CHAPITRE VIL
Lettres de Guillaume et du bossu.
« Te voilà donc enfin, m'écrivait Guillaume! après « trois ans je reçois de tes nouvelles, et ces nouvelles «sont heureuses! Hâte-toi de t'adresser à Paris, à « notre ami Duverdier. Je lui envoie un pouvoir d'en- « gager pour toi toutes les sommes dont il m'est perce mis de disposer. Si elles ne suffisent pas, mon crédit « y suppléera. Je tiens toujours à ce que tu n'aies que « moi pour créancier, et je ne me regarde que comme « dépositaire de ton château, jusqu'à ce que tu puisses « l'acquitter envers moi.
«Depuis que tu t'es soustrait à mon amitié, nous « n'avons pas laissé passer un seul jour sans penser à « toi. Mes hons parents et madame Louville vivent « toujours auprès de nous. J'ai une fille, j'ai un fils; « puissé-je les conserver et les bien élever! Tous deux « l'aiment, sans te connaître; tous deux ont été bien « joyeux de la joie que ta lettre nous a causée. L'heure « me presse; je ne veux pas que ma réponse soit rec< tardée d'un courrier. Mais nous nous reverrons : tu
« feras le voyage de Coutances, ou je ferai celui de « Paris. Nous nous écrirons , au moins. Un seul mot : « tu as eu du courage dans l'adversité, et tu dois à ton « courage une meilleure fortune. De grâce, mon ami, « songe aux grands biens que tu as dissipés. Tiens-toi « en garde contre tes fougueuses passions , contre cet « amour immodéré des plaisirs, qui ne fait pas le bon- « heur. Sur-tout garde-toi des faux amis. Ne sois ni « trop prodigue, ni trop confiant. Mais, pardon, je te « prêche. Ne vois que le motif qui m'anime. Ta cousine « Laure t'embrasse de tout son cœur. Ton cousin Cé- « sar se propose de t'écrire. »
Le courrier suivant, je reçus une autre lettre de Coutances. Elle était de mon cousin César, et voici ce qu'il m'écrivait ;
« Guillaume t'a fait connaître, mon cher filleul, la « joie que ta lettre nous a inspirée. J'espère que tu n'en « doutais pas. Malgré les arrêts de la faculté , ton « cousin le bossu vit encore. Il s'en félicite , si tu veux « enfin suivre les conseils qu'il va te donner, car j'ai « toujours la manie de donner des conseils; de plus, « j'ai la vanité de croire qu'on se trouverait bien de les «. suivre.
« Grâce au cautionnement que te fournit ton ami , « tu vas avoir Une belle place. A la bonne heure. Mais « le ton de ta lettre me fait naître des craintes pointe la suite. Guillaume t'engage à te tenir en garde « contre les fougueuses passions de la jeunesse ; moi je « t'engage à te mettre en garde contre les ambitieuses
« pensées de l'âge mûr. Il te recommande de n'être ni « trop prodigue ni trop confiant ; moi je te recom- « mande de n'être ni trop avide, ni trop défiant. Tu ce as été dupe des charlatans, ne te fais pas charlatan; « tu as été trompé, ne deviens pas trompeur. Je vais « te mettre sous les yeux quel (pies sentences bien « vieilles, mais qui, pour avoir été répétées jusqu'à sa- « tiété, n'en sont pas moins bonnes à méditer. Le « bonheur n'est pas plus dans les ennuis, les tourments, et les courbettes, les intrigues auxquels on se condamne te quand on veut trop acquérir ou trop s'élever, qu'il « n'est dans le délire des sens et dans les vanités de la « jeunesse. Le danger d'être précipité n'est pas le seul « qui menace celui qui veut monter trop haut. Outre « le chagrin qu'il aura , pour peu qu'il lui reste de « cœur, de renverser les autres, en leur grimpant sur « les épaules, plus il montera, plus il voudra monter. « Nous sommes destinés sur cette terre à une succes- « sion de peines et de plaisirs. Pour supporter les « unes, pour savourer les autres, il faut de la modé- « ration, et jusqu'ici tu en as manqué; il faut du court rage, et tu n'en as que par accès; il faut l'amitié de « quelques hommes choisis, et je crains que, vérita- « blement aimé de Guillaume, tu n'aies d'amitié pour a lui que quand tu as besoin de lui; il faut l'estime des « gens de bien , et je crains que tu ne préfères la con- « sidération qu'on accorde aux richesses et aux places. « Tu as une bonté naturelle; mais il faut que la bonté « soit fortifiée par la raison. C'est cette heureuse al- « liance qui constitue la vertu, et je craindrais que tu <c n'en manquasses dans l'occasion : donc tu feras bien
