‹ Œuvres, lettres et poésies (volume 2)Chapitre 59 sur 151 · BILLET · texte numérisé non relu

BILLET

(Réponîse'.)

[164ÎJ.]

J'ai fait l'affaire de M"*' de Goiirnay; et même j'ai reçu son argent, dont j'ai donné quittance en mon nom. Je vous l'envoie, monsieur, afin qu'elle ait le plaisir de le recevoir de vos mains. Je voudrois bien que ce ne fût pas le dernier qu'elle eût en sa vie; mais je n'ose en prier Dieu, de peur qu'elle ne m'aille désavouer, et qu'elle ne juge comme moi, que les douceurs dont elle est capable en son âge ne valent pas le de-

' Coslar étant allé voir M^'^' de Gournay (voyez plus haut, p. 144), lavait trouvée au lit, atteinte d'une fièvre qui menaçait de l'emporter en peu de jeurs (elle mourut en eiTet le 13 juillet de cette même année) ; cependant elle n'avait point été payée de sa pension, et M. Bartillac, sollicité par Costar, avait refusé de donner de l'argent que sur le commandement exprès de la Reine. Costar pria Voiture de s'entremettre dans l'affaire, ce qu'il fit avec son obligeance accoutumée. Voyez Entretiens, p. 487.

Le billet, ou plutôt la lettre de Coslar, témoigne de la haute estime où la fille adoptive de Montaigne était tenue par ses contemporains : « Sans mentir, j'aurai regret à celle pauvre demoiselle, si nous la perdons. C'est une personne d'un rare mérite, et elle tient une place en France qui apparemment sera longtemps sans être remplie, .le n'entreprendrai pas de défendre ici ses patins, ni le ton de sa voix, ni quelques autres irrégularités de sa personne et de ses habits. Mais je puis dire, qu'outre la grandeur et la beauté de son esprit, elle a plus de probité, de foi, d'humanilé, de justice et de véritable générosité, que n'en eurent peutêtre jamais ni la Sapho des Grecs, ni la Suipice et la Théophile des Romains. Je sais des actions d'elle que j'esiime presque autant que tous ses ouvrages, et qui auroient eu plus d'admirateurs, si elle avoit eu plus de fortune et plus de rang dans le monde. »

CORRESRÛNUAiNCE AVEC COSTAR. 159

mander. Néanmoins, peut-être que j'imagine mal les choses, et que je n'estime pas assez la satisfaction d'une bonne conscience, et les contentements de l'esprit, qui quelquefois n'est pas encore tout usé ni entièrement au bas à quatre-vingt-dix ou douze ans

Quoi qu'il en soit, n^onsieur, la longue vie est le supplice des femmes qui ont mis tout leur bonheur à traîner après elles une foule de captifs et d'adorateurs; mais iM"'^ de (iournay n'est pas de ce nombre , elle a des avantages plus durables et plus solides, et une sorte de beauté qui se défend bien mieux des années. Vous n'avez rien dit d'elle dont je ne sois fort persuadé; et si vous entreprenez quelque jour de faire son oraison funèbre, je m'offre à vous fournir des mémoires. Pour le doute que vous me proposez, il ne reçoit point de doute, à mon avis; vous et Montaigne avez raison : Martial a imité ceux que les Romains appeloient mangones^ qui, pour rendre plus beaux les jeunes enfants qu'ils vendoient, les faisoient eunuques : Jormœ puerorum, virilitate excisa, lenocinabantnr. Je perdrois beaucoup, si vous ne vouliez plus disputer avec moi, et je vous dirois comme cet orateur chagrin de Sénèque : Dites quelquefois non, afin quil paroisse que nous soyons deux. Il ne [lensoit pas être en compagnie, si on ne le contredisoit. Quoique je ne sois pas tout à fait de même , quand je suis avec vous , il est certain que vos contradictions me plaisent davantage que vos complaisances. I/exemple de Trodus et des autres ne doit point vous faire peur : aussi ne vous en servez-vous, que pour me faire la guerre. Cela n'esl pas

J(iO LKITUES I^R VOITLRK.

beau poiirlaiit de vous divertir à mes dépens, cl de vous réjouir de mes fautes. Pour vous en punir, je tâcherai de vous ôter ces sortes de joie, encore que vous soyez la personne du monde à qui j'en désire le plus et de meilleur cœui'.

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