A EMILE BLÉMONT
/\u plus fort de ces noirs ennuis que font au cœur La ruse méchante ou le caprice moqueur Des femmes ; en ces jours cruels où l'ironie Du plus froid cache mal la souffrance qu'il nie ; Dans le déboire amer des doux rêves aigris, Parfois s'offre, évoquée au fond du passé gris, Quelque enfant moins aimée et que l'on sait fidèle... — Pardonnant à l'oubli si long où l'on fut d'elle, Perdue et cependant présente encore, on sent Qu'elle souffre sa part des chagrins de l'absent,
Ces chagrins mérités que son instinct devine.
Et l'image s'empreint d'une grâce divine
Lorsque, pour elle ouvrant notre cœur d'amoureux,
Pleurant ainsi que fait un enfant malheureux
Que console et que plaint seule une sœur aînée.
Nous voyons se mouiller sa prunelle étonnée
Au récit de ces maux que d'autres ont causés.
Elle ignore qu'il soit un fiel dans les baisers:
Elle ne comprend pas la volupté malsaine
Dont les cuisants bonheurs s'avivent par la haine ;
Naïve, elle ne sait qu'une façon d'aimer:
Et c'est pourquoi l'on vient près d'elle réclamer
Le refuge toujours offert des pitiés sûres ;
Et, comme on souffre, on prend à témoin des blessures
Le cœur simple par qui l'on n'a jamais souffert.
Regard plein de douceur dans le passé rouvert. Qu'embellit le présent brutal et monotone ! — C'est ainsi qu'en un jour pluvieux de l'automne. Les bleus matins d'avril et les clairs horizons, Et les pêchers en fleur parmi les hauts gazons Où le souffle du vent met des reflets de moire. Plus vivants et plus frais assaillent la mémoire.
E'HjCO'HE
/Ainsi qu'au débarquer, un homme, n'ayant pas Perdu de vue encor le gouvernail qui vire, Suit machinalement le roulis du navire Et croit sentir la terre osciller sous ses pas ;
Comme au sortir du bal ruisselant de lumières. Le silence et la nuit s'étant faits brusquement, L'oreille emporte et garde un long bruissement Et la clarté vacille encor sous les paupières :
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Ainsi, bien qu'affranchi de vos attraits puissants, Et quoique votre image avec peine effacée Cesse, après tant de nuits, d'obséder ma pensée. Quelque chose de vous imprègne encor mes sens.,.
Vos bras semblent m'étreindre encor comme des lierres. Et, sans trouver l'accès de ce cœur anxieux, L'écho de votre voix, le reflet de vos yeux Hantent de mon cerveau les routes familières.
LBS MATINS %ty
L^ GOVTTE 'DE S^TIG
v^u AND celle dont la grâce en mon âme est empreinte M'a dit, un peu craintive et riant de sa crainte, Qu'elle s'était piquée au doigt : « Tenez , voyez ! » Lorsque j'ai vu, parmi ses autres doigts ployés, A l'annulaire qui dans ma main tremble et bouge. Une goutte de sang perler brillante et rouge, Avant que mon esprit troublé ne raisonnât, Mes yeux avidement en ont bu l'incarnat; Et j'ai senti venir une soif à ma lèvre Telle, que j'ai pressé la piqûre avec fièvre
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Dans l'aspiration brusque d'un long baiser: Tandis que, rougissante à demi sans oser Se fâcher, son visage où le sourire joue Essayait d'exprimer l'horreur dans une moue. Et que sa voix, si peu tragique, m'appelait « Buveur de sang I »
Ainsi moi, le buveur de lait, Moi que l'Idylle au miel de ses ruches convie. J'ai connu la saveur auguste de la Vie. Et tout surpris je cherche, enfant chère ! comment De l'instinct vague est né l'aveugle mouvement... Lorsque sur la pâleur de ta peau nuancée Est éclos ce grenat, avais-je la pensée Qu'osant mouiller ma lèvre à la chaude liqueur Qui fait battre ta tempe et qui gonfle ton cœur. J'allais communier en ta substance même? Et, superstitieux comme on l'est quand on aime, Ai-je espéré qu'enfin mon angoisse comprît Le fond de ce cœur simple et de ce doux esprit? (Nul sourire de sphinx n'enveloppant une autre Énigme plus obscure, ô vierges I que la vôtre.) Ai-je rêvé ce rêve étrange ? — Ou bien cncor. Devant cette parcelle unique du trésor De tes veines, secret de ta grâce croissante. Qui rose le contour de la joue innocente. Avive la rougeur des lèvres, et fleurit Le blanc tissu des chairs, et jamais ne tarit, Sève heureuse, par qui chaque jour se révèle
LES MATINS )t9
Plus riche ta santé, ta fraîcheur plus nouvelle, Moi fébrile rivcur qu'a toujours fait si las La fatigue de vivre et de douter, hclas I Ai-je friimi, pareil au malade qu'altère Le seul aspect d'une eau limpide et salutaire?
