AU MÊME
[Août 1636].
Monseigneur, je voyois beaucoup de raisons de ne pas espérer sitôt de vos lettres , et je jugeois bien qu'une personne qui faisoit tant de choses n'en pouvoit pas beaucoup écrire. Je mecontentois d'entendre ici toutes les semaines crier votre nom et vos victoires, et de pouvoir apprendre de vos nouvelles en les achetant. Mais il est vrai qu'il était temps que vous me fissiez l'honneur que j'ai reçu de vous, et l'insolence de quelques gens commençoit à m'être insupportable, qui disoient tout haut que le temps de leurs prophéties étoit arrivé, et que je me verrois bientôt avec eux comme une personne privée. Il y en a même qui ont pris cette occasion de tenter ma fidélité. Vous ne sauriez croire, monseigneur, quels avantages l'on m'a offerts pour me faire promettre de quitter votre parti cet hiver, et de prêter mes griffes contre vous deux fois par semaine. Cependant, quoique ces offres m'aient été présentées parla plus charmante bouche du monde, j'y ai résisté avec toute la constance que je suis obligé d'avoir pour un homme à qui je dois toutes choses, et que je trouve d'ailleurs si à mon gré, que, quand il m'auioit toujours haï, je ne me pourrois jamais empêcher de le respecter et de le servir; de
sorte, qu'encore que j'aie à Paris ces attachements que ne manquent jamais d'y avoir ceux qui ne songent pas à commander des armées, et qui ne sont pas capables de ces hautes passions qui tiennent à cette heure un peu plus de la moitié de votre âme, je suis prêt d'en partir toutes les fois que vous me l'ordonnerez, et je quitterai pour vous aller trouver une personne jeune, gaie et brune. Je n'attends pour cela que d'en avoir une honnête occasion ; et si les ennemis, comme je le crois, ne vous osent attendre que derrière leurs murailles et vous obligent à un siège, je ne manquerai pas de me rendre auprès de vous. Aussi bien, pour dire le vrai, j'aime mieux être assiégeant qu'assiégé; et les Espagnols sont si près de Paris, que quand je n'en sortirois pas pour l'amour de vous , je le pourrois faire pour l'amour de moi. On rompt tous les ponts d'alentour ; on est prêt à toute heure de tendre ici les chaînes; et lorsque nous portons la terreur jusque sur les bords du Rhin, nous ne sommes pas bien assurés sur ceux de la Seine '. Dans le déplaisir que me donne ce désordre, je vous avoue, monseigneur, que je reçois quelque consolation de voir qu'en un temps où nos affaires vont mal de tous côtés, elles prospèrent du vôtre, et que, tandis que notre armée de Picardie se retire dans les villes, que celle que nous avons en Bourgogne languit dans les tranchées, et que nous ne faisons guère mieux en Italie, vous
' Les Espagnols, après avoir envahi la Picardie, avaient passé la Somme et refoulé jusqu'à Compiègne les troupes chargées de défendre la frontière. C'est alors que l'épouvante fut au comble dans Paris, et que l'ordre fut donné de rompre tous les ponts de l'Oise, afin de préserver la capitale.
arrêtiez Galas dans ses relranchements, vous preniez des places à sa vue, et que vous soyez le seul conque' rant et le seul victorieux. En effet, sans faire passer les choses pour autres qu'elles ne sont, les seuls progrès que nous avons faits cette année nous sont venus par votre moyen :
Te copias, te consilium, et tuo»
Prœbenle Divos.
Je vous supplie donc, monseigneur, de me commander d'aller prendre part à vos prospérités et d'aller voir notre bonne fortune au seul lieu où elle est maintenant. Aussi bien, sans faire le vaillant, les exploits de M. de Simpleserre ' ne me laissent point dormir, et j'ai attaché au pomm.eau de mon épée trois lettres de la petite Flamande, que je veux mettre dans le corps d'un Allemand.
