BILLET V
( Réponse ' . )
[lt)4o.j
Dans l'affliction horrible où je suis, je ne me croyois
' Coslar avait éciit à Voiture une lettre de consolation sur la
COKRESPONUANCE AVEC COSTAK. 151
capable d'aucun plaisir ; et cependant j'en ai reçu de votre lettre. J'en aurois quelque honte, s'il venoil d'ailleurs ; mais il me semble que je ne dois rien refuser de si bonne part, et qu'en quelque temps que ce soit, il est honnête de se réjouir d'une affection comme la vôtre. Ce que vous désirez de moi est fort juste, et plût à Dieu qu'il me lut possible ! Mais j'éprouve bien la vérité d'un mot que vous m'avez appris de Sidonius Apollinaris : « Que l'esprit des poètes dans les déplaisirs étoit aussi empêtré que les poissons dans les (ilets : ingénia poetarum mœroribus , ut pisciculi retibus amiciuntur. »
Si je puis jamais me déveioppei* et me débarrasser de là, je ferai ce que vous me conseillez, et ce que mon devoir m'ordonne. A cette heure, vous me pardonnerez bien, si je dis :
su nisi flere libei, elr.
Fine carenl lacrymœ, nisi cum tlupor obstitit itUs.
Si cette source, qui couloit autrefois avec une facilité que vous estimiez, étoit aussi vive que celle de mes larmes l'est maintenant, vous auriez bientôt le contentement (jue vous souhaitez. Mais , monsieur, la tristesse et la douleur sont bien pires que cette bourbe et ce limon qui bouchent quelquefois le conduit de nos fontaines et qui empêchent leur cours :
Scilicel ul limus vcnas cxcœcat in undi$,
Lœsaqur suppre$to fonte resislit aqua :
l'ectora sir mea sunl, limo vAtiala malorum,
Et cartncn vena pauperiore fluil.
mort du marquis de Pisani, tué -^ la baluillc Uo Nordiiiigen, le o
HOÛt I64.'>. Vnv../ r.nln'tirtis p. iGG,
152 i.i-TTijKS DE voiilul:.
.le l'cmi pourlaiil tous mes ciïorts pour satisfaire Mf^^^de llaniboiiillei, à qui je dois pins qu'à tout le reste du monde eusemhle : et si je puis rien tirer de mon mallieureux esprit, c'est alors que j'aurai l)csoin de tout le vôtre pour me consoler, et ce me sera une seconde aftliction plus grande encore que la première.
BILLET Yl.
( lîi'ponsc ' . )
Je n'aurai jaiïiais de secret pour vous, où il ira de votre service et de votre contentement. Je ne vous ai rien dit de l'affaire dont vous me parlez, parce que je ne voulois pas vous donner de la peine sans nécessité, et je savois que ce vous en seroit une, de celer une chose qui me pourroit être avantageuse , si elle étoit sue, vous qui avez tant de passion de m'acquérir et de me faire des amis. Je n'ai garde d'appréhender vos louanges, ncqiic eniin mihi cornea fibra est. Pour mes bons exemples, ils ne vous sont point nécessaires pour vous confirmer dans la vertu : c'est assez de vos bonnes inclinations. Je ne sais si celle que vous avez pour moi se peut nommer bonne ; mais telle qu'elle est, je vous prie de me la conserver toujours.
' Voilure apprenant qu un M. de la ... était en un besoin d'ar- .L'ent, lui lit porter dans sa chambre mille pisloles qu'il Je pria de garder jusqu'à l'entier rétablissement de ses affaires. Le bienfaiteur ne souflïa mol de cette action ; mais l'obligé la divulgua, et file vint aux oreilles de Costar, qui rciix it à Voilure pour le comliljmenlei'. Voyez Knireiicns, p. 471.
(;oi;iu:si'(>M»A.\(;i; avi:!: (omah. 15o
BILLET VIP.
