CORHESPONUANCK AVEC COSTAR (IG
rié la Peine au Plaisir, le Travail à la (jloire, le tiiel à la Terre et M"** * * * ' à monsieur son mari?
Sic visum Vencri, cuiplacel imparcs Formas alque animas sub juga nhenea.
Sœvo millcre mm joco.
Je ne sais si je vous avois dit qu'il y a longtemps que nous ne nous écrivions plus, et que l'on m'avoit dit qu'elle se plaignoit fort de moi. Elle est en cette ville, et je l'ai été voir. Notre entrevue a été à peu près comme celle de Didon et d'Énée, quand ils se rencontrent aux Enfers. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'apaiser. Je lui ait dit, vérus mihi nuntius errjo i et ppr sidéra juro, et ncc credere quivi :
llln solo fixas oculos aversa tencre,
\ec magis inreplo rultum sermonc marcri,
Quam si dura silex, aut stel Marpesiti caules.
\jc Sommeil, au reste, n'est pas un si mauvais mari que vous dites, et cette Grâce, je ne sais comme elle s'appelle, ne pouvoit pas être mieux , pour être en repos et à son aise. Il est doux comme un mouton : c'est le plus paisible de tous les dieux :
Placidissime, Somne, Deorum, Pnx animi, quem cura fugit.
et hors qu'il n'y avoit point de portes à son logis, c'étoit un fort bon parti. Voyez un peu dans Lucien la description de sa ville, et comme il étoit accommodé. Quand il ne sauroit autre chose que de raccommoder le teint, remettieles yeux battus et embellir les dames, |)ensez-vous (jue ce ne soit pas assez pour être bien avec elles? C'est un grand distillateur de pavots et de
' Ct'sl *aiis doule la même dont il eisl queslion précédcmin'-nl, p. 02 el »uiv.
138 LKTTRES DE VOI'KiKK.
inaiicliagoro : et il sait faire des fards qui valent mieux, sans comparaison, que tout le blanc et tout le rouge d'Espagne : no vsava afeytes Doritida, y asi desperto con los, que el sueno le avia dado : (apprenez un peu l'espagnol ; quand ce ne seroit que pour ne pas nous rompre tant la tête avec votre italien. ) Il n'est pas non plus si pesant que vous pensez :
Tiim levls œlhereis delapsus Somnus ah asiris ,
et n'eût pas fait tant d'enfants, s'il eut été si foible :
Tum pater a populo natorum mille suorum.
Et quand même il seroit aussi froid que vous le croyez, pensez-vous que ce soit un petit secours, que. tous ces songes qu'il manie à baguette , et dont il dispose comme il lui plaît? Ne vous souvient-il plus de celui deFleur-d'Épine?
Se son sogni quesli, Ch' io dorma sempre, e mai non mi desli.
Et cet autre :
Proh Venus! et lenera volucer cum maire Cupido'. Gaudia quanla luli , quum me manifesta libido Contigit !
Comptez-vous cela pour rien ; et ne croyez-vous pas qu'une honnête femme s'en pourroit contenter? Quant à ce que vous dites, que les Grâces ne doivent jamais dormir, allez un peu voir nos dames le lendemain d'un bal, quand elles ont veillé, et dites-moi après votre avis là-dessus.
Pour votre somno mollior herha ' et votre morbida,
' «Virgile a dit et sotnno mollior herba : voyez rexcellente qualité
COBRESPONDANŒ AVEC COSTAR (1642). 130
domine^ magister noster^ jo crois que vous n'avez enleiidu ni le latin, ni l'italicMi : car l'un vent tlirc « propre pour dormir dessus », et morbido ne signilie autre chose que « poli, Aoxwjene, douillet », proprement.