Sed quid ago? citm mihi sit incertum tranquillone sis animOf an, ut in bello, in aliqua majusciiia cura
negotiove versere Cum igitur mihi erit explo-
ratum libenter esse risiirum, scribam ad te pluribus. Je n'ai pas craint de mettre encore celui-ci, puisqu'il est de Cicéron, et je mettrai dans mes lettres le plus de latin possible, puisque vous me dites que vous n'en lisez plus que là : car, en vérité, ce seroit dommage que vous oubliassiez le vôtre. Au pis aller, si vous l'oubliez, je m'oflre de vous le rapprendre cet hiver. Je vous montrerai les plus beaux passages de Virgile, d'Horace et de Térence; je vous expliquerai les plus difficiles et je vous ferai connoilre les grâces secrètes et les beautés les [ilus cachées de ces
• M. de Simpleserre, dont il a parlé ci-devaiit (T.) : où?
A JttONSIEUR *** (1636). 267
auteufs-là; en .un mol, je vous rendrai tout ce que vous m'avez prêté. Je suis, monseigneur, votre, etc.
(Après que la ville de Coibie eut ^tc reprise sur les Espagnols par
l'armée du roi ).
De Paris, le 24 novembre 1636.
Monsieur, je vous avoue que j'aime à me venger, et qu'après avoir souffert durant deux mois que vous vous soyez moqué de la bonne espérance que j'avois de nos affaires, vous en avoir ouï condamner la conduite par les événements et vous avoir vu triompher des victoires de nos ennemis, je suis bien aise de vous mander que nous avons repris Corbie ^ Cette nouvelle vous étonnera, sans doute, aussi bien que toute l'Europe; et vous trouverez étrange que ces gens que vous tenez si sages, et qui ont particulièrement cet avantage sur nous de bien garder ce qu'ils ont gagné, aient laissé reprendre une place sur laquelle on pouvOit juger que tomberoit tout l'effort de celte guerre, et qui, étant conservée, ou étant reprise, devoit donner pour cette année le prix et l'honneur des armes à Tun ou à l'autre parti. Cependant nous en sommes les maîtres. Ceux que l'on avoit jetés dedans Ont été bien aises que le roi leur ail permis d'en sortir, et ont
• Mss. de Conrart, in-4, t. X, p. 573 bis, et in-folio, t. XIV, p. 8l9. — Plusieurs critiques se sont évertués en vain à chercher le nom du personnage à qui celle lettre aurait été adressée, et qui n'est indiqué sur aucune des deux copies. Mais est-il bien siir que la lettre, ou plutôt le factum de Voiture, ait été écrit à quelqu'un, et que ce prétendu partisan de l'Espagne ne vienne pas là uniquement pour amener le panégyrique de Richelieu?
' 14 novembre 163(5.
quitté avec joie ces bastions qu'ils avoient élevés et sous lesquels ils sembloient qu'ils se voulussent enterrer. Considérez donc, je vous prie, quelle a été la fin de cette expédition qui a tant fait de bruit. Il y avoit trois ans que nos ennemis méditoient ce dessein, et qu'ils nous menaçoient de cet orage. L'Espagne et rAUemagne avoient fait pour cela leurs derniers efforts. L'empereur y avoit envoyé ses meilleurs chefs et sa meilleure cavalerie. L'armée de Flandre avoit donné toutes ses meilleures troupes. Il se forme de cela une armée de vingt-cinq mille chevSux, de quinze mille hommes de pied et de quarante canons. Celle nuée, grosse de foudres et d'éclairs, vient fondre sur la Picardie qu'elle trouve à découvert, toutes nos armes étant occupées ailleurs. Ils prennent d'abord la Capelle' et le Câtelet \ Us attaquent et prennent Corbie ^ presque en un même jour. Les voilà maîtres de la rivière : ils la passent. Ils ravagent tout ce qui est entre la Somme à l'Oise: et tant que personne ne leur résiste, ils tiennent courageusement la campagne, ils tuent nos paysans et brûlent nos villages. Mais sur le premier bruit qui leur vient, que Monsieur s'avance avec une armée et que le roi le suit de près, ils se retirent, ils se retranchent derrière Corbie , et quand ils apprennent que l'on ne s'arrête point, que l'on marche à eux têle baissée, nos conquérants abandonnent leurs retranchements. Ces peuples si braves et si belliqueux, et que vous dites qui sont nés pour commander à tous les autres,
« 10 juillet.
2 2 août.