Vous serez bien aise d'appreiidro que M""' de |Saintot?| a gagné son procès, avec dépens etresliliition de fruits depuis vingt-cinq ans. J'en suis ravi, comme vous pouvez penser, moi qui regarde ses intérêts comme les miens propres et qui n'y fais point de distinction. Cependant, monsieur, ma joie n'est pas toute pure, parce que j'ai su des gens du métier que notre rapporteur a fait une très-haute injustice en ma considération, et qu'il nous a donné beaucou|> plus que nous ne pouvions prétendre légitimement. Pour moi, puisque je suis cause en quelque sorte de la perte que souffriront nos parties, je suis résolu do les dédonunager par quelque voie indirecte, et j'en ai trouvé des moyens que je veux vous communi- (juer à notre première entrevue. Ce qui m'embarrasse le plus, c'est que M. de ***, qui m'a fait ce qui s'appell(^ un tour d'ami, me croit sans doute obligé d'être le sien tant que je vivrai, et je vous avoue que je ne le puis, et (pie même il m'est impossible de n'avoir pas pour lui du mépris et de la haine. A la vérité, j'approuve ce que disoil ini ancien, qu'il ne voudroii pas cire assis sur un tribunal où ses amis ne trouvassent pas plus d'accès et plus de faveurs que les étrangers; et je condamne fort cet impertinent Athénien, qui, étant prêt d'entrer en charge, ht assembler tous ses amis et renonça publiquement à leur amitié : il eût bien mieux fait de renoncer à l'avarice, à l'or-
' Entretiens, p. i*o.
154 LETTRES UE VOlTtKK.
gueil, à l'opiniâtreté et à plusieurs autres vices qu'il fit paroître pendant son gouvernement : et il est certain qu'il y a des grâces que les magistrats peuvent faire sans blesser leur honneur et leur conscience. Mais quand ils vendent nos fortunes et nos vies, ou qu'ils les sacrifient à la passion et aux intérêts des autres, alors j'en ai autant d'aversion et d'horreur que ce bon empereur qui disoit souvent : Qu'il avoH toujours un doigt tout prêt pour crever un œil à un mauvais juge. Et sans mentir, je suis au désespoir que le nôtre ait acquis sur moi une sorte d'obligation que je ne saurois payer sans crime , et que je ne saurois manquer de reconnoître sans ingratitude. V'ous connoissez , monsieur, ce seigneur romain que Caligula fit mourir, parce qu'il avoit plus de vertu qu'un tyran n'en peut souffrir en un sujet avec sitreté. Quoiqu'il fût dans nn besoin fort pressant, il ne voulut point d'une somme notable que lui oHrit un mauvais riche de ce temps-là, et répondit à ceux qui s'élonnoient de ce refus : Je ne veux rien devoir à un homme avec qui j'aurois honte qu'on me vît boire. J'en dirois bien autant de M. de '**, si les choses étoient à recommencer. Conseillez-moi, monsieur; j'ai grande envie de vous entendre là-dessus.
BliLET VIII.
(Ut'ponse'. )
Jamais M. de *" ne me voudra tant de mal que je m'en veux à moi-même de l'avoir fâché. Je ne res-
' Voilure, en discutant sur un point de lilléralurc ou d'histoire
CORRESPONDANCE AVEC COSTAR. îS&
Semble pas à ce M?eviiis d'Horace, qui se pardonnoil avec tant d'indulgence les mAmes fautes qu'il reprerioil si aigrement dans ses amis :
Egomet mi ignosco, MœviuK inquit.