Oui I depuis CCS trois jours passés que tu me vins Montrer ton doigt blessé, voilà les songes vains Dont toute ma pensée est pleine, ô jeune fille I L'imperceptible mal que t'a fait ton aiguille Hst oublié : durant l'heure de ton sommeil L'épidémie déjà renaissait plus vermeil ; £t le Ilot que ton cœur aux veines distribue Ne s'est pas amoindri pour une goutte bue I Cependant que toujours triste, toujours fiévreux, J'admire ton doux souffle égal et chaleureux. Et que toujours je vois, sur ta bouche qui tente, Le sourire de la candeur inquiétante.
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Les fleurs et toi, blonde ennemie!
Vous avez ce secret moqueur De verser à l'âme endormie Une dangereuse langueur.
Les oiseaux et toi, bien-aimée !
Vous avez ce charme irritant De l'aile à peine refermée Qja'un caprice rouvre à l'instant.
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Les étoiles et toi, ma belle I Pour exalter nos vains élans, Vous avez la douceur cruelle Des long;s regards froids et brûlants.
« Ce qui f;iisait les amoureuses « Tendres, c'est le bruit écouté « Des sérénades langoureuses « Dans les clairs de lune d'été.
« Troublé d'une ivresse fatale « Quel cœur, dis-tu, ne remuait:»
— Mais, ô belle sentimentale.
L'ombre où vague l'amant muet,
Les stations sous la fenêtre, Le retour obstiné des pas Sur le pavé boueux, peut-être Ne t'en doutes-tu même pas?...
Le rire à tes folles dents blanches Tinte si naïf et si clair, Que le son des cloches dans l'air A des allégresses moins franches.
Tes larmes, source éparpillée, Perlent si bien à chaque cil, Qji'il a moins de grâce en Avril, Le frisson de l'aube mouillée 1
Avec ta gaité tu me charmes Comme avec les pleurs de tes yeux Et je ne sais qui ment le mieux.
Ou de ton rire ou de tes larmes.
Ton orgueil me fait plus épris.
Tes hauteurs n'ont rien qui me dompte : Mais j'aime et je subis sans honte Ton injuste et faible mépris.
Tes p;ilcs colères d'enfant Plaisent à mon cœur qui s'en joue.
1^1 rougeur allume ta joue D'un rayon presque récliauiïant.
El quand un aflVont méritti Soulève tes débiles haines, J'y verrais, sans ces larmes vaines, Un éclair de sainte fierté.
Nulle musique n'est pareille Aux inflexions de ta voix, Dont le son frêle et doux, parfois.
Arrive seul à mon oreille.
Parles-tu toujours à mon gré?
Et ne suis-je point, sans l'entendre.
Raillé souvent par ta voix tendre?
Je n'en suis pas bien assuré.
Hélas, tu peux railler à l'aise :
duand l'air est si mélodieux Qii'il emplit de larmes les yeux.
Qu'importe la chanson mauvaise !
Profonds cheveux, cheveux d'or fin, Ondes où s'éteignaient les fièvres De mon désir, vous que mes lèvres Amoureuses baisaient sans fin !
