AU MÊME
[NoTembra, 163!^].
Monseigneur, il vous semble qu*il n'y a qu'à écrire, et vous en parlez bien à voire aise, vous qui n'avez rien à faire qu'à commander à douze mille hommes et à résister à trente mille autres. Mais si vous aviez à voir et à considérer trois ou quatre personnes qui sont ici, vous trouveriez qu'on a bien d'autres choses à penser. Si vous étiez en ma place, je suis assuré qu'il ne vous resteroit pas plus de loisir qu'à moi. Je meurs d'envie que vous y soyez pour voir comment vous vous en pourriez démêler, avec cette conduite dont on vous loue tant et cette merveilleuse prudence qui vous a déjà tiré de tant d'autres périls : car je vous avertis, monseigneur, qu'au retour de la guerre qui vous occupe maintenant vous aurez à eu faire ici une plus dangereuse. Vous y trouverez des ennemis beaucoup plus braves et plus fiers que les Allemands; et vous, qui par votre adresse venez de sauver tant de millions d'àmes, vous aurez bien de la peine à échapper vous-même. Il n'y a point de retraite à h\\re devant eux, et c'est assez de les voir pour être défait. Il y a entre autres un certain Bras de fer* qui est la plus redoutable créature que le soleil voie aujourd'hui. Il n'y a point d'arme qui puisse résister à ses coups; il brise tout ce qu'il touche, et toutes les cruautés des Croates ne sont point comparables aux siennes. Je
las, avec neuf mille, chevaux, avait dressé une embuscade an cardinal et au duc de Saxe-Weymar (27 septembre). On prit aua; ennemis neuf cornettes et quantité d'officiers. * Voyez plus bas, page 262, note 1.
sais, monseigneur, que vous connoissez ceux dont je vous parle, et que déjà, en quelques occasions, vous vous êtes rencontré avec eux; mais ne vous imaginez pas de les trouver comme vous les avez laissés : leurs forcés sont augmentées depuis quelque temps, el leur puissance est venue à un point qu'il n'y a plus rien qui leur résiste. Il ne se passe jour qu'ils ne fassent des prises jusque dans les portes dé Paris. Ils prennent, ils tuent, ils saccagent tout ce qu'ils rencontrent; et tandis que vous vous amusez à défendre la frontière, ils meltenl en feu le cœur du royaume. Que ce que je vous dis pourtant ne vous fasse pas appréhender de revenir; et n'ayant pas eu de peur en tant de rencontres, où tout au Ire que vous en auroit eu, ne commencez pas à craindre en celle-ci : car encore qu'ils ne prennent personne à merci, je crois qu'il y aura quartier pour vous, et que si vous tombez entre leurs mains, ils vous traiteront avec toute la douceur que l'on doit à un prisonnier de votre mérite. Selon que je puis juger, ils espèrent de vous montrer en cet état , et il me semble qu'ils ne pourroient pas avoir tant de joie de vos victoires comme je vois qu'ils en ont, s'ils ne croyoient qu'elles doivent honorer les leurs; mais ils seront ravis de voir à leurs pieds le dompteur de Galas ', et de faire connoilre que celui qui a été le bouclier de toute la France n'aura pu se mettre à couvert de leurs coups. Aussi connois-je en eux une incroyable impatience pour votre retour, et je suis
' Malhias, comté de Gaîks, Téld-maréchal au service di^ l'empereur, moii à Vienne en IG47.
assuré qu'il n'y a point d'homme en France qu'ils désirent tant tenir que vous. Je vous donne cet avis, monseigneur, afin que là-dessus vous preniez vos mesures pour vous défendre, ou qu'au moins vous ne chérissiez pas si fort le titre de Victorieux, que vous ne vous résolviez de le perdre ici. Pour moi, quoi qu'il en puisse arriver, je vous avouerai que je souhaite fort que vous y soyez : car je n'aurai point de joie jusqu'à ce que j'aie Thonneur de vous voir, et de vous dire au coin de votre feu les soins, les inquiétudes et les alarmes que vous avez donnés à toutes les personnes qui vous aiment. Je suis, monseigneur, votre,etc.