Votre empereur de Lampridius' me semble lionmie de fort bon goùl ; et si Héliogabale avoit fait une vingtaine d'ordonnances connue cc^la, je le mettrois à côté de Tite et de Trajan. Je m'étonne que vous ayez oublié cette autre deTibcre : Ascllio Sahino H. S. ducenta donavit prodialogo, in quo boleti^ et /iccdulœ^ etosireœ, et turdi certamen induxerat. C'éloient des empereurs cela! J'ai regret, sans mentir, que ce dialogue se soit perdu; et n'eussiez-vous pas été bien aise aussi de voir discourir une huître avec un champignon? Cet Asellius devoit être un galant homme, et je lui eusse donne de bon cœur un chapeau de castor.
Vous avez merveilleusement bien taillé et admirablement mis en œuvre ces pierres que je vous avois envoyées toutes brutes; elles sont devenues des pierres précieuses entre vos mains, et vous en avez fait un des meilleurs plats de votre festin : fecisti ut lapides an panes fièrent. Sans avoir l'estomac de Saturne, ni les dents de la Lune, j'en ai très-bien mangé, et avec grand plaisir. C'est celte viande-là, quam nemo coquus hactemis in jus vocavcrat. Mais vous faites des sauces avec lesquelles on mangeroit des cailloux. Je ne croyois pas que de si graves auteurs eussent rapporté cette
jK)ur le mari d'une déesse toujour.-» juuiie : » [Lettre de Cosiar a Voilure.)
' Knireiiens, p. 322.
140 LEriiŒs DE vonuKt;.
histoire. Je ne fais pas de doute après cela que les pierres n'aient ouï autrefois le son de la lyre : et do fait encore aujourd'hui nous croyons que les murailles ont des oreilles.
Je vous avoue que je fais plus de cas d'Ausone que je n'en faisois; vous me l'avez fait voir en son lustre, en me le montrant dans la poésie. C'étoit, sans mentir, un fort honnête homme; et je crois que sa harangue eût été fort honne, s'il l'eût traduite en vers. Ceux que vous m'avez fait voir de lui me semblent merveilleusement beaux. Je connois des hommes comme cela qui vont fort mal à pied, et qui font des merveilles à cheval. Mais je voudrois bien que ces gens-là ne fissent que ce qu'ils savent faire, et que Gicéron n'eût jamais écrit de vers, ni Ausone de prose.
Si vous me demandez, pour parler à cette heure de cet autre festin dont vous m'avez fait part,
Ul Nasidieni juvit me cœna beali '.*
c'est-à-dire, comme je me trouve de la bonne clière de M. de Balzac, je vous répondrai, ut nunq%iam invita fuerit melius. L'Apollon de Luculle, ni l'Apollon même de Delphes ne pourroient rien faire de si magnifique. Il n'y a point de si petits mets qui ne vaillent mieux que le dodécathée d'Auguste (vous savez bien
Quum prinitim istorum conduxît mensa cho^agrum^ Sexque Deos vidit Mallia, sexque Deas) ,
et qui ne mérite des louanges admirables. C'est d'un festin comme cela que l'on peut dire :
/ lauri di Pernusso e di Parnaso Andorno a roronar la gelatina.
COHRESPONOANCK AVKC COSTAR (1642). 141
del lionime, sans nienlir, est incomparable en tout ce (|u'il fait. Je vois de temps on temps des vers de lui, qui sont sans doute beaucoup au-dessus de ce que je croyois que notre siècle pût produire, et qui donneroient de la jalousie, je ne dis pas à Lucain ni à Claudien, mais à Lucrèce et à Virgile. Mais demr^ndez-lui, je vous prie, sur quoi il se ionde de croire que j'aie tiré de ses entrailles l'explication du passage d'Ansono ', et pourquoi il me lient de ceux,
(Jai plus ex jecure alieno sapiunl, quam ex sun.
Il pense donc, que je ne sais rien que par réminiscence des choses que mon àme a apprises autrefois dans sa conversation. Son plat de vent, aussi bien que votre plat de pierres, m'a plu exlrcmement, et ç'auroit été une excellente viande en l'île de Ruac. Je ne sais, monsieur, si vous le savez : c'étoit une île où les habitants ne vivoient que de vent, et on n'y donnoit aux malades que des vents coulis.