Si la bouche souvent parjure, Si les yeux méchants à dessein, Et si la froideur du beau sein Ont aggrave ma peine dure;
Ce n'est pas à vous que j'en veux De leur complicité cruelle, O dernière innocence en Elle, Cheveux d'or fin, profonds cheveux!
Sur la mer de tes yeux sincères Qu'abritent les doux cils arqués, Mes rêves se sont embarqués Comme d'aventureux corsaires.
LBS MATINS
jaj
Sur r.i/.ur glauque de tes yeux- Où baignent des lueurs d'étoiles, Mes rêves déployant leurs voiles Ont cru fendre le bleu des cieux.
Et dans vos prunelles profondes, Beaux yeux perfides où je lis, Mes rêves sont ensevelis (lonime le noyé sous les ondes.
LES son{s
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SOI'R, 'D'^UTOSM'H.E
Lie crépuscule ayant tendu voiles sur voiles, Le ciel gris par degrés devint noir, et la nuit Couvrit tout: une nuit sans lune et sans étoiles, Faite pour contenter le malfaiteur qui fuit.
Seule, dans le lointain de la plaine efFacée, Apparaissait ainsi qu'une vague blancheur La route où la poussière assidûment tassée Inquiète le pas ralenti du marcheur.
Nul bruit. Le champ désert, le buisson et la borne Dans le même sommeil paraissaient abîmés: Mais leur repos était l'immobilité morne D'un homme dont l'eiTroi veille, les yeux fermés.
La Nature connaît ces pales insomnies.
Ma tristesse comprit la sienne, et s'y mêla: Car le dur cauchemar, semblable aux agonies. Sur son flanc tourmente pesait cette nuit-là.
L'angoisse qui respire à peine faisait taire Dans sa gorge le plus léger souffle des vents; Et les arbres au front soucieux de la Terre Se hérissaient ainsi que le poil des vivants.
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FI'K.15 TOLOn.IM
L'ES assassins, guettant le moment opportun, Sont venus assaillir un homme: trois contre un. Ils l'ont percé de coups. Sous la nuit sépulcrale La victime a bientôt poussé son dernier râle, I£t les bourreaux joyeux se sont dit : « Il est mort !
Mais à peine ils venaient de parler, — d'un effort Pénible, le cadavre a rouvert son œil morne.
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Alors ils ont frappé son front contre une borne; Dans un lacet de chanvre ils ont serré son cou, Et bâillonné sa bouche en disant : « Pour le coup, Il est mort. »
— Le défunt levait ses deux paupières.
Ils se sont tous rués dessus, avec des pierres, Et si longtemps ils l'ont lapidé, que les os Ont craqué sous la chair ainsi que des roseaux. Alors, comme l'un d'eux approchait sa lanterne Du visage meurtri, le regard fixe et terne De ce mort a semblé les braver tristement.
Fous de rage, dans I«ur féroce acharnement, Ils ont cherché longtemps un supplice à leur guise : (1 du'on prenne un pieu solide ! a dit l'un, qu'on l'aiguise Et quand il a jugé ce bois assez pointu, Triomphants et criant : « Cette fois, mourras-tu ? » Ils l'ont planté tout droit dans le cœur qui palpite (Sans voir que l'œil du mort roulait dans son orbite). Et l'homme s'est trouvé cloué de part en part Au sol dur.
Rassurés et songeant au départ.
Les meurtriers pouvaient croire leur tâche faite. Mais dans l'instant précis qu'ils ont tourné la tête, U n sourd gémissement les a fait tressaillir.
LES bOIKS
Comme cela pnrfuis donne du cœur, haïr,
Malgré la sombre peur qui commence & les prendre,
Ils sont restes: et même ils se sont mis & fendre
Avec leurs coutelas ce gidavre en morceaux;
Ht tandis qu'autour d'eux le sang coulait à seaux.
Ont disperse du pied les lambeaux de chair rouge.
C) terreur! tout ce corps épars palpite et bouge: Les dents grincent, les poils se hérissent, l'œil luit...
— Plus personne. Un bruit sourd de fuite dans la nuit.