Au contraire, il s'en faut bien que les vices des autres me cboquent et me déplaisent comme les miens propres; et quelque bonté qu'on me fasse de mes sottises, elle n'égale point les reprocbes que j'en reçois de ma conscience. Je ne saurois vous dire, monsieur, comment je m'écbaulYai si fort bicr au soir. Ordinairement mon pouls est aussi réglé à la fin de la dispute qu'au commencement; je n'en cbange ni de voix ni de couleur, et les contradictions éveillent mon esprit sans exciter ma colère. A n'en point mentir, j'aime un peu plus la vérité quand c'est moi qui la trouve que quand c'est un autre qui me la montre; mais, quoi qu'il en soit, je cède et me rends tout aussitôt que je l'aperçois, et souvent, dans la chaleur de la contestation, je me suis arrêté tout court, me contentant de remporter sur moi la victoire que je n'avois pu gagner sur l'opiniâtreté de mon adversaire. Depuis vingt ans que je me mêle de ce métier-là, je ne me souviens pas d'avoir basardé une seule fois les bonnes grâces des personnes avec qui j'ai eu ces sortes de conférences. Pour ce coup, monsieur, j'ai
arec M. de s'élail fort écliauffé, et avait usé peu modérément,
à ce qu'il paraît, de ses avantages. Costar lui adressa h cet égard quelque:: reinonlrances fort justes et assez spiriluollcmeut exprimées. Voiture répond, cl le regret qu'il témoigne est une nouvelle preuve de la droiture et de la lionléde son caracli're. Vove* Enlretiem, p. 479.
15G i-KTTRKs DI-: vorrrui:.
péclu' rontro mes maximes, et j'en suis assez puni
par le regret et la confusion qui m'en demeurent.
Je ne réponds pas aux railleries que vous faites de moi : elles seront une partie de ma pénitence, et je les souffrirai patiemment pour la réparation de ma faute. Si vous voyez M. de **% je vous prie de le préparer à recevoir bien mes excuses et mes satisfactions. J'attends ce bon office de vous, de qui j'en recois ime infinité à toutes les heures.
BII.LET IX ^ .
Vous connoissez bien ce malheureux honmie, qui vous dit une fois qu'il étoit Grec, et à qui vous répondîtes si plaisamment qu'il avoit l'œil rond, à la vérité, mais que sa bouche ne l'éloit pas comme; celles des (Irecs :
Gratis dedil orr rolundo M ma loquf.
Il s'est avisé de me faire auteur d'une épître burlesque qui court depuis quelque temps, où il est parlé de (/règnes chabotines et de nourrùson de Hollande. Kn vérité, je voudrois qu'il m'eût dérobé la moitié de mes vers, et qu'il ne m'eût point donné ceux-là. J'ai toujours appréhendé cet impertinent Grec; mais je l'appréhende encore plus que jamais, puisqu'il fnil de ces sortes de présents :
Timeo Danaos et dona fcrenlcs.
Mais, monsieur, croyez-vous qu'on se puisse ima-
I Entreliens, \^. iSo.
CORKESPONDANCK AVEC COSTAI'.. l.')7
giner iamnis que j'aie été capable d'une si haute extravagance ! Celle pièce est extrêmement injurieuse et offense des personnes qui me sont sacrées et inviolables, et pour qui Ton sait que j'ai toujours eu une particulière vénération. Il ne m'est jamais arrivé de l'aire le moindre mot de satire ou d'épigramme contre la réputation de q)ii ce soit. Quelle apparence que j'eusse voulu commencer par là : Nemo repente fuit tnrpissimus : « On n'arrive pas d'abord au sommet de l'infamie, on y monte par degrés. » >îéanmoins la plupart n'examinent point les choses; et, d(ivant eux, C'est assez d'être accusé pour être coupable. Rassurez-moi, monsieur, de la frayeur où je suis, et publiez partout où vous irez l'insolence de celte nouvelle calomnie. Vous y avez intérêt, afin que vous le sachiez : si on dit aujourd'hui que j'ai fait des vers médisants, on dira demain que vous avez fait des libelles diffamatoires, et vous aurez benu crier :
Prorul a libcllîs nùjra s'il meis famu, (Juits rumur alba (jrmmens rehil penna ;
il n'en sera autre chose : vous demeurerez inchiostrc; toute l'eau de la mer ne suffira pas pour vous laver, et il seroit i)lus aisé de blanchir un More. Travaillez donc, s'il vous plaît, à la justincalion de mon innocence, afin d'assurer la vôlre. Vous ne sauriez me faire plus do plaisir, vous de qui j'attends les plus grands (>l les j)lus solides conh'nbMnciils dr ma vie.
lès LETTRES DE VOITURE.