‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 124 sur 151 · DE VOITURE · texte numérisé non relu

DE VOITURE

BéliseJ je sais bien que le ciel favorable A joint à vos beautés un esprit adorable, Qui ne sauroit loger au monde dignement. Que dans un si beau corps, ou dans le firmament. Je sais que la nature, et les dieux avec elle, - Ne font plus rien de beau, que sur votre modèle : Et qu'ils se prisent moins d'avoir bâti les cieux, Que d'avoir achevé l'ouvrage de vos yeux. Car enfin je l'avoue, et dedans ma colère. Malgré moi je le dis, sans dessein de vous plaire : Le soleil qui voit tout, dessus et dessous l'air. Ne voit point de beauté, qui vous puisse égaler. Et n'en verra jamais, quoiqu'il tourne le monde. Et que souvent soi-même il se mire dans l'onde. L'amour n'a rien de beau, d'attrayant, ni de doux, Point de traits, ni de feux, qu'il n'emprunte de vous. Vos charmes dompteroient l'àme la plus farouche : ^es grâces et les ris parlent par votre bouclie, Et quoi que vous fassiez, les jeux et les appas, Marchent à votre suite, et naissent sous vos pas. Toutes vos actions méritent qu'on vous aime : Et mille fois le jour, sans y penser vous-même, Vos gestes, vos regards, vos ris et vos discours. Font mourir mille amants, et naître raille amours. Mais dans ce bel amas de grâces sans pareilles. Ce tableau raccourci de toutes les merveilles, II. 24

Je vois beaucoup de manque et d'inégalités,

Et d'aussi grands défauts, que de grandes beautés.

La nature amoureuse, en vous mettant au monde,

S'elïorea de vous faire ici-bas sans seconde,

Et prodigue employa ses plus riches trésors

A vous former les traits de l'esprit et du corps.

Mais lasse sur la fin d'un si pénible ouvrage,

Elle vous a mal fait l'humeur et le courage.

Ces deux manquent en vous, et ternissent le teint

Des plus vives couleurs dont elle vous a peint.

Ils en ôtent l'éclat, et laissent une tare

Au plus riche ornement dont la terre se pare :

Car avec un défaut si digne de mépris.

Votre beauté s'efface et ravale de prix.

Vos yeux, ni vos attraits n'ont plus rien d'estimable,

Et parmi tant d'amour, vous n'êtes point aimable. \v^

Pardonnez-moi, Bélise, et souffrez doucement, '^

Que libre désormais je parle franchement.

Cette unique beauté, dont vous êtes ornée, *

N'aura jamais pouvoir sur une âme bien née ;

Votre empire est trop rude et ne sauroit durer :

Ou, s'il s'en trouve encor qui puisse l'endurer,

Avec tant de mépris et tant d'ingratitude,

Ce sont les cœurs mal faits, nés à la servitude.

Ou de mauvais esprits, qui des cieux en courroux

Ont eu pour châtiment d'être amoureux de vous.

De louange et d'honneur vainement affamée,

Vous ne pouvez aimer, et voulez être aimée ^

votre cœur altier croit mettre entre les dieux Ceux qu'il souffre mourir en adorant vos yeux. Que si quelqu'un, poussé de son mauvais génie, Tombe dessous le joug de votre tyrannie, Il faut qu'il se haïsse, et que dès ce moment Il devienne ennemi de son contentement.

Car vous ne croirez pas, quelque feu qui l'éprenne. Qu'il ait beaucoup d'amour, s'il n'a beaucoup de peine.

