‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 53 sur 151 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

A Paris, ce 12 novembre 1 641.

Monsieur, ce n'est pas que je trouve mauvais que vous soyez aussi paresseux que moi ; mais, pour ce que vous ne l'avez pas accoutumé, et qu'il y a longtcm})S que je n'ai reçu de vos lettres, j'ai peur que vous n'ayez pas eu la dernière que je vous ai écrite, dans laquelle je vous répondois à tous vos mots de Poitou, et vous disois mon avis sur les passages de Sallustc et d'Ausone. Si vous voulez dorénavant autant de temps pour (aire vos réponses, que j'ai accoutumé d'en prendre, je n'ai rien à dire contre cela. Néanmoins, il me semble qu'il n'est pas juste qu'il y ait une même règle pour vous et pour moi, et nous ne sommes :

Nec cantare pares, nec resjyondere parati.

L'autre jour, je dis à M. de Chavigny le passage de Térence : Hem altenim, et que vous me l'aviez proposé, et l'explication que vous y donniez, et que pour moi je n'y en trouvois pas. Le lendemain, il me dit qu'il croyoit qu'il y falloit mettre un interrogant : Ex homine hune natum dicas? « Croiriez- vous que celuilà soit né d'un homme? Ne prendriez-vous pas ce brutal-là pour une bète? »

Pour moi, cela ne me déplaît pas, et je doute seulement si un homme qui parle tout seul peut user d'interrogant, comme sïl parloit à une troisième personne. Mandez-moi, s'il vous plaît, votre avis là-dessus : car je lui ai dit que je vous écrivois le sien, et nous

' Entre tiens, u. 310.

CORRESPONDANCE AVEC COSTAR (I642l. 131

allendons votre réponse | Failes-la sincère, mais toujours en louant l'invention, si vous n'approuvez pas l'explication |. Consultez aussi M. de Balzac sur velu. Je montrerai à M. de Chavigny votre réponse et la sienne, si vous me l'envoyez. [Mais écrivez sans affectation, comme s'il ne la devoit point voir]. Je lui dis, l'autre jour, les vers que M. de Balzac a faits pour M. Guyet. Il les trouva admirablement beaux, et me parla de lui avec une estime très-haute et une affection extrême, me louant son esprit, son humeur, ses ouvrages, ses potages (car il dit aussi qu'il en a mangé), comme j'ai accoutumé de les louer moimême et d'aussi bon cœur. C'est, en vérité, un homme de très-rare esprit et qui aime passionnément tous ceux qui en ont; et peut-être ([u'il témoignera à notre ami qu'il se souvient de lui, lorsqu'il s'y attendra le moins. Adieu, monsieur, je suis, votre, etc.

LETTRE XVP.

A Paris, ce 24 janvier 1642.

Monsieur, je voulois rompre pour quelque temps le commerce que j'ai avec vous, et en une saison où Ton doit faire pénitence, je faisois scrupule de me trouver à ces grands festins que vous me faites. Mais après avoir beaucoup souffert, j'ai connu que je ne m'en pouvois passer. J'ai demandé dispense de recevoir de vos lettres, et l'on me l'a donnée. Pour vous, vous [)Ouvez sans scrupule recevoir ce (pie je vous envoie : à peine ai-je de quoi vous faire une légère collation. Au lieu de ces mullos Irilibres, que vous me prc-

' Emrclicns, etc., p. 43! ; et Mss. de Conrart, p. G52.

132 LETTRES DR VOITlHi:.

sentez, je n'ai que des Tiberinos catillones, qui ne font que lécher les bords du Tibre et se nourrissent du limon du pays Latin,

Postquam exhauslum est nostrum marc.

Encore n'en aurai-je pas pour ce coup pour faire un plat, et je ne vous servirai que de légumes :

Impune le pascenl olivœ, Te cichorœa, levesque malvœ

11 faut que vous vous accommodiez à ma disette. Je no puis pas faire davantage. Je n'ai pas ces grands parcs, ni ces pays que vous avez à chasser [ni ces vastes mers où vous péchez tout ce que vous dites] :

Hortulus hic

Unde epulum possis solis date Pylhagoreis.

Il vous souvient bien de ce Cœcilius, Atreus cucurbitarum : je serai contraint de faire ainsi, car, pour vous dire le vrai, mon fonds est épuisé :

Mîhi omne penu ex fundis amicorum hic afferlur.

Vous autres piscinaires (Cicéron appelle ainsi je ne sais quels riches de son temps , écrivant à Atlicus : quantum piscinarii mihi invideant, alias ad te sertbam), à vous autres, dis-je, il vous est bien aisé de traiter vos amis. Vous n'avez pas besoin pour cela de faire les efforts que nous faisons,

Nec seta longe quœrit in mari prœdam.

Vous avez toujours des réservoirs tout pleins :

Piscina rhombum pascit, et htpos rernas;

vous n'avez qu'à siffler :

Natal ad ntagislruut delienla inuranio.

r.ORRESPONDANCE AVF.C COSTA fî (1642). 133

On ne vous sauroil jamais surprendre, vous, eut est varivs penus, ou varia, si vous voulez, ou varium, ou pemim ou pemi : (ce drôle-là est plaisant , il est de tous les genres, il se fourre presque dans toutes les déclinaisons, et il est indéclinable quand il lui plaît). Moi qui suis de ceux, quitus surit verba sinepenu etpecunia , ne trouvez pas étrange queje me trouve étonné' . Voilà ce que c'est de faire de si grands festins à vos amis : cela est cause que l'on ne vous les peut rendre. Encore pour me mettre plus en peine, vous m'amenez M. de Balzac, le plus friand et le plus délicat homme du monde, qua munditia, qua elegantia hominem! Je m'étois accoutumé à vous, et peut-eHre aussi l'étiez-vous à ma table; mais elle ne peut pas recevoir un survenant comme cela,

Ingenlem nun stislinet umbram.

Sans mentir, en vous voyant tous deux, vous m'avez fait souvenir de Jupiter et de Mercure, quand ils furent embarrasser le pauvre Philémon ( et cela soit dit pourtant sans vous offenser ni l'un ni l'autre, car toutes comparaisons sont odieuses). En eflet, ce bonhomme n'avoit pas plus de raison d'être empêché que moi. C'est, en vérité, une cruauté de Néron : Indicebal familiaribus cœnas^ quorum uni mellita quadragies H. S. consliterunt ; alteri pluris aliquanto rosaria. Pour vous dire le vrai, c'est ce qui m'a retenu si longtemps. J'ai dit beaucoup de fois à moi-même :

yunquamne rcponam •'

' Celle lellrc se termine ici dans les éditions in-4 : la lin loroKune nouvelle lettre ean« indication de date,

Page 1