ÉLOGE DU COMTE-DLC d'oUV ARES, MINISTRE D'ESPAGNE
...En celte occasion il témoigna que toutes les raisons d'État ne pouvoient pas tant sur son esprit que celles de la religion, et qu'il aimoit mieux être mauvais politique que de n'être pas bon chrétien. Son intégritéest reconnue même de ses ennemis. Il a toujours été libéral de son bien et ménager de celiii dû roi; et, ce qui ne semble pas croyable, ayant disposé de plus de cent cinquante millions, il est aujourd'hui endetté de cinq cent mille écus. Son train, sa dépense et sa maison sont comme d'une personne privée, aussi bien que son affabilité et grande facilité qu'il y a de lui parler. Les autres, qui tiennent une place pareille à la sienne, fuient également les amis et les ennemis, et n'ont pas moins de peur de ceux qdi demandent du bien, que de ceux qui peuvent faire du mal. Pour lui, il ne craint point les uns et il écoute les autres; et ne pouvant tout accorder, il croit au moins qu'il doit tout entendre. Pour ce qui est de son esprit, il ne peut, ce me semble, être mis en doute de personne. Pour en faire imaginer la grandeur, il suffit de dire qu'il s'étend auxdeuxboutsdu monde, qu'il gouverne en Orient et en Occident, et conduit seul en même temps les plus importantes affaires de l'Europe. Pour ce que j'en ai pu connoitre, il est merveilleusement prompt, actif, pénétrant, subtil, charmant et agréable, plein de feu et de lumière. 11 parle sa langue : c'est assez pour cela de dire qu'il s'appelle Guzman , et qu'il est de cette
' Le roiumencemeiil défaut à ce fragment, aussi bien que la Un {ISolc de Martin Pincliéne).
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illustre souche qui étoit célèbre en Espagne, devant qu'il y eût des rois en Castille, et qui a laisse à cette nation les plus anciens et les plus rares exemples qu'elle ait de vertu et de fidélité. Son père, don Pedro de Guzman, eut en son temps peu ou point de pareils en esprit ou en mérite, et cette louange étoit alors de plus grand poids qu'elle ne seroit à présent. 11 fut ambassadeur auprès du pape, et ensuite vice-roi do Sicile, et puis de Naples, et étant de retour à Madrid, il fut mis dans le conseil d'État, qui est en cette cour le plus haut degré d'honneur et de dignité.
Étant à Rome, son fds *** de Guzman lui naquit, lequel, pour être le puîné, fut destiné à l'église, et les premières années de sa jeunesse employées aux études. Mais quelque temps après, il demeura l'aîné par la mort de son frère, et, par celle de son père, héritier de soixante mille ducats de rente. Étant jeune, il fut extrêmement bien fait de sa personne, grand, agréable, et de belle taille, le meilleur homme de cheval de toute l'Espagne, vaillant, adroit, libéral et magnifique, et fut sans doute le plus galant de la cour, jusqu'à ce qu'il en fut le plus puissant. Il entra dans les affaires en un temps où il sembloit que le génie de l'Espagne commençoit à se lasser, et que cette monarchie qui avoit été mise au dernier point de sa grandeur par Charles-Quint, et subsisté à peine sous Philippe second, sembloit vouloir décliner sous les autres rois.
Ceux qui ne peuvent jamais être contents des choses présentes, et qui cherchent toujours des sujets de plaintes dans la prévoyance de l'avenir ou dans la comparaison du passé, rci^rcUent la grandeur et la
ricliessc de la cour, telle qu'elle étoit sous Philippe troisième, et trouvant partout, à cette heure, moins de lustre et de honheur, y concluent aussi moins de conduite. Mais il faut considérer que ceux qui ont tenu cette place devant lui ont toujours gouverné durant le calme, en un temps où il ne falloit que tendre les voiles, que les choses alloient d'elles-mêmes et que les vents ne souffloient que pour faire venir l'or des Indes. L'Allemagne, qui se souvenoit encore de la bataille de l'Elbe, et d'avoir vu l'aigle de l'Empire avec la foudre de Charles-Quint, ne pouvoit au plus avoir que de mauvais desseins. Les Hollandois n'imaginoient point encore de plus grand bonheur que de jouir de la trêve. L'Angleterre étoit gouvernée par un roi vieux et philosophe, la France par un mineur. Toute l'Europe dormoit en repos et en silence, et les ministres d'alors n'étoient occupés qu'à distribuer les trésors du Pérou, et à donner ou refuser des grâces.