' 15 août.
fuient devant une armée qu'ils disoient être composée de nos cochers et de nos laquais ; et ces gens si déterminés, qui dévoient percer la France jusqu'aux Pyrénées, qui menaçoient de piller Paris et d'y venir reprendre jusque dans Notre-Dame les drapeaux de la bataille d'Avein, nous permettent de faire la circonvallation d'une place qui leur est si importante, nous donnent le loisir d'y faire des forts, et ensuite de cela nous la laissent attaquer et prendre par force à leur vue. Voilà où se sont terminées les bravades de Piccolomini, qui nous envoyoit dire par ses trompettes, tantôt qu'il souhaitoit que nous eussions de la poudre ', tantôt qu'il nous vînt de la cavalerie, et quand nous avons eu l'un et l'autre, il s'est bien gardé de nous attendre. De sorte, monsieur, que, hors la Capelle et le Câtelet, qui sont de nulle considération, tout le feu qu'a produit cette grande et victorieuse armée a été de prendre Corbie, pour la rendre et pour la remettre entre les mains du roi avec une contrescarpe, trois bastions et trois demi-lunes qu'elle n'avoit pas. S'ils avoient pris encore dix autres de nos places avec un pareil succès, notre frontière en seroit en meilleur état, et ils l'auroient mieux fortifiée que ceux qui jusqu'ici en ont eu commission.
Vous semble-t-il que la reprise d'Amiens % ait été en
• Les armées du roi manquaient de poudre. Un nommé Sabatier en avait obtenu le privilège ; mais il avait mal pris ses mesures, et n'en avait pas fabriqué la moitié de ce qu'il en fallait. Le roi rendit alors une ordonnance qui levait le. monopole et autorisait tout le monde à en fabriquer. En attendant, on trouva le moyen d'en faire venir de Hollande.
' En 7697, le 25 septembre, sur les mêmes Espagnols.
570 LLTtRES DE VOlTlJRE.
rien plus importante ou plus glorieuse que celleci? Alors la puissance du royaume n'étoit point divertie ailleurs; toutes nos forces furent jointes ensemble pour cet effort, et toute la France se trouva devant une place. Ici, au contraire, il nous a fallu reprendre celle-ci dans le fort d'une infinité d'autres affaires qui nous pressoient de tous côtés, en un temps où il sembloit que cet État fût épuisé de toutes choses, et en une saison en laquelle, outre les hommes, nous avions encore le ciel à combattre. Et au lieu que devant Amiens leé Espagnols n'eurent une ârrtiée que cinq mois après le siège, pour nous le faire lever, ils en avoicnt une de quarante mille hommes à Corbie, devant que celui-ci fût commencé. Je m'assure que si cet événement ne vous fait pas devenir bon Français, au moins il vous mettra en colère contre les Espagnols, et que vous aurez dépit de vous être aff'ectionné à des gens qui ont si peu de vigueur et qui se savent si mal servir de leur avantage.
Cependant ceux qui, en haine deceluiqui gouverne, haïssent leur propre pays, et qui, pourperdreun homme seul, voudroient que la France se perdît, se moqnoient de tous les préparatifs que nous faisionis pour remédier à cette surprise. Quand les troupes que nous avions ici levées prirent la route de Picardie, ils disoient que c'étoitdesviclimesque l'on alloit immoler à nosennemis, que cette armée se fondroit aux premières pluies, et que ces soldats qui n'étoient point aguerris fuiroient au premier aspect dcs'lroupes espagnoles. Puis, quand ces troupes dont on nous menaçoit se furent retirées, et que l'on prit dessein de bloquer Corbie, on con-
A MONSIEUR *'* (f636). ^71
damna encore celle résoliilion. On disoit qu'il étoit infaillible que les Espagnols l'auroienl pourvue dé toules les choses nécessaires, ayanl eu deux mois de loisir pour cela, et que nous consommerions devant celle place beaucoup de millions d'or et beaucoup de milliers d'hommes pour l'avoir peut-être dans trois ans. Mais quand on se résolut de l'attaquer par force, bien avant dans le mois de novembre, alors il n'y eut personne qui ne criât. Les mieux intentionnés avouoient qu'il y avoit de l'aveuglement, et les autres disoient qu'on avoit peur que nos soldats ne mourussent pas assez tôt de misère et de faim, et que l'on les vouloit faire noyer dans leurs propres tranchées. Pour moi, quoique je susse les incommodités qui suivent nécessairement les sièges qui se font en cette saison, j'arrêtai mon jugement. Je pensai qiie ceux qui avoient présidé à ce conseil avoienl vu les mômes choses que je voyois et qu'ils en voyoient encore d'autres que je ne voyois pas; qu'ils ne se seroient pas engagés légèrement au siège d'une place sur laquelle toute la chrétienté avoit les yeux : et dès que je fus assuré qu'elle étoit attaquée, je ne doutai quasi plus qu'elle ne dût être prise: car pour en parler sainement, nous avons vu quelquefois M. le cardinal se tromper dans les choses qu'il a fait faire par les autres; mais nous ne l'avons point vu encore manquer dans les entréprises qu'il a voulu exécuter lui-même et qu'il a soutenues de sa présence. Je crus donc qu'il surmonteroit toules sortes de difficultés, et que celui qui avoit pris la Rochelle, malgré l'Océan, prcndroit encore bien Corbie, en dépit des pluies et de l'hiver. Mais puisqu'il
vient à propos de parler de lui et qu'il y a trois mois que je ne l'ai osé faire, permetlez-lc-moi à cette heure, et que dans l'abattement où vous met cette nouvelle, je prenne mon temps de dire ce que je pense.
