PREFACE
Je n'ai pas à rappeler quel tapage accueillit le premier groupe de jeunes poètes qui se montra sous l'Empire. Ce sont là des querelles déjà oubliées : les Parnassiens se sont fait leur place partout, jusqu'à l'Académie. Valade était Parnassien, et Parnassien convaincu; mais il avait, dams le groupe, une figure à part. Qui l'a vu, ne l'a pas oublié : petit, frêle, souffreteux, frileusement blotti dans les trois tours de son cache-nex, avec une large barbe noire et de longt cheveux pendants dont un paquet, d'ordinaire, tombait obliquement en travers du front. Mais, ce qui donnait son accent à la physionomie, c'étaient les yeux, des. yeux bruns, un peu bridés, d'une étonnante expression, étrangement doux et fins, chargés de rêve, à demi éclairés d'un sourire mélamolique. A voir cette grande barbe et ces yeux orientaux, on eût dit de quelque poète Persan, de quelque descendant d'Hafii et de Sadi, exilé et grelottant dans les boues parisiennes, et y portant tout l'hiver le deuil du dernier rayon de soleil.
De biographie, on peut dire qu'il n'en eut pas. Né en 1841 à Bordeaux, il était fils et frère d'hommes qui ont rendu de grands services dans l'enseignement des sourds-muets. Après avoir fait ses études au lycée Louis-le-Grand, il devint secrétaire de Victor Cousin, au temps oit celui-ci abandonnait Platon pour Us beaux yeux des héroïnes de la Fronde. Il racontait gaiement les tribulations du métier : il s'agissait de recopier, au rabais, les lambeaux de phrase laborieusement éparpillés, travaillés et retravaillés par le vieux philo-
sopljf sur tous les bouts de papier qui lui tombaient sous la main, — C'était une position dont on se lassait vite. Valade n'y resta guhes. Il entra jeune dans l'administration parisienne. L'Hôtel-de-nile, vers la fin de l'Empire, couvait dans ses bureaux tout un peuple d'écrivains. Il ne se passait pas de jour qu'il ne laissât éclMippcr par les fenêtres des volées de feuilles à en-tite administratij, chargées en contrebande de sonnets, de vaudevilles et même de terribles pamphlets politiques. La plupart quittèrent la maison au premier succès: Valade y resta jusqu'il sa mort ; il y avait trouvé la bouchée de pain qui permet de vivre pour l'art, le rêve et l'idée. Jamais on ne vit si étrange employé. Quand le Quatre- Scptcmbre eut mis près du pouvoir nombre de ses camarades, ce furent eux qui le sollicitèrent d'en profiter, si discrètement qu'il voulut le faire: il refusa net. Républicain ardent, et connu pour tel, il avait une répugnance insurmontable pour la doctrine des faveurs administratiies. En dehors de ce qu'il lui fallait donner à ce travail matériel, tonte son existence s'écoula dans ce milieu qui n'existe qu'à Paris, dans ce monde libre et large ouvert des Arts et de l'Idée, oii se sont rencontrés à utie heure donnée, loin des coteries et comme au grand air de l'Agora d'Athènes, tous les ouvriers du grand labeur intellectuel. Il le traversa, aimé, apprécié de tous, autant pour la solidité de ses amitiés et sa loyauté d'or pur, que pour son rare et modeste talent ; — presque toujours escorté d'un groupe d'inséparables, attachés à lui par la sympathie dont il rayoniutit ; — mêlant la
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rêverie féconde du poète aux habitudes réglées qu'ont volontiers les maladifs. Une vie passée de la sorte; pour tout événement des flâneries sans fin, dans les nuits de Paris, à travers les « rafraîchissantes ténèbres », comme dit Baudelaire, à l'heure où l'on ne rencontre guère dans les rues désertes que des poètes et des chats noctambules; puis le travail que rien ne talonne, que berce une paresse de délicat, et qui peut dégager, caresser à loisir, sans souci des heures, l'œuvre commencée : voilà, avec les échappées des rares jours de liberté, aux montagnes, à la mer ou en Italie, toute l'histoire de Valade. Il a si bien décrit lui-même son caractère et son talent, que je ne puis mieux faire que de le citer :
Tant mieux pour les buveurs puissants, qui, d'une haleine.