Vous voulez qu'il soit pâle, et que plein de laugueiil' Il s'afni{.'e sans cesse et se ronge le cœur; 'Que l'ombre d'un soupçon lui donne cent alarmes; Que vos moindres dépits le fassent tondre en larmes; Qu'il soit hors de propos, déliant et jdloux, Jamais content de lui, jîunais content de vous; Qu'il soupire toujoui's, et vous nomme cruelle : Lors vous êtes contente, et croyez être belle; Et votre cruauté parmi tant de tourments, Se baigne dans les pleurs que versent Vos amants. Que si parfois d'amour votre àme est allumée. C'est un feu passager qui se tourne en fumétj Pareil à ces brandons qui brûlent une nuit, Errants à la faveur du vent qui les conduit, Qui luisent pour nous perdre, et si l'on ne s'en garde, Conduisent à la mort quiconque les regarde. Vous brùlèz de la sorte : et sans savoir comment, Vos plus chaudes amours ne durent qu'un moment. Vous ne savez que c'est d'une flamme constante ; Toute chose vous plaît et rien ne vous contente; Et votre esprit flottant entre cent passions, A beaucoup de desseins, et peu d'alîections. Plus léger que le vent qui porte les tempêtes. Il change tous les jours de nouvelles conquêtes ; Et n'estimant jamais ce qu'il peut posséder. Il gagne toute chose et ne peut rien garder: Car votre vaine humeur, après Une victoire. En méprise le fruit et n'en veut qlie la gloire, Et de tant d'amitiés faites diversement. N'en aime (jue la flil et le commencement. D'un amant qu^ vous vient. Vous aimez les approches ; D'un autre qui s'en va, les cris et les reproches. La nouveauté vous plaît, et ne se passe jour, Qu«* vous ne fassiez naîtn; ou mourir (puîlque amour. Vous êtes sans arrêt, foible, vaine et légère. Inconstante, bizarre, ingrate et mensongère,

280 l'OÉSlES DE VOITURE.

Pleine de trahisons, sans âme et sans pitié, Capable de tout faire, hormis une amitié. Celle que vous m'aviez par tant de fois jurée, Qui devoit surpasser les siècles en durée Et ne se démentir qu'avec le firmament. Si belle et si parfaite en son commencement. Et dont la belle flamme, ici-bas sans seconde, Devoit durer encore après celle du monde, A la fin s'est éteinte ; et, contre votre foi. Vous en favorisez un moins digne que moi. Regardez-vous, Bélise, et parmi tant de grâces, Ne souffrez plus en vous des qualités si basses, Et sur tant de vertus et de perfections. Relevez votre cœur et vos affections.

Ne laissez rien en vous capable de déplaire : Faites-vous toute belle, et lâchez de parfaire L'ouvrage que les dieux ont si fort avancé. Et vous seule achevez ce qu'ils ont commencé.

Belle Philis, adorable merveille,

Puisque mon cœur malgré moi me conseille

De me remettre encor dans les tourments

Dont vos rigueurs affligent vos amants.

Je le veux croire, et suivre le génie

Qui me rengage en votre tyrannie.

Et m'embarquer dessus la même mer.

Où j'ai pensé tant de fois abîmer.

Le même jour, que votre cœur de roche

Blessa le mien d'un injuste reproche.

Et qu'un soupçon, par vous vainement pris.

Me fit connoîlre à plein votre mépris ,

Je fis dessein d'étouffer en mon âme

Tous les pensers qui nourrissoient ma flamme,

Et d'arracher au fort de mon courroux Ce que j'avois de passion pour vous, Et, si je puis le redire sans crime, Avec l'amour oter encor l'estime.

Vous n'eûtes plus pour moi, dans ce moment. Tous les attraits qui m'alloient enflammant ; De vos beaux yeux les rayons s'éclipsèrent. Et tout à coup vos grâces vous laissèrent : Je ne vis plus votre extrême beauté, Et ne vis rien que votre cruauté.

J'eus honte alors de votre ingratitude.

De ma loiblesse et de ma servitude.

Et des ennuis indignement soulferts.

Depuis qu'amour me tenoit dans vos iers. Dans cet instant, je vis dans ma pensée Tous les mépris que mon àme offensée, Humble, captive et sans ressentiment, Avoit reçus de vous trop lâchement.

II me souvint de toutes vos rudesses.

De tous mes maux, de toutes mes tristesses, De tant de pleurs vainement épandus.

Tant de soupirs de vous mal entendus , Tant de dépits et de mortelles craintes. Tant de regrets et d'amoureuses plaintes. De désespoirs, de langueurs et d'ennuis, De tristes jours et de lâcheuses nuits. Sans que jamais j'eusse pu dans votre âme Voir seulement un rayon de ma flamme, Ni vous réduire à montrer par pitié Vn trait d'amour, ni même d'amitié.