Sans mentir, vous êtes de merveilleux ouvriers ; vous assaisonnez les choses de sorte, qu'il n'y a rien que l'on ne mangeât quand vous l'avez apprêté, et que vous ne fissiez avaler avec plaisir. Vous savez donner
Cuerpo a lot vientos, y a las pirdras aima.
C'est un vers de Louis de Gongora, que vous ne connoissez pas. J'ai été bien aise d'apprendre l'alliance (jue les Athéniens avoient avec Horée, et do savoir qu'il y ait eu un Norvégien qui ail été citoyen d'Athènes ^
' Vovez plus haut, |». 125.
' Enirttiena, p. 307. — Allu>ion à un parsag»; (riléiodole rap-
l42 LETTRES DE VOITURE.
Celui-là, ce me semble, se poiivoit dire citoyen du inonde avec autant de droit que cet autre des leurs qui s'en vantoit. Les Athéniens, au reste, avoient là pris un bourgeois bien turbulent.
Je ne croyois pas, je vous l'avoue, que la mer fût une larme semblable à celle de cet autre qui mangeoit des pierres encore mieux que moi. Il la jeta, sans doute, lorsqu'il fut chassé et garrotté par son fils. Ne vous semble-t-il pas ( au moins si cela est vrai ) que l'on peut dire de Saturne, aussi-bien que du cheval du pauvre Pallas,
Gutlis humectât grandibus ora.
A la vérité, on lui fit de mauvais tours ; mais bien a pris pour le genre humain , que comme il étoit fort mélancolique, il n'étoit pas grand pleureur : car s'il eût jeté seulement deux larmes, où en serions-nous? omnia pontus erant. On peut dire en cette occasion qu'il pleura amèrement. Mais dites-moi, je vous prie, si vous le savez, pleura-t-il la mer et les poissons .^
Immania Cete, ,
Trilonesque citos, Phorcique exercilus omnes ?
J'avois oublié à vous parler de votre passage de Sénèque : Valde me torsit illa podagra, adeoque impliciti mihi videntur M pedes, ut ad illos utrosque dextros explicandos, nullum dextrum pedem habeam', si ce n'est qu'il voulût dire, que la goutte tourne quelquefois en dedans le pied gauche qui doit être en dehors, et iju'ainsi étant tourné du même côté que le
Ijorlé par Coslar, où il est dit que « Borée fui appelé solennellement le gendre des Athéniens, à cause d'Orytliic sa femme, qui étoil Athénienne. »
CORRESPONDANCE AVEC COSTAR (1642). l43
pied droit, il dit utrosque dextros. Mais aussi ne pourroi t-eilo pas lourncr le droit du côté gauche'/ vX ce iHiTo'iiutrosque si7iistros. Sans mentir, cela est bien difficile : si vous y voyez quelque chose de mieux,
Si quid dextro pede concipis,
dites-le moi.
J'ai appris votre maladie ' avec beaucoup d'alarmes, quoique je ne l'aie sue qu'après qu'elle éloit passée; et j*ai été étonné d'apprendre le péril où j'ai été sans en rien savoir. Je vous prie, mon cher monsieur, de croire qu'il n'y a rien au monde qui me soit plus cher que vous , ni que j'aime et que j'estime davantage. Je n'ai, que je meure, point de joie sensible, que lorsque je pense (et je le pense souvent) que la fortune nous donnera moyen quelque jour de passer le reste de notre vie l'un avec l'autre, et de vous avoir in seriis jocisque amicum omnium horarum. Je vous jure qu'il n'y a rien que je souhaite tant, et que je suis et serai toujours à vous avec autant de passion que lorsque je vous voyois tous les matins. Je vous fais cette protestation à la veille d'un voyage de six mois où je m'en vais, car je pars avec le Roi pour aller en Catalogne ^ Ne m'écrivez donc pas, s'il vous plaît, que lorsque vous saurez que Sa Majesté sera de retour. J'aurois plus d'impatience de revenir , si je
' Celte maladie de Costar est sans doute la même à propo? de laquelle Balzac écrit le billet à l'abbé Pauquet, cité par M. de Monmerqué (t. VI, p. 227 de l'édition in-8 de Tallemanl), et dafiî du !«' février 1642.