Je ne suis pas de ceux qui, ayant dessein, comme vous dites, de convertir des éloges en brevets, font des miracles de toutes les actions de M. le cardinal, portent ses louanges au delà de ce que peuvent et doivent aller celles des hommes, et à force de vouloir trop faire croire de bien de lui, n'en disent que des choses incroyables. Mais aussi n'ai-je pas cette basse malignité de haïr un homme à cause qu'il est au-dessus des autres, et je ne me laisse pas non plus emporter aux affections ni aux haines publiques que je sais être quasi toujours fort injustes. Je le considère avec un jugement que la passion ne fait pencher ni d*un côté ni d'autre, et je le vois des mêmes yeux dont la postérité le verra. Mais lorsque dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a démoli la Rochelle et abattu l'hérésie, et que par un seul traité, comme par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses villes pour une fois; lorsqu'ils apprendront que, du temps de son ministère, les Anglois ont été battus et chassés, Pignerol conquis ' , Casai secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillane^ et à Avein% et qu'ils verront que, tant
' 23 mars 1G30.
2 10 juillet 1G30.
3 20 mai 1G35.
qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a pas un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des batailles : s'ils ont quelque goutte de sang françois dans les veines, quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire^ces choses sans s'affectionner à lui? et, à votre avis, l'aimeront-ils ou l'eslimeront-ils moins, à cause que de son temps les rentes sur l'Hôtel de Ville se seront payées un peu plus tard ou que l'on aura mis quelques nouveaux officiers dans la chambre des comptes? Toutes les grandes choses coûtent beaucoup; les grands efforts abattent et les puissants remèdes affaiblissent. Mais si l'on doit regarder les États comme immortels, y considérer les commodités à venir comme présentes , comptons combien cet homme, que l'on dit quia ruiné la France, lui a épargné de millions par la seule prise de la Rochelle, laquelle, d'ici à deux mille ans, dans toutes les minorités des rois, dans tous les mécontentements des grands et toutes les occasions de révoltes, n'eût pas manqué de se rebeller, et nous eût obligés à une éternelle dépense.
Ce royaume n'avoit que deux sortes d'ennemis qu'il dût craindre : les huguenots et les Espagnols. M. le cardinal, en entrant dans les affaires, se mit en l'esprit de ruiner tous les deux : pou voit-il former de plus glorieux ni de plus utiles desseins? 11 est venu à bout de l'un, et il n'a pas achevé l'autre; mais s'il eût manqué au premier, ceux qui crient à cette heure que c'a été une résolution téméraire, hors de temps, et au-dessus de nos forces, que de vouloir attaquer et abattre celles d'Espagne, et que l'expérience l'a bien
montré , n'auroient-ils pas condamné de même le dessein de perdre les huguenots ? n'auroient-ils pas dit qu'il ne falloit pas recommencer une entreprise où trois de nos rois avoient manqué, et à laquelle le feu roi n'avoit osé penser? et n'eussent-ils pas conclu, aussi faussement qu'ils font encore en cette autre affaire, que la chose n'étoit pas faisable, à cause qu'elle n'auroit pas été faite? Mais jugeons, je vous supplie, s'il a tenu à lui ou à la fortune qu'il ne soit venu à bout de ce [second] dessein. Considérons quel chemin il a pris pour cela, quels ressorts il a fait jouer. Voyons, s'il s'en est fallu beaucoup, qu'il n'ait renversé ce grand arbre de la maison d'Autriche, et s'il n'a pas ébranlé jusques aux racines ce tronc qui de deux branches couvre le septentrion et le couchant, et qui donne de l'ombrage au reste de la terre.