Lors ma raison promptcment rappelée ( Qui loin de moi se tenoit exilée Depuis qu'Amour m'avoit mis sous sa loi), Osa paroître et se montrer à moi.

En arrivant, elle éteignit la flamme D'ire et d'iunour qui brùluit dans mon âme,

282 POESIES DE VOITLUE.

Rendit la vue à mon entendement,

Et lui permit de juger sainement.

En la voyant, tous mes désirs s'enfuirent,

Mes sentiments à ses lois obéirent.

Et dès longtemps mon courage irrité

S'arma pour elle, et cria liberté.

Tout fut réduit en son obéissance ;

Et mon amour redoutant sa puissance

Et perdant lors le titre de vainqueur,

Se retira dans le fond de mon cœur.

Plein d'une joie et d'un repos extrême ,

11 me sembla n'étl'e plus qu'à moi-même ;

Maître absolu de mes afl'ections.

Je crus avoir dompté mes passions ,

Et fus un temps (vaine et foible victoire ! )

Sans vous aimer, ou du moins sans le croire.

N'aspirant plus qu'aux solides plaisirs,

J'avois réglé ma crainte et mes désirs ;

Je n'a vois plus de fâcheuses pensées.

Je me riois de mes erreurs passées ,

Et, m'étonnant de mon aveuglement.

Ne pensois plus qu'à vivre heureusement.

Ainsi, Philis, mon âme révoltée

Crut pour jamais être désenchantée ,

Et mon courage avecque ma raison

Rompit ma chaîne et força ma prison.

Mais je fis pis, et commis une ollense.

Digne qu'Amour en ait pris la verigeaiice.

Et qu'à jamais un triste souvenir

Me la reproche et m'en sache punir-.

M'étant sauvé du plus rude servage

Que tint jamais un généreux courage.

Je m'estimois le premier des humains.

D'avoir remis ma franchise en mes mains ,

Quand la frayeur de retomber aux vôtres

Me lit résoudre à me jeter dans d'autres.

ÉLÉGIES. 28â

Et me ranger sous l'enii)iie plus doux D'une qui sût me garder contre vous.

Mon âme étant dans le choix balancée, La belle Iris me vint en la pensée, La belle Iris, dont la grâce et les yeux Ont su charmer les hommes et les dieux , iris, l'amour de la terre et de l'onde. Si vos beautés ne luisoient point au monde, Et qui sembloit m'assurer doucement F*ar ses regards d'un meilleur traitement. Je me lis donc esclave volontaire.

Et pris dès lors plus de soin de lui plaire. Je soupirai, je priai. Je pressai.

Je me feignis languissant et blessé , Je lui jurai qiie je mourdis pOur elle. Et que jamais un amant plus fidèle, Plus emflammé ni plus coiistaiit que moi, Ne se verroit soupirer sous sa loi.

Puis je louois en elle toutes choses, Son teint de lis et sa bouche de roses, Son cœur de reine et sa grande bonté ; Mais dessus toiit je louois sa beauté.

Et la faisois si brillante et si belle, Qu'elle eflaroit toute chose auprès d'elle : Les diamants, les perles et les fleurs. Les plus beaux jours, les plus vives couleurs, Le tehit du ciel au lever de l'aurore, L'aurore même et le soleil étitore , Lorsque plus clair il paroît dahs les cieux ; Mais je me tus de vous et de vos yeux. Et retenu par un respect extrême.

Ma bouche au moins ne fit point de blasphème. Enfin je fus écouté doucement , Et sans dispute avoué pour amant.

Ouittant pour moi sa fierté naturellr, La belle Iris ne liie fut point cruelle :

284 POÉSIES DE VOITUnE.

Elle approuva mes désirs et mes leux ,

Elle reçut mon amour et mes vœux,

Et me fit voir toutes les apparences

Dont les amants forment leurs espérances.

J'avoue aussi qu'un si doux traitement

Fait naître en moi quelque ressentiment:

Non pas d'amour, car mon àme parjure

Ne put jamais vous faire cette injure;

Mais d'amitié si sensible, qu'un jour

Je pensois bien la changer en amour.

Je m'eflbrçois de découvrir en elle

Les mêmes traits qui vous rendent si belle.