' Le roi partit de Saint-Germain le 27 janvier, et arriva à Lyon le 17 février.
144 i.RTTRFS i)i: vomiu:.
( royois vous rclrouver ici cet été ; je vous oxliorle à faire toul ce que vous pourrez pour cela. Quibene latuit, betie mxit, n'est pas un précepte qui vous regarde. Laissez-là
Panaque Sylvanum que senem, ISymphasque sorores.
Vous vous devez au public, et il faut que les hommes comme vous soient connus de tout le monde. Omnis autem peregrinatio , comme vous savez , est obscura. Hâtez donc votre retour, je vous en conjure encore une fois, et dès que votre terme sera expiré, revenez ici me revoir, ou M.... ou quelque..., et prenez garde, ne quid tonporis addatur ad hanc provincialem molestiam. Je vous envoie un livre de M'^^ de Gournay ' , qu'elle m'a donné pour vous le faire tenir. Adieu, monsieur; aimez-moi toujours, je vous supplie, souvenez-vous souvent de moi, et soyez assuré que je serai toute ma vie de tout mon cœur, votre, etc.
Post-scriptmnf — Votre infelix Theseus, m'a semblé merveilleusement heureux, et Hercule, sans mentir, ne le tira pas des Enfers plus heureusement, ni plus glorieusement que vous \
' Marie le Jars, demoiselle de Gournay, fille d'alliance de Montaigne, morle h Paris, en 1645. Voyez plus bas, p. 158.
' Ici s'arrêle la correspondance régulière de Coslar cl de Voilure. Ce dernier revint de son voyage de Roussillon àla fin de 1642 ; Costar était encore en Poitou. Au commencement de la régence (1644), il vint à Paris avec son patron qui sollicitait un évêché, et y demeura jusqu'après la mort de Voilure (juillet 1648). C'est dans cet intervalle qu'il convient de placer la série de billets qui, dans les Enireiiens, font suite aux lettres, et qui nous montrent notre auteur dans le cercle de la vie bourgeoise et familière.
i.oHRKSPoNnANrr. am.c costar. HT)
IULLF/rs.
lULLlT I.
Je perdis hier toul mon argent, et d<M!X c(^nls pistolesau delà, que j'ai ju'omis de rendre anjourd'liiii. Si vous les avez , ne manquez pas de nui les envoyer. Si vous ne les avez point, eni[)runtez-les. De quelque i'açjon que ce soit, il faut que vous me \o.s prêtiez, et j,'ardez-vous bien de souffrir que quelque autre vous enlève sur la moustache cette belle occasion de me faire plaisir. J'en serois fâché pour l'amour de vous, (^omme je vous connois, vous auriez de la peine à vous en consoler hienlot; alin d'éviter ce malheur, vendez plutôt tout ce que vous avez, jusqu'à M. Pauquet et même jusqu'au petit Nau. Vous voyez connue l'amour est inquTieux. Je prends un certain plaisir à en user de la sorte avec vous, et je sens hien (jue j'en aurois encore un plus grand, si vous en usiez ainsi avec moi. Mais vous èles trop poltron. Jugez s'il ne laut pas que je m'assure bien de vous : dans le temps (pie j'en ai affaire, j'ose vous 'dire des vérités désoblig(^antos. J'en ajoulerai une, qui vous sera plus agréable et (pii réparera cette injure: c'est que je vous aime plus cpie tous les hommes du monde, et autant que toutes les femmes, sans en excepter ma nouvelle inclination. J«î donnerai ma promesse à celui qui m'apportera votre arg(Mit. lî:)nioiu', mon très-cher monsieiu'.