ACTE II, SCÈNE I. 4o
lettres de Paris ! On en compte six mille six cent soixante- trois.
GAULARD
Ah! mon Dieu! mais c'est une armée.
JÉRÔME
Celui-ci a fait dix romans, celui-là une charade, celui-là un opéra, celui-là un almanach; poëtes épiques, poëtes lyriques, poëtes comiques, vaudevillistes, madrigalistes , épigrammatistes ; poëtes de devises , poëtes de fêtes et de bouquets, poëtes de pont-neuf cl des faubourgs; ceux-ci mettent de la poésie dans leur prose, ceux-là mettent de la prose dans leurs vers: et chacun a son lycée , son musée , où il est un grand homme.
Eh bien! tant mieux si cela les amuse.
JEROME
Voyez ces peintres qui jouent à la mouche pour savoir qui paiera la collation, qui trichent, qui rient, qui se racontent les prétentions de leurs modèles , la vertu de cette jeune femme qui fait faire une copie du portrait qu'elle destine à son mari , la jeunesse de cette vieille qui se fait peindre sans fichu ; mais en voilà assez sur cette maison. Regardez seulement en passant ces domestiques et ces servantes rassemblés autour de la cheminée d'une cuisine pour s'égayer aux dépens de leurs maîtres, et se révéler les secrets des familles. La maison disparaît et fait place au jardin du Palais- Royal.
( La toile représente le jardin du Palais-Royal. )
GAULARD
Ah! c'est sur- tout ce que je suis curieux de voir,
/jo6 LES PROVINCIAUX A PARIS.
GEORGES
On nous en a tant parlé.
JÉRÔME
Voyez ces boutiques, ces cafés, ces salles de vente; ces larges enseignes en lettres d'or, barrant les arcades; ces affiches bleues, rouges, jaunes, tapissant les murs; ces cadres de miniatures sur la porte des allées, la grand'mère en robe à plis près de sa fille en polonaise, près de sa petite-fille en tunique qui porte son petit garçon en mameluck ; la perruque à trois marteaux de quatre-vingt-six , près de la grosse catogan de quatrevingt-neuf, de la Titus de l'an sept , des favoris et du pet-en-1'air de l'an dix; ces Italiens aux regards vifs, cet Allemand à la cocarde noire, cet Anglais à l'œil observateur , ce gros fiancier , ce pâle rentier , ce Turc à la grande culotte, ces politiques qui se chauffent au soleil , ce petit bossu si plein d'esprit , ce joli homme si imbécille : a-t-on menti quand on dit que Paris était le rendez -vous de l'univers, et que ce jardin était le rendez -vous de tout Paris?
FANCHETTE
Quelle foule, bon Dieu! c'est comme chez nous à la sortie de vêpres.
JÉRÔME
Voyez ces bonnes d'enfants laissant jouer imprudemment les petites filles pour causer avec les laquais leurs amants. Voyez cet homme dont l'habit est un peu mûr, c'est un dîneur en ville. Jadis leur costume était connu : habit noir, bas de soie blancs, habiles à éviter les ruisseaux; ils découpent, ils dévorent, et paient leur écot en compliments et en couplets d'emprunt. On dit même que, depuis quelque temps, quelques-uns ont trouvé le moyen de dîner une bonne partie de la jour-