Il fut chercher jusque sous le pôle ce héros qui sembloit être destiné à y mettre le fer et à l'abattre. Il fut l'esprit mêlé à ce foudre qui a rempli l'Allemagne de feu et d'éclairs, et dont le bruit a élé entendu par tout le monde. Mais quand cet orage fut dissipé et que la fortune en eut détourné le coup, s'arrêta-t-il pour cela? et ne mit-il pas encore urîe fois l'Empire en plus de hasard qu'il n'avoit élé par les perles de la bataille de Leipsig ' et de celle de Lulzeu ^ ? Son adresse et ses pratiques nous firent avoir tout d'un coup une armée de quarante mille hommes dans le cœur de l'Allemagne, iivec un chef qui avoit toutes les qualités qu'il faut pour faire un changement dans un État. Que si le roi
' 17 septembre 1G31.
=« 16 novembre 1632.
de Suède s'est jeté dans le péril plus avant que ne devoit un homme de ses desseins et de sa condition, et si le duc de Friedland, pour trop différer son entreprise, Ta laissé découvrir, pou voit-il charmer la balle qui a tué celui-là au milieu de sa victoire, ou rendre celui-ci impénétrable aux coups de pertuisane? Que si, ensuite de tout cela, pour achever de perdre toutes choses, les chefs qui commandoient l'armée de nos alliés devant Nordlinghen, donnèrent la bataille à contre'temps', étoit-il au pouvoir de M. le cardinal, étant à deux cents lieues de là, de changer ce conseil et d'arrêter la précipitation de ceux qui pour un empire (car c'étoit le prix de cette victoire) ne voulurent pas attendre trois jours? Vous voyez donc que, pour sauver la maison d'Autriche et pour détourner ses desseins que Ton dit à cette heure avoir été si téméraires, il a fallu que la fortune ait fait depuis ' trois miracles, c'est-à-dire trois grands événements qui vraisemblablement ne dévoient point arriver : la mort du roi de Suède, celle du duc de Friedland, et la perle de la bataille de Nordlinghen.
Vous me direz qu'il ne se peut pas plaindre de la fortune, pour l'avoir traversé en cela, puisqu'elle Ta servi iidèlementdans toutes les autres choses; que c'est elle qui lui a fait prendre des places, sans qu'il en eût jamais assiégé auparavant, qui luiafait commanderheureusement des armées, sans aucune expérience, qui l'a mené toujours comme par la main et sauvé d'çn^re
' C septembre 1634.
' Var. de suite (G.).
les précipices où il s'étoit jeté , et enfin qui Ta fait souvent paroître hardi, sage et prévoyant. Voyons-le donc dans la mauvaise fortune et examinons s'il y a eu moins de hardiesse, de sagesse et de prévoyance. Nos affaires n'alloient pas trop bien en Italie , et comme c'est le destin de la France de gagner des batailles et de perdre des armées , la nôtre étoit fort dépérie depuis la dernière victoire qu'elle avoit emportée sur les Espagnols. Nous n'avions guère plus de bonheur devant Dôle , où la longueur du siège nous en faisoit attendre une mauvaise issue , quand on sut que les ennemis étoient entrés en Picardie, qu'ils avoient pris d'abord la Capelle, le Câtelet et Corbie, et que ces trois places, qui les dévoient arrêter plusieurs mois, les avoient à peine arrêtés huit jours. Tout est en feu, jusque sur les bords de la rivière d'Oise. Nous pouvons voir de nos faubourgs la fumée des villages qu'ils nous brûlent. Tout le monde prend l'alarme, et la capitale ville du royaume est en effroi. Sur cela, on a avis de Bourgogne que le siège de Dôle est levé , et de Saintonge qu'il y a quinze mille paysans révoltés qui tiennent la campagne, et que l'on craint que le Poitou et la Guyenne ne suivent cet exemple. Les mauvaises nouvelles viennent en foule, le ciel est couvert de tous côtés, l'orage nous bat de toutes parts, et il ne nous luit pas, de quelque endroit que ce soit, un rayon de bonne fortune. Dans ces ténèbres, M. le cardinal a-l-il vu moins clair? at-il perdu^la tramontane? Durant cette tempête n'at-il pas toujours tenu le gouvernail dans une main et la boussole dans l'autre? s'est-il jeté dedans l'esquif pour
se sauver? et si le grand vaisseau qu'il conduisoit avoit à se perdre, n'a-t-il pas témoigné qu'il y vouloit mourir devant tous les autres? Est-ce la fortune qui l'a tiré de ce labyrinthe, ou si c'a été la prudence, la constance et sa magnanimité?
