‹ Œuvres, lettres et poésiesChapitre 77 sur 127 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

■ [A Paris, décembre 1635].

Monseigneur, encore faut-il que vous ayez quelque mortification dans vos triomphes, et qu'ayant à toute heure le plaisir d'entretenir des gens de guerre tout votre soûl, vous preniez pour un moment en patience l'entretien d'un homme de lettres. Nous ne saurions souffrir à Paris que vous soyez si aise à Metz ' , et ne pouvant pas empêcher vos joies, nous voulons au moins les interrompre. Je n'aurois pourtant pas été si hardi que de l'entreprendre, s'il ne m'avoit été commandé par une dame à qui rien ne se peut refuser, et à laquelle ceux mômes, à qui se soumettent les armées et

' II fut fait (24 mars 1635) gouverneur de la ville et évêché de Metz et pays messin par la démission du duc de la ValeUe son frère, qui devint, à la même époque, gouverneur et lieutenant général pour le roi, en Guyenne, conjointement avec le duc d'Épernon, son père.

leurs généraux, ne se feroientpas^de difficulté d'obéir. Il est vrai, monseigneur, que toutes les fois que je m'imagine de vous voir avec huit ou dix mestres de camp à l'entour de vous, j'ai pitié de Térence, de Virgile et de moi; je plains extrêmement ceux qui désirent ici que vous vous souveniez souvent d'eux, et je suis assuré qu'il n'y a point de si petit bastion en votre place qui ne vous soit plus considérable et que vous n'aimiez beaucoup plus que moi. Toutefois je n'osois pas en murmurer; je considérois qu'il y avoit quelques personnes qui avoient plus de droit de s'en plaindre, et je ne voulois pas avoir de différend avec un homme que Ton dit qui peut disposer de toutes les troupes du maréchal de la Force ' . Mais à cette heure que l'on m'a donné la hardiesse de parler, et qu'il y a ici des personnes qui m'avoueront de tout ce que j'écrirai, je ne craindrai point de vous dire que c'est ime chose extrêmement pitoyable, que votre affection, qui étoit il y a peu de temps partagée entre les plus aimables personnes du monde, soit maintenant donnée au pillage aux gens d'armes. Je ne suis pas bien maître de moi, et tout mon esprit se renverse, quand je songe que la place qu' avoit en votre cœur la plus adorable créature qui fût jamais % est peut-être à cette heure tenue par

' Le 3 octobre, le cardinal étant venu trouver le roi à Sainl- Mihiel, reçut l'ordre de retourner en Lorraine et de se joindre aux troupes du duc deWeimar et à l'armée du duc d'Angoulême et du maréchal de la Force. Les quatre armées réunies formaient quarante mille hommes (voyez les Mémoires du cardinal de la Valette, par Jacq. Talon, son secrétaire).

2 Mme la Princesse (T.). On disait que le cardinal était son amant. Voyez ïallemanl, historiette de M'^c la Princesse, 1. 1, p. 176.

èsS Lettres de voiture.

le colonel Hébron ' , que M^^ de [Combalel] et M"® de Rambouillet ont quitté la leur à un aide de camp, ôu à un sergent-major, et que vous aurez donné la mienne à quelque misérable anspessade. Cette pensée, monseigneur, nous met tous ici dans une tristesse qui ne se peut exprimer. 11 n'y a qu'une personne qui est plus eonslante que les autres, et qui assure que l'on ne doit pas croire de vous une si grande injustice. Celle dontjevous parle est une demoiselle^ blonde, blanche et grasse, plus gaie et pins belle que les plus beaux jours de celle saison, et telle qu'à peine en trouveriezvous trois en tout le pays messin si bien faites qu'elle. Elle a des yeux dans lesquels il semble que toute la lumière du monde soit renfermée, un teint qui obscurcit toutes choses, une bouche que toutes celles du monde ne sauroient assez louer, pleine de traits et de charmes, et qui ne s'ouvre et ne se ferme jamais qu'avec esprit et avec jugement. Selon que je la viens de dépeindre, vous jugerez bien que c'est une beauté fort différente de celle de la reine Épicharis'. Mais si

• Ou mieux Hepburn , Écossais au service de France, où il devint meslre de camp dans l'armée du cardinal de la Valelle. Il fut tué l'année suivanle devant Saverne.