Sans voir la lie au fond, vident leur coupe pleine :
Et libre au curieux, dont la passion bout
Trop vive, de vouloir épuiser jusqu'au bout
L'irritante saveur des voluptés goûtées !
J'admire chez autrui ces fougues emportées.
Par qui l'âme, impuissante à le jamais saisir,
Poursuit avidement l'inlini du plaisir.
Jusqu'à ce que le doute ou le dégoCit la blesse.
— Mais un raffinement, qui peut-être est faiblesse,
Pour moi met la plus forte attraction parmi
Les fuyantes douceurs que l'on goûte à demi :
Et les choses vraiment que je prise entre toutes.
Sont le verre où l'on boit à peine quelques gouttes,
L'accord lointain, qu'émiette une brise à son gré ;
Le vers, lu par hasard, d'un poète ignoré.
Les paysages vus en passant, et les fièvres
Subtiles d'un baiser surpris au coin des lèvres.
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Le portrait que le poète trace de lui-mime me semble uue tnerveille : il est à coup sur frappunt de ressemblance. Qu'on n'aille point pourtant s'y méprendre, et confondre Valade avec une sorte de gens dont il Hait fort éloigne. On cannait, en matière d'art et de doctrines, une race de gourmets littéraires, d'un goi'ét si raffiné et d'un tempérament si frêle, que toute conviction arrêtée leur devient une naïveté grossière, toute auvre puissante une brutalité insupportable. Ils tu peuvent se défendre d'être blessés par l'exubérance athlétique des grands génies comme par un excès de mauvais ton, et en viennent à prendre, pour un signe d'aristocratie intellectuelle, l'espèce de répugnance que tout ce qu'il y de mâle inspire à leur délicatesse.
Quoiqu'on pense de ce genre, fort à la mode et bien prisé du public le plus distingué, ce n'était point du tout celui de Valade. Il savait, au contraire, concilier l'esprit le plus pénétrant, avec l'intelligence, ou plutôt la passion des œuvres et des pensées fortes. Je ne parle pas seulement de ses opinions. Républicain et libre-penseur, il a tenu à garder toute sa vie, sans bruit, mais sans l'ombre de faiblesse, la solidité et le courage de ses convictions. Pour les choses qui touchaient l'art et la poésie, il avait celle qualité rare entre toutes, qu'avec le talent et le sens critique le plus aiguisé, il restait attiié vers les idées hautes et robustes; ce fut un raffiné, et jamais un dégoûté.
C'est cependant la délicatesse dans le sentiment et dans la forme, qui reste la marque de son talent. On
le reconnaîtrait rien qu'au choix des viaitres auxquels il rex'enait sans cesse. Je parle surtout de Henri Heine dont il imita mainte fois les poèmes. Il excellait à traduire son rêve allemand coloré d'un esprit tout français, ses profonds sanglots brusquement interrompus par une êtincclante ironie, et ses visions des légendes germaniques A moitié traversées par un rayon de lutniére voltairienne. Valade avait, comme personne, rincojfiparahle légèreté de main, nécessaire pour saisir ce je ne sais quoi d'insaisissable, fait d'une simplicité si prodigieusement trouée, et d'un sourire si cruellement douloureux. Une de ses premières œuvres fut une traduction de V « Intermex^o », en collaboration avec Albert Mèrat; une de ses dernières publications, un recueil des pièces du même poète sous le titre de <r Nocturnes ». Il fut séduit aussi par la rusticité exquise de Burns; et les trois chansons qu'il lui a empruntées, me paraissent autant de petits chefs-d'œuvre. Les qualités qui l'ont attiré vers ces viaitres sont celles de toute son œuvre ; un sentiment singulièrement affiné dans une forme étonnamment délicate. On y reconnaît, presque partout, la mélancolie profonde du rêve trompé par la réalité : mais c'est, chose rare ! une mélancolie sans pose et sans galimatias, n'ayant aucun rapport avec ces désespérances que les <r décadents » riment dans une langue assc:{ voisine, à ce qu'il semble, du haut allemand. Cette note triste est d'autant plus pénétrante, qu'elle est plus discrète, plus sincère et plus voilée. Nulle part, peut-être, son originalité n'est plus marquée que dans les pièces amoureuses. Est-il