et « ma fille? » J'entrai brusquement dans le parloir, et j'y trouvai Guillaume, ma fille et Fanny.

Fanny et ma fille étaient derrière la grille. Guillaume , en dehors, avait pris les mains de Fanny et les serrait avec tendresse à travers les barreaux. A ma vue, Fannv retira ses mains et se leva toute confuse; ma fille était toute tremblante; Guillaume resta calme et serein. Leblond, effrayé de ma colère et craignant quelque scène trop vive, n'avait pas jugé à propos d'entrer avec moi dans le parloir. «Il est donc vrai, « dis- je à Guillaume, c'est pour agir contre moi que « tu as fait le voyage de Paris? Et ma fille est d'acc cord avec toi pour contrarier les desseins de son « père? Et vous aussi, Fanny! Perfide ami!... Fille « indigne et coupable!... » Je ne sais tout ce que la colère m'inspira d'injurieux contre Guillaume, contre ma fille, contre Fanny elle-même; je ne me connaissais plus. « Mais je n'en persévère pas moins dans mon « projet, ajoutai-je; malgré vous, maigre elle, je l'épou- :c serai, je m'en ferai aimer, je la rendrai heureuse. » — « Insensé » , me dit Guillaume , sans colère , mais avec force, « sais-tu quelle est cette Fanny, cette jeune fille 'c de dix -huit ans que toi, vieillard de soixante -cinq

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« ans , tu as le projet ridicule d'épouser? C'est la femme « aimée de mon fils; c'est Fanchette, la petite -fille « de mon ami Dumesnil ; c'est la fille de son gendre '< François Belmont , mort honorablement au ser- « vice. »

Dès les premiers mots de Guillaume , j'étais resté anéanti. La confusion avait pris la place de la colère. Je me taisais. Guillaume m'apprit rapidement que mademoiselle Brigitte Delarivière , belle-sœur de Dumesnil, pleine d'idées romanesques, choquée du nom de Fanchette, avait exigé que sa nièce, en arrivant chez elle, prît le nom plus distingué de Fanny; que mes projets et ceux de sa tante n'avaient pu échapper à la jeune personne; que, timide, réservée, craintive, alarmée de mes fréquentes visites chez sa tante, elle avait versé ses chagrins et ses inquiétudes dans le sein de ma fille; que ma fille, touchée de la peine de la jeune Fanny ou Fanchette , sentant toute l'étendue de la folie que j'allais faire, n'osant, par la crainte que je lui avais inspirée dès sa plus tendre enfance, se hasarder à me dire un mot qui eût l'air d'une remontrance , avait imaginé d'appeler au secours de Fanchette et au mien, pour me sauver en dépit de moimême, l'ami qui avait ou du moins devait avoir le plus d'empire sur moi. « Hier, continua Guillaume, je suis « venu au couvent. Quelle a été ma surprise quand , au « premier aspect de mademoiselle Belmont, j'ai cru « reconnaître quelques-uns dss traits, les yeux et la « physionomie franche et ouverte de mon cher Duce mesnil ! Tout s'est bientôt expliqué. Je me suis émet pressé de lui révéler l'amour de mon fils , le consen-

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« tement que je donne à cet amour. Poussant , comme « Charles , la délicatesse à l'excès , Fanchette ne se croit « pas assez riche pour s'allier à moi; mais j'ai surpris « dans son cœur un sentiment de préférence pour a mon fils, que loin d'avouer à d'autres, elle n'ose « s'avouer à elle-même. Dès hier je me suis hâté d'é- « crire à Coutances que j'avais retrouvé la petite -fille « de mon ami. Mon fils et moi nous vaincrons sa ré- « sistance. Maintenant, Eugène, est-ce à toi d'être un « obstacle au bonheur de ces jeunes gens? Yeux -tu « continuer à porter le trouble dans la famille d'un « ami qui a toujours mis ton bonheur au rang de ses «. premières et de ses plus chères jouissances? »