' M"e de Bourbon : la ValeUe en devint amoureux aussi fortement qu'il l'avait élé de sa mère.

3 Mme de Corbec de Beansse, aulrefois M^ie du Pré, cousine de M. Arnaulil, maigre el noire. On la nomma Épicharis dans la galanterie où elle faisoit la reine des Ëgypiiens. 11 y avoit je ne sais quel ordre pour cela, et conitne elle ftoit messine, cela alla assez avant dans l'Allemagne (T.). — On trouve à conipléler cette note dans les Mémoires de l'abbé Arnauld, qui avait connu M'ie du Pré à Verdun, dont le marquis de Feuquières, son oncle, était gouver-

elle n'est pas si Égyptienne qu'elle, elle ne laisse pas d'êlre pour le moins aussi voleuse. Dès sa première enfance elle vola la blancheur à la neige et à l'ivoire, et aux perles l'éclat et la netteté. Elle prit la beauté et la lumière des astres, et encore il ne se passe guère de jours qu'elle ne dérobe quelque rayon au soleil, et qu'elle ne s'en pare à la vue de tout le monde. Dernièrement, en une assemblée qui se fit au Louvre, elle ôta la grâce et le lustre à toutes les dames et aux diamants qui la couvroient; elle n'épargna pas même les pierreries de là couronne sur la tête de la Reine, et elle en sut enlever ce qui y étoil de plus brillant et de plus beau. Cependant, quoique tout le monde connoisse sa violence, personne ne s'y oppose; elle fait avec impunité ce qui lui plait, et bien qu'il se trouve à Paris des gens qui prennent les ducs et pairs dès le lendemain de leurs noces ' , il n'y a pas d'hommes assez hardis pour entreprendre de Tafrêter. Mais quoiqu'elle soit cruelle pour tout le monde, elle ttié semble assez douce pour ce qui vous regarde. Elle m'a commandé

neur. Elle avait inslilué un ordre de chevalerie qu'elleavait nommé l'ordre des Éyypiiens, parce qu'on n'y pouvait être admis qu'on n't'ûl fait quelque larcin galant. Elle s'en était faite la reine sous le nom ô'ÉpicItaris, et tous les chevaliers portaient, avec un ruban gris de lin et vert, unegrilîe d'or avec ces mots : tienne m' échappe. ' M. de Puyiaurens, arrêté le 14 lévrier lGo5, quelques mois après fon mariage avec Mii« de Pontchâleau, nièce du cardinal de Richelieu (voyez plus haut, p. 94). — Du reste, Puyiaurens semblait avoir prévu celle aventure, lorsqu'il disait, au moment où on lui offrait la duché-pairie comme une garantie contre les vengeances du cardinal : « Eh! qu'importe la duché-pairie, puisque Son Eminence fait mieux couper la tête h un pair qu'à un bourgeois?*

2fiO LETTRES DE VOITURE.

de VOUS dire qu'elle n'a point les défiances que les autres ont de vous, et qu'en reconnoissance de cela, elle vous prie de lui envoyer six arcs triomphaux du reste de votre entrée, quatre douzaines d'exclamations publiques, et les œuvres poétiques du landgrave de Hesse. Je vous conseille de faire exactement tout ce qu'elle désire, et d'éviter, sur toutes choses, de vous mettre mal avec elle : car si elle entreprend de vous faire du mal, votre compagnie de gendarmes, celle de vos chevau- légers ne vous empêcheroni pas d'être pris. Metz n'est pas une assez bonne place pour vous défendre contre son pouvoir. Mais, monseigneur, je ne considère pas que je vous entretiens trop longtemps parmi tant d'affaires que vous avez, et si je fais ma lettre longue, je crains que vous ne remettiez à la lire quand la paix sera faite. Je serois pourtant bien fâché que vous n'en vissiez pas la fin, puisque ce qui m'importe le plus est que vous n'y lussiez pas les protestalions très-sérieuses que je vous fais, que de tant de personnes qui ont reçu de vos bienfaits, il n'y en a point qui soit avec plus de zèle et de respect que moi, votre, etc.

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