AU MÊME
Monseigneur, y a-t-il rien de plus beau ni de plus grand que le commencement de votre lettre? En vérité, il n'y a pas tant d'honneur à ne point faillir qu'il y en a à s'accuser de la sorte ; et cette franchise d'avouer en vous des défauts que vous pourriez excuser ne peut partir que d'un admirablement bon fonds, et d'une âme riche, libérale et justement confiante. Je ne sais si c'est qu'un si honnête exorde m'ait entièrement gagné; mais je suis demeuré persuadé de tout ce que vous dites ensuite, et j'ai relu votre lettre trois fois avec grand plaisir. J'ai remarqué une beauté, une netteté et un agrément qui m'a fait ressouvenir de ce que dit Quintilien : Messala, nitidus et candidus, et quodammodo prœ se ferens in dicendo nobilitatem suam. Mais, avec votre permission, vous ne vous êtes pas servi du même esprit pour m'accuser. La dernière partie de votre lettre est bien plus foible que l'autre, et, au contraire de ce que dit Cicéron de Cœlio melius objicientecriminay quam defendente, bonam sinistram habeSj malam dexteram. Premièrement, si c'est sans cause et sans mécontentement que vous avez été tant de mois sans me rien répondre et que vous m'avez refusé un billet de trois lignes, sans mentir, monseigneur, vous n'avez pas usé en cela de votre bonté ordinaire, prinripnlofnent en un tom[)s où les clio^-es
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que vous aviez faites pour moi vous obligeoient, ce me semble, à me traiter plus civilement, de peur qu'il ne semblât que vous vous reposassiez trop sur le bien que vous m'aviez fait : car enfin, quoique j'estime vos bienfaits, j'aime encore mieux vos caresses, et si l'on ne pouvoit être de vos commis et de vos amis en même temps, je pense que vous me faites bien l'honneur de croire que je ne délibérerois guère sur le choix. Que si c'est à cause de quelque mauvaise satisfaction que vous aviez de moi que vous êtes demeuré dans un si long silence, j'ai encore plus sujet de m'étonner que vous ayez gardé cela si longtemps sur votre cœur contre moi, qui depuis mon enfance vous ai toujours aimé, honoré, estimé si constamment, si parfaitement, si hautement que, nonobstant beaucoup de grandes et importantes amitiés que j'ai faites depuis, il n'y a eu pas un de mes amis qui n'ait jugé et qui n'ait vu, que de tous les hommes du monde vous étiez celui pour qui j'avois le plus d'inclination, et auprès duquel j'aimerois mieux passer le reste de ma vie. Cependant, après tout cela, et après une amitié de vingt-cinq ans, s'il court un bruit qui vous déplaise, vous jugez que c'est moi qui en suis l'auteur, parce qu'il s'est trouvé conforme à l'interprétation que j'avois faite de votre énigme; et cela vous paroît plus vraisemblable que non pas que tant des gens qui sont de delà, ou qui sont ici, et qui inventent tous les jours tant d'autres contes, aient donné crédit à celui-là. Votre lettre me sembloit extrêmement jolie; ce zèle que j'ai en toutes choses pour vous fit que je la lus à deux de mes amis, et que je leur dis le sens que je donnois à la ligne que vous
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avez laissée en blanc. Ni eux ni moi ne crûmes pas que cette explication vous fût désavantageuse, et ne le croyons pas encore; mais il ne faut point vous le disputer davantage. Vous avez votre honneur à garder, et je loue cette modestie, pourvu que vous ne me teniez pas capable d'une extravagance. Si vous ne faites cas de moi, monseigneur, qu'à cause que l'on dit que j'ai quelque sorte d'esprit et que je sais faire quelquefois une belle lettre, vous ne m'estimez que par la qualité que j'estime le moins. Ceux qui me connoissent ici me louent d'avoir beaucoup d'amitié, de foi, de discrétion et de probité. Toutes lesquelles choses, si vous n'avez connues en moi, vous y en devez au moins avoir vu les semences dès ma première jeunesse. Enfin, j'ai beaucoup de raisons de me plaindre de ce que vous m'avez cru assez inconsidéré pour avoir donné lieu à une médisance, puisque vous la nommez ainsi, et de ce qu'ayant cru que je l'avois faite, vous ne me l'avez pas plus tôt pardonnée: car, sans mentir, vous ne m'aimez pas la moitié de ce que vous devez, si vous n'êtes capable de m'en pardonner bien d'autres. Je vous supplie de me défendre mieux une autre fois devant vous-même, et de me regarder comme une personne qui a pour vous une passion sans exemple, et qui est parfaitement, monseigneur, votre, etc.