Celui-ci, au rebours, a toujours cheminé avec un vent contraire. Parmi les ténèbres, et lorsque le ciel étoit couvert de toutes parts, il a tenu sa route au milieu des bancs et des écueils, et durant la tempête et l'orage il a eu à conduire ce grand vaisseau dont la proue est dans l'océan Atlantique et la poupe dans la mer des Indes. Il a eu à s'opposer, en France, aux desseins d'un grand ministre, haïssant particulièrement les Espagnols, habile, hardi, et tout-puissant sur l'esprit d'un roi jeune, guerrier et heureux en même temps. Du côté du Nord, la fortune a suscité à la maison d'Autriche le plus dangereux ennemi qu'elle ait jamais eu : un conquérant, en qui la moindre qualité étoit celle
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d'un roi sage et vaillant, prudent et aventureux, de grande expérience et de grands desseins, et qui, ayant toutes les vertus d'Alexandre, n'avoit pas un de ses vices que son ambition. Ainsi cette monarchie, par elle ou par ses alliés, a eu tout à la fois pour ennemis les François et le duc de Savoie, les Anglois, les Hoilandois, les protestants d'Allemagne et le roi de Suède, et cela eii un siècle très-stérile de grands hommes pour l'Espagne, et où la fortune lui étoit plus ennemie que tout le reiste. Celui-ci alloit tous les jours de l'Escurial à Madrid, avec deux secrétaires dans son carrosse, et cette personne, qui fait mouvoir tant d'armées et agir tant de millions d'hommes, n'en à d'ordinaire que trois ou quatre à sa suite. 11 n'y a point d'accompagnement si glorieux que cette solitude. La meilleure preuve de n'avoir point failli est de ne point craindre. Pour sa conscience, nous sommes obligés particulièrement de la reconnoître, après la facilité qu'il nous a donnée à la ruine des huguenots et à la destruction de la Rochelle. Que si les vents ont porté briser contre la côte de Guyenne les carraques qui se dévoient décharger dans Lisbonne ; si les généraux des flottes les ont laissé prendre toiit entières, et si la rher en a englouti d'autres; si lé marquis de Spinola est mort devant que de prendre Cazal; si les Allemands, étant les plus forts j se sont laissés battre à Veillane; si les chefs des armées ayant de grands avantages ont subi des conditions désavantageuses, et si la bonne fortune ou la boriiie conduite du roi de Suède a gagné la bataille de Leipsig : ce sont des accidents que le comte (l'Olivarcs n'a pu empêcher, et qu'il a fallu qu'il ait répà-
rés. Un des malheurs de ceux qui gouvernent, c'est que des choses bien faites, et qui ont un bon succès, chaque particulier liîche d'en tirer à soi la gloire, et que celles qui réussissent mal se rejettent toutes sur un seul. Sa conduite a donné remède à toutes les choses qui en pouvoient recevoir, et si elle n'a pu tout relever, c'est beaucoup qu'elle ait empêché que tout ne tombât.
Quand la fortune ne s'est point opposée à ses conseils, et qu'elle a laissé faire sa prudence , les bons succès lui sont venus en foule de tous côtés. En une même année il conquit Bréda, non-seulement sur les Hollandois, mais sur tous les potentats de l'Europe; il sauva Gênes qui étoit à demi françoise , et avoit vingt mille François à ses portes. Il fit abandonner Cadix aux Anglois avec tant de diligence qu'il sembla que l'on ne les eût laissé entrer en Espagne que pour avoir le plaisir de les en chasser ; et en même ternps, à l'autre bout du monde, avec douze mille hommes, il conquit le Brésil. Ainsi à la fois il triompha de toute la terre, et eut des victoires qui pouvoient rendre toute sa vie heureuse et illustre, si elles eussent été départies en divers temps. Le malheur a pu quelquefois renverser ses desseins, mais jaipais sa constance. Je lui ai vu recevoir d'un même visage la nouvelle de la prise de Maëstricht et de la mort du roi de Suède; et le jour que la fortune, en lui ôtantsa fdle, lui ravit ses plus chères espérances, il eut la force de donner audience et de vaquer aux alVaires. Les sentiments de père cédèrent aux devoirs de ministre ; il crut qu'il ne lui étoit pas permis d'abandonner aux larmes les yeux qui v<'i]b>ifMit pour \o h\o\] do ri''tnt , <•! qu'uii «spjit
qui avoit à sa charge la moitié du monde, ne devoit pas être troublé du malheur d'une famille. Son gouvernement avoit particulièrement le bonheur de n'avoir point été taché de sang, et d'avoir été exempt de proscriptions. Ses soupçons et ses craintes n'ont pas dépeuplé la cour pour remplir les prisons ; le crime de Icze-majesté n'a pas servi de prétexte à ses vengeances, et quoi que l'on ait fait ou dit contre lui, il n'a jamais reconnu d'autres ennemis que ceux de l'État.
Mais , pour ce que cet homme seul fait une grande partie de cette cour, que son nom est connu de toute l'Europe, sa personne de peu de gens, et que chacun en a de différentes impressions selon raffcction, la haine ou l'envie de ceux qui lui en ont fait le rapport, il ne sera pas mal à propos d'interrompre la suite de ce discours, pour dire quelque chose plus particulièrement de lui.
La fortune a de tout temps accoutumé de prendre bien bas ceux qu'elle veut mettre bien haut , et pour faire mieux connoitre son pouvoir, elle se plaît à former de rien ses créatures. Elle n'a pas gardé cette règle au choix qu'elle a fait du comte-duc d'Olivarès, qu'elle trouva déjà si haut qu'à peine l'a-t-elle su élever, et que toute sa faveur ne lui a pu donner de titre, qui ne se trouvât déjà dans sa maison. Les maîtres des généalogies, qui ont l'art de faire descendre des rois ceux qui en sont aimés, d'adopter chacun comme il leur plaît en telle race qu'il veuille choisir, n'ont eu que faire de travailler pour montrer la grandeur de la sienne