Guillaume aurait pu parler plus long -temps; je n'étais pas tenté de l'interrompre.... Tout-à-coup nous voyons paraître la tante de Fanchette, conduite par Lcblond. Cet officieux valet avait été lui apprendre que je me trouvais au parloir avec un de mes amis, qui voulait probablement s'opposer à mon mariage avec sa nièce. L'audacieux personnage, ignorant ce qui se passait, espérait encore, grâce à la colère que j'avais manifestée, que le mariage qu'il avait arrangé pourrait se terminer; je crois même qu'il se flattait que j'allais me brouiller tout -à -fait avec Guillaume. La tante commença par adresser de vifs reproches à sa nièce. La pauvre Fanchette, à l'aspect de sa tante, manifesta la plus grande frayeur; mais Guillaume se hâta de prendre la parole. « Mademoiselle, dit-il à la « tante, à l'instant même où mon ami est entré dans <c ce parloir, j'allais me présenter chez vous. Je sais a que vous avez pris dans le secret , avec M. de Sen-

« neville , des engagements pour cette jeune personne ; « mais peut-être les propositions que j'ai à vous faire « pour elle vous paraîtront-elles plus convenables. J'ai « été l'ami de son grand- père dans sa jeunesse ; mon « fils a élé son ami dans sa vieillesse. C'est à mon fils « qu'il a dû la justice tardive qu'on a rendue à ses « longs services. Mon fils a trente ans; il s'est distin- « gué dans la guerre qui vient d'être terminée ; il a été « aide-de-camp du comte de C*** ; il est capitaine , « chevalier de Saint- Louis ; il aime votre petite-nièce ; « il en est aimé. C'est moi qui fus assez heureux , il y « a quarante-trois ans, pour marier le brave Dumes- « nil à votre sœur. Je vous demande aujourd'hui , pour « mon fils, la main de votre petite-nièce. » — ce Mon- « sieur», répondit la vieille demoiselle, qui, malgré la sécheresse de son ame , ne pouvait se défendre d'être émue, « vos propositions sont fort honorables... L'âge, « le grade de monsieur votre fils.... doivent certainece ment lui valoir de très-grands partis. Mais je ne puis a pas vous dissimuler que je suis très -avancée avec « M. le baron de Senneville. Je vous avoue que je tiens « pour ma nièce bien plus encore à la naissance qu'à « la fortune, et, à moins que M. le baron ne renonce « lui-même.... » — « Ah! ma tante », s'écria douloureusement Fanchetteî « voulez-vous donc me rendre « malheureuse? Une pauvre jeune fille comme moi « n'est pas faite pour aspirer à de si hauts partis. Lais- « sez,-moi vivre dans le cloître où je me trouve; c'est « la seule grâce que j'implore. »

Comme Guillaume allait répondre, Jacques, son vieux valet, qu'il avait amené à Paris, entre précipi- Tome X. 2 3

i,f EUGÈNE

tamment. « Ali ! messieurs , nous dit-il , vous n'avez pas « un instant à perdre si vous voulez voir encore a M. César. » Jacques est suivi du nègre d'Eugène Delorme, qui arrive en courrier de Coutances. Il remet à Guillaume une lettre de son fils. La maladie de mon cousin César a pris un caractère plus grave. Le bon vieillard demande avec instance à nous voir, avant de mourir. En nous hâtant, nous pouvons encore satisfaire ses désirs.

A cette nouvelle, toute autre affaire est oubliée. Éperdu, troublé, je promets à la tante de Fanchette que je ne tarderai pas à lui écrire. Je la supplie de traiter sa nièce avec douceur. Guillaume se joint à moi; il prend de nouveau les mains de la petite -fille de son ami Dumesnil; il la recommande «à ma fille et à sa tante. Je remercie ma fille d'avoir écrit à Guillaume, et, une heure après l'arrivée du courrier que nous a dépêché Eugène Delorme, nous sommes sutla route de Coutances.

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