Nos ennemis sont à quinze lieues de Paris et les siens sont dedans. Il y a tous les jours avis que l'on y fait des pratiques pour le perdre. La France et l'Espagne, par manière de dire, sont conjurées contre lui seul. Quelle conten ance a tenue parmi tout cela, cet homme, que l'on disoitqui s'étonneroit au moindre mauvais succès et qui avoit fait fortifier le Havre pour s'y jeter à la première mauvaise fortune? 11 n'a pas fait une démarche en arrière pour cela. Il a songé aux périls de l'État et non pas aux siens; ettoutlechangementquel'ona vu en lui durant ce temps-là est, qu'au lieu qu'il n'avoit accoutumé de sortir qu'accompagné de deux cents gardes, il se promena tous les jours suivi seulement de cinq ou six gentilshommes. Il faut avouer qu'une adversité soutenue de si bonne grâce, et avec tant de force, vaut mieux que beaucoup de prospérités et de victoires. Il ne me sembla pas si grand ni si victorieux le jour qu'il entra dans la Rochelle qu'il me le parut alors, et les voyages qu'il fit de sa maison à l'Arsenal me semblent plus glorieux pour lui que ceux qu'il a faits delà les monts, et desquels il est revenu avec Pignerol et Suze.
Ouvrez donc les yeux, je vous supplie, à tant de lumière. Ne haïssez pas plus longtemps un homme qui est si heureux à se venger de ses ennemis, et cessez de vouloir du mal à celui qui le sait tourner à sa gloire, et qui le porte si courageusement. Quittez votre parli I. 24
devant qu'il vous quitte. Aussi bien une grande partie de ceux qui haïssoient M. le cardinal se sont convertis par le dernier miracle qu'il vient de faire ; et si la guerre peut finir, comme il y a apparence de l'espérer, il trouvera moyen de gagner bientôt tous les autres. Étant si sage qu'il est, il a connu, après tant d'expériences, ce qui est de meilleur, et il tournera ses desseins à rendre cet État le plus florissant de tous, après l'avoir rendu le plus redoutable. Il s'avisera d'une sorte d'ambition, qui est plus belle que toutes les autres et qui ne tombe dans l'esprit de personne, de se faire le meilleur et le plus aimé d'un royaume, et non pas le plus grand et le plus craint. Il connoît [sans doute à cette heure] que les plus nobles et les plus assurées conquêtes sont celles des cœurs et des affections ; quQ les lauriers sont des plantes infertiles qui ne donnent au plus que de l'ombre, et qui ne valent pas les moissons et les fruits dont la paix est couronnée. Il voit qu'il n'y a pas tant de sujet de louange à étendre de cent lieues les bornes d'un royaume, qu'à diminuer un sol de la taille, et qu'il y a moins de grandeur et de véritable gloire à défaire cent mille hommes qu'à en mettre vingt millions à leur aise et en sûreté. Aussi ce grand esprit, qui n'a été occupé jusqu'à présent qu'à songer aux moyens de fournir aux frais de la guerre, à lever de l'argent et des hommes ; à prendre des villes et à gagner des batailles, ne s'occupera désormais qu'à rétablir le repos, la richesse et l'abondance. Cette même tête, qui nous a enfanté Pallas armée, nous la rendra avec son olive, paisible, douce et savante, suivie de tous les