« de fuir les occasions, et de t'armer d'avance contre a celles auxquelles tu ne pourras échapper. Connais- « toi toi-même : c'est le meilleur principe de la philoce sophie ancienne et moderne. Et, si tu veux, répondre « bien franchement à celui qui te demandera comment ce tu vis , dès ce moment , mon cher Horace te dicte ta ce réponse :
Die , multa et pulchra minantem,
Vivere nec rectè, nec suaviter. *
ec II y avait dans la ville de Troye, pendant le siège, ce une fille de Priam qui prédisait l'avenir. Les bons ce ïroyens se moquaient des malheurs qu'elle leur ance nonçait. Je te l'ai déjà dit : ton père et ta mère se ce sont moqués , quand je leur ai prédit la vie que tu <c mènerais dans ta jeunesse. Puisses- tu ne pas rejeter ce mes avis, comme l'ont fait ton père et ta mère, et ce comme les bons Troyens rejetèrent ceux de la prince cesse Cassandre ! Ton cousin le bossu. »
Quelle joie me causa la lettre de Guillaume! Combien je me sentis reconnaissant, enthousiasmé de son généreux procédé! Grâce à lui je pouvais occuper la place à laquelle j'étais nommé. Je n'étais pas réduit à la nécessité d'épouser mademoiselle Potin ou la nièce du prieur. Je répondis à Guillaume; je répondis à Cé-
* Horat. liv. I, ép. 8.
Et dites-lui, si mon sort l'intéresse,
Que , tous les jours formant de beaux projets ,
Je n'ai trouvé ni bonheur ni sagesse.
Trad. de M. Daru.
EUGENE sar. Je proclamais Guillaume le modèle, le phénix des vrais amis. Je leur promettais de suivre leurs conseils. Il ne m'était pas échappé que ces conseils se contredisaient entre eux; mais n'importe, écrivais-je à César; je prendrai ce qu'il y a de bon dans chacun. J'exprimais vivement à Guillaume combien je me félicitais de le savoir heureux. Mon cousin César me connaissait bien; j'avais une bonté naturelle qui dirigeait mes sentiments quand elle n'était pas comprimée par mes intérêts, à plus forte raison, quand mes intérêts se trouvaient d'accord avec elle. Je me débarrassai tout doucement, et avec politesse, des importunités du prieur et de la famille du président.
En refléchissant aux conseils qui m'étaient donnés par Guillaume et par César , je trouvai que ni l'un ni l'autre ne voyaient les choses sous leur véritable point de vue. « Ces bonnes gens, me disais-je, ne connaissent « pas le monde. Mon cousin César vante sou xpé- « rience; où pourrait -il en avoir acquis? Est-ce dans « ses livres, est-ce dans la petite ville de Coutances, te qu'il n'a jamais quittée que pour venir égayer made- « moiselle Gaussin et sa société par la lecture de sa a tragédie? Guillaume est né pour être bon fils, bon «mari, bon père, bon commerçant, bon ami; mais «voilà tout; il n'ira pas plus loin. Quant à moi, qui, « depuis que j'existe, me suis senti destiné à jouer un cf plus grand rôle, j'ai dissipé ma fortune; c'est un tort: « mais je suis en mesure de la recommencer. Peut-on « dire que j'ai mal employé ma jeunesse? Non : car je « me suis bien diverti. J'avais un si long avenir devant
« moi ! Je pouvais perdre du temps. Les années vienne nent; je n'en perdrai p4us. »]
Je partis de Châlons tout gonflé de joie et d'orgueil; et, comme à mes premiers voyages, je me nourrissais des plus belles espérances. En quittant le château de mon père à vingt ans, j'avais rêvé que j'avais toutes les femmes ; en quittant Châlons à trente-trois ans , je ne pouvais dormir sans rêver que j'avais refait ma fortune, que je montais rapidement, et que je redevenais un grand seigneur. Me voilà caissier : je suis trop délicat pour faire valoir les fonds de ma caisse; mais, au renouvellement du bail de la compagnie, je peux obtenir un intérêt dans l'administration. Je ne désire pas la guerre ; mais elle peut survenir , et l'on sait quelle fortune rapide et colossale peut faire alors celui qui a un intérêt dans les vivres. Cependant je ne songeai pas à faire une entrée triomphante à Paris , comme cela m'était arrivé en quittant le château de mon père. Moins d'éclat et plus de solidité ; telle était ma devise.
Mon fidèle Robineau, fier de monter au rang de mon secrétaire, vint bientôt me rejoindre. 11 avait voyagé à petites journées, à pied, et par le coche. Ainsi je n'avais pas encore de domestiques, et déjà j'avais un secrétaire.
FIN DU l'REMUR LIVRE.