AU MÊME
[Janvier 1636],
Monseigneur, j'ai fait voir à M. de S. H***, à M. de S. R*** et à M. de S. Q*** l'endroit de votre lettre où vous parlez des domestiques de Monsieur. Je vous réponds qu'ils ne l'ont trouvé nullement bien, et je sais que M. des Ouches •, à qui je n'en ai pas encore voulu parler, ne le trouveroit guère meilleur. De sorte que
' Premier écuycr de la duchesse d'Orléans,
si je me voulois préparer contre les menaces que vous me faites, vous pouvez juger que je ne manqiierois pas d'amis, et que si je vous écris à cette heure, ce n'est pas tant par crainte que par une véritable affection, et une inclination naturelle que j'ai à vous obéir. Outre ceux que je viens de nommer, il y a encore ici d'autres personnes plus braves, et avec qui il seroit plus dangereux d'avoir querelle , qui n'approuvent pas que je me travaille pour vous donner du plaisir, et qui ne trouvent pas raisonnable que vous en puissiez recevoir quelqu'un en ne les voyant pas. A la vérité, monseigneur, puisque votre absence traverse toutes leurs joies, il seroit assez juste que vous n'en souhaitassiez point d'autre que celle de les revoir, et qu'en attendant celle-là vous ne fussiez point capable d'aucun divertissement. Je suis témoin que tous ceux que l'on reçoit ici en cette saison ne les empêchent pas de se souvenir de vous, et de souhaiter continuellement votre retour. Le froid et les neiges des montagnes d'Alsace les transissent ' et les font trembler tous les jours dans les plus grandes assemblées ; et la crai nte des embûches des Cravates leur donne l'alarme à toute heure au milieu de Paris. Mais , ce qui est le plus étrange, et peut-être ne vous semblera pas croyable, j'ai vu M^^^ [de Bourbon] et M'^^ [de Rambouillet] être tristes pour l'amour de vous dans le bal , et soupirer en attendant des violons. Je ne sais pas, monseigneur, ce que vous jugerez de là , ni quel avantage vous en tirerez; mais moi, je suis assuré que quoi qu'elles
' Le cardinal de la Valette partit de Toul le 18 janvier, pour ravitailler Haguenau et Colmar investis par les Impériaux.
pu issenl faire pour vous à l'avenir, elles né Vôuspotifrôienl jamais donner une plus grande preuve de leur alTection. L'autre jour, que je montrois la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, comme j'élois à l'endroit où vous me mandiez que vous étiez prêt de partir, au lieu de lire, en Alsace, je lus, en Tlirace : Bras de fer ', qui n'a pas accoutumé, comme vous savez, de s'émouvoir de rien, devint pâle comme mon collet , et dit d'une voix étonnée : En Thrace, monsieur! et une autre personne qui étoil proche, et qui sait un peu mieux la carte, ne laissa pas d'être un peu émue. Je voudrois bien, monseigneur, vous entretenir de votre épouse '; mais je n'en saurois parler, car on n'en peut dire que des choses incroyables, et il n'y a plus rien en elle que l'on puisse décrire. Ce que vous y avez vu d'aimable , d'admirable et de charmant, a toujours augmenté d'heure en heure, et on découvre tous les jours en elle de nouveaux trésors de beauté, de générosité et d'esprit. Au reste, je vous puis jurer qu'elle a eu en votre absence toute ia conduite que vous sauriez souhaiter. Je sais qu'il Court un certain bruit qui sans doute vous aura donné quelque soupçon d'elle, car vous autres Africains % je vous connois ; et il est vrai qu'il y a un galant de bonne maison, et qui peut avoir un jour beaucoup de bien S
' Le Commentaire ni les Hisiorieites ne nous apprennent rien sur la personne q'ii élait surnommée ainsi.
- M^ne de Combalet. Voyez Hislorieties, t. III, p. 12.
* Il appeloil ainsi le cardinal de la Valette à cause de son teint, el parce qu'il avoit dit qu'il aimoit les Africains (T.).
* Gaston d'Orléans. Voyez plus haut, page 247,
qui la voit assez volontiers. Mais je vous assure que parmi cela elle a tous les sentiments que doit avoir une femme très-sage et très-prudente, et que vous lui auriez inspirés vous-même. Sans mentir, monseigneur, si vous ne vous êtes bien endurci le cœur parmi les Suédois, le souvenir de toutes ces personnes vous doit donner une extrême envie de revenir, et quelques charmes qu'ait la gloire, vous ne devez pas trouver qu'elle en ait tant qu'elles. Hàlez donc votre retour le plus qu'il vous sera possible, et faites qu'au moins pour quelque temps votre ambition se tourne de leur côté. Aussi bien, quand la fortune vous mèneroit victorieux jusque dedans Prague, je ne m'imagine pas qu'elle vous puisse être vérilablemeut favorable, en vous éloignant d'ici. Il n'y a point deconquête delà le Rhin ni delà le Danube qui vous dût pleinement satisfaire, et toute l'Allemagne ne vaut pas un faubourg de deçà. Je suis, monseigneur, votre, etc.
Post-data '. — Depuis cette lettre écrite, il est venu un courrier qui a donné l'avis que vous étiez dans Colmar *. Je vous assure que cette nouvelle a plus réjoui la cour que tous les bals qui s'y donnent, et que tous les ballets qui s'y préparent; particulièrement sept ou huit personnes en ont eu une joie et une satisfaction infinie. A la vérité on se peut consoler de l'absence de ses amis, quand ils font les choses que vous faites ; et il n'y a personne de ceux qui vous ai-
• Ce post-data est porté par erreur à la suile de la lellre 188, au duc d'Enghien, sur la copie de Gonrarl el à la suite de la lettre 82 (89) dans les éditions.
* Le cardinal de la Valette entra dans Colmar le 27 janvier.
ment le mieux qui dût désirer que vous eussiez été ici plus tôt. Sans mentir, monseigneur, cela est bien glorieux de secourir les alliés du roi, en dépit de l'hiver et des ennemis, et que vous, qui ne participez point aux réjouissances publiques, vous soyez le seul qui les justifiez et qui nous donnez sujet d'en faire.