Cette douceur et ces divins appas

Dont vous donnez la vie et le trépas ;

De vos beautés la grâce incomparable,

De votre esprit la grandeur admirable ,

Cet entretien si charmant et si doux :

Mais tout cela ne se trouve qu'en vous.

Je voyois bien qu'elle étoit animée

D'une beauté capable d'être aimée ;

Je remarquois en elle cent attraits :

Mais nullement ces llammes et ces traits.

Ces traits mortels et ces divines flammes

Dont vos beaux yeux frappent toutes les âmes.

Combien de fois, admirant vos beautés,

Ou votre grâce, ou les vives clartés

De votre esprit, ai-je dit en moi-même :

Ah ! que Philis est digne que l'on l'aime !

Et que le sort me traite durement

De m'empêcher de mourir en l'aimant l

Mais cependant je sentois en mon âme

L'effet caché d'une secrète flamme

Qui se glissoit jusque dedans mes os,

Troubloit ma vie et m'ôtoit le repos.

J'étois partout rêveur et solitaire ,

Et quoi qu'Iris pitoyable put fuirç

Pour adoucir ma peine et mon tourment, Je n'en sentois aucun soulagement.

Je n'étois plus si content auprès d'elle , Je commençois à la trouver moins belle. Et soupirant sans connoîtrc pourquoi, N'étois content ni d'elle ni de moi, Souffrois toujours, et mon âme inquiète Ne trouvoit rien pour être satisfaite.

Mais à la fin ma douleur s'augmentant, Je vis le mai qui m'alloit tourmentant ; Je reconnus, après beaucoup de peines, Le feu vainqueur qui brùloit en mes veines. L'amour caché dès longtemps en mon cœur, Avoit repris sa première vigueur.

Dans vos beaux yeux il se forgea des armes. Sur votre bouche il prit de nouveaux charmes, Sur votre bouche où se trouvent toujours Les ris, les jeux, les grâces, les amours ; Et se formant des traits à son usage De tous les traits de votre beau visage , Armé d'éclairs et de foudres puissants, Il rengagea premièrement mes sens, Et poursuivant plus outre sa victoire.

Avec mes sens il me prit ma mémoire.

Et, surmontant ma foible volonté.

Vit mon esprit entièrement dompté.

Lors tout à coup je revis en moi-même Le repentir et la peur au teint blême. Les prompts souhaits, les violents désirs, La fausse joie et les vains déplaisirs. Les tristes soins et les inquiétudes, Les longs regrets, amis des solitudes, Les doux espoirs, les bizarres pensers , Les courts dépits et les soupirs légers. Les désespoirs, les vaines défiances , Et les langueurs, et les impatiences.

Et tous les biens et les maux que l'amour Tient d'ordinaire attachés à sa cour.

Ainsi, Philis, mon âme l'ut reprise !

Ainsi deux fois je perdis ma franchise î Et par malheur tous les soins que j'ai pris Pour me soumettre à l'empire d'Iris Et rassurer de mon amour fidèle, N'ont rien servi qu'à me faire aimer d'elle , Et je me vis, par un sort rigoureux, En même temps ingrat et malheureux !

Ayant à part mes douleurs et mes peines, 11 faut eilcOi' que je sente les siennes. Et que mon cœur, sensible à la pitié.

Ait tous les maux d'amour et d'amitié.

Mais vous, pour qui je suis en ces alarmes. Vous qui pouvez tout faire par vos charmeis. Après m'avoir causé tant de malheurs Et fait verser tant d'inutiles pleurs.

Rendez enfin mes plaintes terminées.

Belle Philis, changez mes destinées.

Et permettez qu'après tant de tourment Je puisse vivre heureux en voiis aimant. Que si pourtant il vous plaît que je meure Sans jamais voir ma fortune meilleure.

Je vous l'accorde, et ne demandé pas Que vos bontés diffèrent mon trépas; Mais seulement qu'une mort plus humaine Tranche mes jours et finisse ma peine : Que ce ne soient vos injustes mépris, Ni le regret d'avoir trop entrepris.

Ni le dépit de vous avoir servie.

