‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 57 sur 151 · BILLET IV · texte numérisé non relu

BILLET IV

Je vous envoie des vers qui ont été laits contre moi, où Ton lait rimer Voiture avec roture^. Cette lime ne vous semble-t-elle pas bien riche, et ne vautelle pas bien celle (VEtamiye et de goutte -crampe, i{m est dans la chanson :

Quand nous fûmes dans Êtampc, Nous parlâmes fort de vous.

J'en soupirai quatre coups, Et j'en eus la goulte-cranipe, etc."

Il me i»rcnd envie de montrer à M. Chapelain cetto belle poésie qu'on a composée à nja louange, afin quil se sache meillenr gré de m'avoir comparé à Horace. En elïet , nous nous ressemblons en roture, si nous ne nous ressemblons en autre chose ; et si notre génie

' Entretiens, p. 4fiO.

* C'était une addition à une série de rimes en tare, qui avaient été commencées, à ce qu'il paraît, par M"'e Desloges, et qu'on appela depuis le Portrait du pitoyable Voiture. Tallemant place cette pièce à l'année 1G33 ou IG34, Voyez Historiettes, t. IV, p. 32.

^ Voyez plus ba:?, aux Poésies.

COlUîKSPONHANCi: AVKC (.OSTAfl. 1 il)

est (liiTércjit, notre naissance est assez pareille : cl il inc semble que lorsque j'aurai fait un livre, je pourrai bien lui dire ce qu'il dit au sien : Si tes lecleurs s'informent de ma condition., tu leur répondras : quétant né d'un père qui étoit homme de peu et qui ri'avoit (juère de bien, j'ai pris et soutenu un vol plus haut que ne portoit la petitesse de mon nid :

Me libertino natum paire et in Icnui re Majores pennas nido extendisse laquer is.

Je n'oscrois ajouter ce qui suit :

Vl quantum (jenrri demas, firlulibns addas.

l)ites-lc pour moi, si vous jugez que je le mérite. Kii vérité, monsieur, ceux qui me font de semblables reprocbes me coiinoissent bien mal , s'ils pensent me l'aire dépit. Je vous proteste que je voudrois que tout le monde sut qui je suis. On me blàmeroit moins, si je valois peu, et si j'avois du mérite, il en seroit plus estime. A la vérité, la noblesse tient nn grand ran;.^ dans l'ordre des biens de la fortune, et c'est nn avantage qui sert à en acquérir beaucoup d'antres. Mais il y a bien des clioses plus désirables en la vie, et ce seroit une des dernières que je m'aviserois de souhaiter. Si on ne pou voit être généreux sans être ce que les Latins appellent generosus\ si on ne pouvoit avoir l'esprit beau, l'àme forte, grande et relevée; si la santé, la réputation et les richesses dépendoient de là nécessairement , alors il n'y auroit point de consolation pour Horace ni pour moi. Mais il n'en va pas ainsi , grâces à Dieu , et je sais sur ce sujet toute une satire de Juvénal, et une harangue entière «le Marins

150 LETTHES DE VOITURE.

dans Salluste. Vous, monsieur, qui vous plaisez tant à faire des paraphrases, et qui en faites aussi qui plaisent tant, je ne fais point de doute que vous n'ayez traduit tous ces beaux endroits, et que vous ne les sachiez par cœur. Mais vous ne savez peut-être pas ce proverbe castillan : Chacun est fils de ses œuvres ; ni le mot d'un brave de ce pays-là, parlant à un seigneur italien : Moi et mon bras droit, que je reconnais à cette heure pour mon père, valons mieux que vous. Je pense que vous trouverez bien que j'ajoute, qu'en es^iagnol hidalgo, qui signifie» gentilhomme», vient de hijo d^alyo, comme qui diroit fils de « quelque chose » , pour marquer que la véritable noblesse vient des actions de vertu, qui nous donnent une seconde naissance, meilleure et plus glorieuse que la première. Cela étant, monsieur, celui qui est né roturier peut renaître gentilhomme , et remplir sa vie de lumière , malgré l'obscurité de son origine. Mais, pour cela, il faut posséder les qualités éclatantes qui me manquent et qui me manqueront toujours. Je suis bienheureux qu'elles ne soient pas absolument nécessaires pour avoir vos bonnes grâces : je perdrois l'espérance que j'ai de les pouvoir conserver, et c'est une des plus agréables pensées dont je m'entretienne.

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