DE VOITURE. XI
(l.inles les plus assidues ; mais il n'y avait pas d'amour entre (Mi\. C'était une amitié passionnée comme celle de Pellisson [Hmv M"« de Scudéri, et, comme tout ce qui tient à la passion, mêlée de troubles et d'orages. La lionne était irascible , et pour un rien entrait en fureur, Ces brusques allures ne s'accommodaient pas à l'humeur paisible de Voiture ; ils se brouillèrent souvent et furent des années sans se yoir^
Quoi qu'il eu soit , le voilà implanté à l'hôtel de Rambouillet. Il n'en est qu'à deux pas ^ • aussi y dine-t-il tous les jours; il est l'oracle dp ]a ruelle, et, futur Acaste, aussitôt que le cercle est formé, il fait assaut d'esprit avec Célimène, tandis qu'Alceste-Montiausier, assis à l'écart dans un fauteuil, prendrait volontiez's un bâton pour le mettre dehors, et se tue à répéter : « Mais cela est-il plaisant? mais trouve-t-on cela divertissant? » Cependant, si douce que fût cette existence, il fallut qu'il s'y arrachât à plusieurs reprises pour courir les grands chemins de Lorraine , de Flandre , d'Espagne, à la suite, ou pour le compte de son aventureux patron. On sait quel brouillon était Gaston. Lorsqu'après son mariage clandestin avec la princesse Marguerite de Lorraine (novembre 1631), il eut résolu cette folle équipée, qui devait avoir son dénouement dans la plaine de Gastelnaudary, Voiture, qui avait passé tout l'hiver de 1631 à 1632 à Paris, dut suivre, bon gré mal gré, la fortune de son maître. Mêlé à cette petite armée d'aventuriers, qui traversaient la France en pillards pour se réunir dans le Languedoc aux troupes du diic de Montmorency, il atfecte, au commencement, des allures étourdies; pas plus que toute cette Fronde en germe, il ne paraît envisager la moralité ni les suites de son action, et il plaisante avecM'iepaulet sur son nouvel accoutrement. Mais, à mesure que l'on gagne du pays et que l'on perd du terrain, qu'il voit autour de lui les mines s'allonger et les
' Il avoit été question de mariage entre eux, et même une parente de la demoiselle, M"'e Anne, craignoit fort que ce mariage ne se lit. {Commentaire de Tallemant sur Voiture), \oyei 1. 1, p. 163.
* Voiture demeurait rue Saint-Honoré; l'iiôtel de Ilambouillet était situé, comme l'on sait, rue Saint-Tlioinas-du-l^uuvre.
XH DE LA VIE ET DES OUVRAfiES
fronts s'assombrir, lorsque, au sortir de Vouroi, le bruit de rapproche des troupes royales commença à faire penser chacun à sa conscience, Voiture s'inquiéta à son tour, et comme on vint à lui proposer d'accompagner M. de Fargis en Espagne en qualité de fondé de pouvoirs de Monsieur, il saisit avec empressement cette occasion de se démêler de la bagarre (juillet 1632).
Il arriva à Madrid, dans le moment que Gaston faisait sa jonction avec Montmorency. L'Espagne n'était point pour lui une terre nouvelle. Il y avait déjà fait un voyage, selon ce que nous apprend Pinchêne, sans dire quand ni à quelle occasion. Il avait la mine et le teint d'un véritable Espagnol, parlait le castillan comme un docteur de Salamanque, et composait même des vers que n'eussent point désavoué, diton, Calderon ni Lope de Vega. Lorsque le départ de son collègue l'eut laissé seul chargé du poids des négociations, il n'en parut point accablé *. Il s'était fait bien venir, dès le début, du comte d'Olivarès : ce qui lui facilita le succès de sa mission. Vers le milieu de l'automne, il s'apprêtait à retourner en France, lorsque le bruit de la nouvelle sortie de Monsieur (11 novembre) le força de rebrousser chemin et vint tout remettre en question. Alors le découragement s'empare de lui. Ni les entretiens de son collègue, le comte de xMaure ^, ni les lettres de M"^ Paulet, ni les belles dames de Madrid avec lesquelles il conjugue le verbe j'aime ', ne peuvent le distraire de sa mélancolie. 11 n'aspire qu'au retour. Il écrit lettres sur lettres à Bruxelles pour presser l'envoi de son remplaçant, M. de Lingendes. M. de Lingendes arrive (14 mai 1633) ; mais alors il est retenu par le manque
' 11 est difficile de préciser l'objet de la mission que Voilure eut à remplir à Madrid. Cependant , on conserve dans les archives de Simancas une copie des instructions données à son successeur, M. de Lingendes ; sans doute elles devaient être conformes.
2 Celui qui fut plus tard le mari de la belle Doni d'Attichy, l'intime amie de M"'«^ de Sablé. Il était à Madrid pour le compte de la reine-mère, de même que Voiture pour celui de Gaston.
2 Voyez la lettre espagnole ù une dame, en lui envoyant le verbe J'aime, t. I, p. 1 54.
DE VOITURE. Xllt
d'argent. Vingt fois il se croit à la veille de son départ, et toujours quelque nouvel obstacle l'arrête. Enfin , toutes les difficultés sont levées; il a fait ses adieux à doua Antonia, à doiia Inès, à Isabelica, à la Guzmana, ed a tutte quante ; il a pris congé du comte d'Olivarès, qui lui a répété, à deux reprises, en lui disant adieu : « Ne manquez pas, au moins, de m'écrire; si ce n'est d'affaires, ce sera de belles choses. » Le voilà en route pour Séville, oii on lui a assuré qu'il se trouvait un navire en partance pour l'Angleterre ; car de traverser la France, à cette heure que tous les amis ou les partisans de Monsieur ont été condamnés à mort, et que les tableaux de leurs armes, rompus par la main du bourreau, sont appendus à la frontière, il n'y a pas à y songer, et risque pour risque, mieux vaut celui d'être noyé que d'être pendu. Il s'arrête quelques jours à Grenade, passe de là à Ceuta, selon la promesse qu'il a faite à M"* Paulet, d'aller voir «le lieu de sa naissance et ses parents qui régnent dans les déserts de ce pays-là, » gagne Séville par Cadix et San-Lucar, et, voyant que le vaisseau dont on lui a parlé n'est pas encore prêt à partir, il se rend à Lisbonne, où il trouve un autre bâtiment anglais, qui est à la veille de compléter son chargement. C'est un joli petit navire de vingt-cinq pièces de canon, solidement armé contre les pirates, qui ne porte que lui de passager et huit cents caisses de sucre. Voilà qui est au mieux : il ne peut manquer d'arriver « confit » ; ou , s'il fait naufrage , ce lui sera au moins une consolation de mourir « en eau douce ».
Il débarqua à Londres au commencement de novembre et se rendit ensuite par Douvres à Bruxelles, oij il arriva dans les premiers jours de l'année suivante.
11 y demeura la plus grande partie de cette année, et ne revint à Paris que vers la fin de 1634 ou le commencement de 1635, après que Gaston eut fait son accommodement avec la cour. Il avait été absent près de trois années.
Son retour fut un véritable triomphe; l'hôtel de Rambouillet était en fête; Godeau, qui s'était ghssé chez la marquise en son absence, et qui aurait voulu prendre sa place — comme s'il eût pu y avoir deux Voiture ! — avait 1. b