A MADAME
Madame, quittons le noir, je vous en prie, ou, s'il faut que nous soyons en deuil, que ce ne soit que pour notre absence. J'ai reçu vos excuses avant que vous les eussiez faites, et vous devez penser que je ne croyois pas que vous eussiez failli, puisque j'avois eu le courage de vous accuser. J'ai cherché mieux que vous tout ce qui faisoit à votre décharge, et, pour dire le vrai , ma cause étoit trop mêlée avec la vôtre, et j'avois trop d'intérêt en votre innocence, pour ne la pas bien défendre : car si vous eussiez été trouvée coupable, j'en eusse eu la peine le premier, et personne n'en eût été puni si cruellement que moi. Mais
' Mss. de Conrart, t. XIV, in-4, p. 685. — J'ai suivi pour cel en-lête la leçon du manuscrit : les éditions portent à Florice, qui est évidemment un nom de guerre.
de plus, j*ài une trop haute opinion de ma fortune et de votre courage, pour douter que l'un ou l'autre puisse tomber si bas. H est indigne de vous et de moi de craindre qu'une alTection si bien jointe se démente en quelque sorte, et c'est un crime entre nous deux d'imaginer seulement qu'il soit possible. Si l'un de ces deux, dont je vous ai fait des reproches, avoit attendu le jour en votre chambre , je croirois que vous eussiez voulu prendre une nuit tout entière pour le quereller ; et quand je l'aurois vu entre vos bras, je penserois que je vous aurois prise pour ime autre, ou que vous l'auriez pris pour moi. Enfin, je me défierois plutôt de la fidélité de mes yeux que de la vôtre, et je me persuaderois plus aisément d'avoir été trompé d'eux que de vous. Non, l'entretien de ces deux hommes ne me fera jamais rêver, el quand ils auroient été un siècle entier avec vous; je ne croirois pas que vous eussiez été un ([uart d'heure avec eux. Mais encore, dites-moi, après que le premier s'en fut allé, demeurâtes- vous seule avec l'autre , et votre femme de chambre ne monta-t-elle pas aussitôt? Sont-ils sortis à ce voyage d'auprès de vous aussi satisfaits que les autres fois? Et leur avezvôUs encore laissé toutes ces belles espérances, avec lesquelles seules je les liens plus liclies que s'ils possédoient tous les autres biens du monde? Je m'informe curieusement de toutes ces particularités : car je sais bien qu'elles ne me peuvent être que bien agréables, et sans doute celte entrevue me doimeroit plus de sujet de contentement que de plainte, si j'en avois une parfaite connoissance. Mais copeudant ils
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vous virent, tandis que j'ùtois ù trente lieues de vous, et au même temps que je me tiouvois seul en ma chambre à plaindre cette absence, ils étoient dans la vôtre et vous entendoient parler; peut-être même qu'ils vous ont vue rire, et que vous donnâtes sujet à l'un d'eux d'avoir cette nuit -là quelque agréable songe. Ah! Florice, que c'est une traîtresse passion que la jalousie, et qu'elle se glisse aisément en nous au-dessus de notre raison I Je sais bien que vos erreurs passées vous obligent à de fâcheuses conséquences, et que vous êtes contrainte de faire beaucoup d'actions contre votre cœur et le mien, si vous ne voulez faire courre fortune à une chose que vous tenez bien chère. Mais si vous saviez quel coup cela me donne, et combien ces pensées me touchent, peutêtre qu'une autre fois vous mettriez toute autre chose au hasard plutôt que ma vie. Et après cela, vous me reprochez que je n'ai pas été assez diligent à vous envoyer mon portrait ! En vérité , voudriez- vous que je fusse arrivé pour faire un tiers avec ces deux, et que j'eusse été présent pour être témoin des contentements qu'ils recevoient auprès de vous? Sans mentir, je ne crois pas même que ma peinture l'eût pu souffrir, et c'eût été me faire mourir en effigie. Encore je pense que j'en eusse senti quelque chose d'ici, et sans doute j'en fusse tombé en langueur, comme ceux que l'on tue de cent lieues loin en ne piquant que leur image. Mais quand cette considération-là u*y seroit point, vous ne devriez pas souhaiter de voir mon portrait en VéU\i où les premiers jours de cette absence m'avoieiil mis. Il n'y a pas d'assez mauvaises