Ni vos rigueurs qui m'arrachent la vie; Mais qu'en repos j'abandonne le jour, Réduit en cendre et consunié d'amour.

(Écrites sur des lahlelles. )

Voici mon amour sur la toucha :

Jugez s'il marque nettement.

Et si sa pointe se rebouche Dans la peine et dans le tourmenl.

Mais en l'état où je me treuve, Qu'est-il besoin de cette preuve.

Pour vous montrer que ma langueur Et que ma constance est extrême?

Ne le savez-vous pas vous-même, Si vous m'avez touché le cœur?

Je croirois avoir trop d'amour, Et de vous être trop fidèle, Si vous n'étiez qu'un peu plus belle.

Que l'astre qui donne le jour.

Mais puisque le reste du monde N'a rien de beau qui vous seconde, Et que tout cède au Dieu vainqueur Que votre bel œil emprisonne.

Il ne faut pas que je m'étonne Si vous m'avez touché le cœur.

Vous ne sauriez douter de moi, Ni de la peine que j'endure.

Pour servir une âme trop dure :

Car la touche vous en fait foi.

Sans être donc plus recherchée, Souffrez aussi d'être touchée.

Et dépouillez cette rigueur Qui rend votre beauté farou< lie.

Je vous puis bien toucher la bouche, Si vous m'avez touché le cœur.

(Écrites de la main gauche, sur un feuillet des mômes tablettes, <]ui rcfjardoient un miroir mis au dedans de la couverture. )

Quand je me plaindrois nuit et jour De la cruauté de mes peines, Et quand du pur sang de mes veines Je vous écrirois mon amour ;

Si vous ne voyez à l'instant Le bel objet qui Va fait naître, Vous ne le pourrez reconnoître, Ni croire que je souffre tant.

En vos yeux, mieux qu'en mes écrits, Vous verrez Tardeur de mon àme.

Et les rayons de cette flamme Dont pour vous je me trouve épris.

Vos beautés vous le feront voir.

Bien mieux que je ne le puis dire; Et vous ne le sauriez bien lire Que dans la glace d'un miroir.

Ce soir, que vous ayant sculette rencontrée, Pour guérir mon esprit et le remettre en paix, J'eus de vous, sans effort, belle et divine Astn'e, La première faveur que j'en reçus jamais :

Que d'attraits, que d'appas vous rendoient adorable! Que de traits, que de feux me vinrent enflammer! Je ne verrai jamais rien qui soit tant aimable. Ni vous rien désormais qui puisse t:uit aimer.

Les charmes que l'amour on yos beauti's recèle, Étoient plus que jamais puissants et dangereux. Odieux! qu'en ce moment mes yeux vous virent belle! Et que vos yeux aussi me virent amoureux !

La rose ne luit point d'une grâce pareille, Lorsque pleine d'amour elle rit au soleil ; Et l'orient n'a pas, quand l'aube se réveille, La face si brillante et le teint si vermeil.

Cet objet qui pouvoit émouvoir une souche. Jetant par tant d'appas le feu dans mon esprit. Me fit prendre un baiser sur votre belle bouche ; Mais, las! ce fut plutôt le baiser qui me prit!

Car il brûle en mes os, et va de veine en veine Portant le feu vengeur qui me va consumant. Jamais rien ne m'a fait endurer tant de peine, Ni causé dans mon cœur tant de contentement.

Mon âme sur ma lèvre étoit lors tout entière. Pour savourer le miel, qui sur la vôtre étoit; Mais en me retirant, elle resta derrière : Tant de ce doux plaisir l'amorce l'arrêtoit.

S'égarant de ma bouche, elle entra dans la vôtre. Ivre de ce nectar qui rharmoit ma raison : Et sans doute elle prit une porte pour l'autre. Et ne se souvint plus quelle étoit sa maison.

Mes pleurs n'ont pu depuis fléchir cette infidèle, A quitter un séjour qu'elle trouva si doux; Et je suis en langueur, sans repos et sans elle. Et sans moi-même aussi, lorsque je suis sans vous.

Elle ne peut laisser ce lieu tant désirable. Ce beau temple où l'amour est de nous adoré. Pour entrer derechef en l'enfer misérable. Où le ciel a voulu qu'elle ait tant enduré.

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