‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 7 sur 54 · Tome X · texte numérisé non relu

Tome X

5o El GENE

Je lui racontais tout ce qui m'était arrivé depuis ma sortie du Fort-1'Evêque. Je n'ai pas besoin de dire que je tournais les choses à mon avantage. Je me donnais pour un modèle de courage et de bonne conduite. Je ne fis pas réflexion que telle action que je présentais comme un trait de génie et de sagesse devait paraître, aux yeux d'un homme vraiment sage et sensé, bien plus digne de blâme que d'éloges. Je lui faisais entendre que je m'étais conduit à Châlons avec autant de prudence que lui-même en avait montré à la Martinique. Je lui annonçais des projets sans bornes de fortune et d'ambition. Je me vantais de la justice que l'administration des vivres venait de me rendre en m'appelant à Paris. Après ce long exorde, j'arrivais au véritable but de nui lettre. Je lui disais franchement que je comptais sur lui pour mes fonds. Il me serait facile de les trouver ailleurs, mais je lui devais la préférence. Ainsi, il y a trois ans, j'avais dédaigné ses offres de service; aujourd'hui , en lui demandant un service que je suis certain au fond du cœur de ne pas trouver chez d'autres , à moins de conditions qui ne me conviennent pas, j'ai l'air de ne pas regarder ce service comme un bienfait; que dis-je? j'ai l'air d'obliger Guillaume, en lui procurant l'occasion de m'obliger. Après cette demande, exprimée en deux lignes, ma lettre contenait les protestations les plus vives d'amitié à Guillaume, à mon cousin César , et même à ma cousine Laure , contre laquelle, écrivais-je avec légèreté, je ne conservais pas la plus petite rancune. Je m'informais avec intérêt de toutes les personnes qui m'avaient été chères et qui étaient chères à Guillaume. Je finissais par lui pro-

ET GUILLAUME. 5i

mettre que, dans la nouvelle et brillante carrière que j'allais parcourir, je me tiendrais toujours heureux de pouvoir être utile à lui et aux siens. Ainsi , entraîné par la force de l'habitude , je conservais un ton protecteur avec Guillaume. En réclamant ses services, je lui offrais les miens , dont il n'avait pas besoin , et j'avais la sottise de me croire encore bien supérieur à lui. Comme je l'ai déjà dit, ma vanité, ma présomption avaient changé d'objet, mais j'étais encore vain et présomptueux. Dans un adroit post-scriptum , je priais Guillaume de ne pas me faire attendre sa réponse : j'avais besoin de répondre moi-même très-promptement aux offres brillantes qui m'étaient faites de tous cotés.

Après le départ de cette lettre , je me gardai bien doter tout espoir à la fille du président; je ménageai mes soins entre elle et la nièce du prieur. J'évitais de donner des paroles positives; mais de jour en jour je paraissais moins éloigné du mariage; car enfin savais-je les événements qui avaient pu arriver pendant ces trois années? Guillaume avait-il conservé sa fortune? Vivaitil encore ? En supposant qu'il eût le pouvoir de m'obliger, en aurait-il la volonté? Quelquefois j'en doutais, malgré toutes les preuves que j'avais déjà de son amitié. J'avais si cruellement éprouvé l'égoïsme des autres hommes! Il est vrai qu'en commençant à prendre une très-mauvaise opinion de presque tous les hommes, j'en avais conçu une bien meilleure de moi-même. J'admirais mon génie, et je me croyais capable, en supposant que je fusse à la place de Guillaume et qu'il

fût à la mienne, de faire pour lui ce que je réclamais

de son amitié.

Mon inquiétude ne fut pas longue; Guillaume me répondit courrier par courrier.

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