‹ Œuvres littérairesChapitre 14 sur 262 · CN · texte numérisé non relu

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ces coups de pinceau heurtés, ces teintes non fondues, ces parties inachevées, ces négligences adroites, ces oublis prémédités, ces exagérations combinées contribuent puissamment à produire d'un commun accord l'harmonie la plus étonnante, la plus ravissante qu'il soit possible de voir! Que de fois cependant le critique malin, le prétendu connaisseur, en voyant ces choses, s'est écrié : Ceci est trop rouge, cela est trop bleu! Ces accessoires sont négligés, ces détails Sont peu finis! pourquoi ces taches

* de rouge et ces taches de jaune dans les chairs? pour-

quoi ces ombres ainsi placées? Le Titien est bien plus naturel : ses teintes sont moins heurtées; tout est bien plus fondu, plus fini; le clair-obscur est bien plus conforme à la nature. Pourquoi Rubens n'a-t-il pas suivi ce système? Pourquoi? pauvres gens! ce sont bien là des mystères pour vous! Voyez l'œuvre de Rubens à la distance où un ouvrage de peinture exige d'être vu : examinez le résultat de ce mécanisme, qui de près vous étonne et vous surpasse. Placez à côté de cette œuvre un tableau du Jitien, et dites-moi alors si cet ensemble de Rubens n'attire pas plutôt vos regards et ne vous enchante pas davantage. Titien à une harmonie admirable ? mais ne voyez-vous pas que l'harmonie de Rubens, non moins admirable, est plus variée, plus surprenante d'effet, plus complète? Titien charme par la vérité de ses Chairs, la fonte insensible de ses teintes? mais les chairs de Rubens, non moins vraies, vous charment par un éclat brillant comme un soleil. Le premier semble chercher à rendre la nature par limitation de la couleur propre de chaque chose : le second nous la rend plus sensible, plus vraie, en donnant à chaque objet la couleur locale, telle qu'elle apparait, harmonieuse avec tout ce qui l'entoure. L'un entend la couleur d'une facon toute matérielle,

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l'autre la conçoit d'une facon toute spirituelle. Titien avait si bien le sentiment de la couleur qu'il en créa pour ainsi dire les principes; Rubens les comprit si bien qu'il sut s'en emparer et y ajouter tous ceux qui devaient les perfectionner. Le peintre de Venise fut imité par le peintre d'Anvers, mais celui-ci atteignit si bien la perfection que cherchait l’autre, que, si le maître italien revenait au monde, il serait charmé de pouvoir imiter à son tour les productions du maître flamand.

Si l'on doute encore de la supériorité de Rubens dans la science du coloris, qu'on aille à Venise, qu'on examine les plus belles pages de Titien, l’Assomption de la Vierge, la Mort de saint Pierre, la Présentation au temple; que, libre de toute prévention, l'on compare ces œuvres à la Descente de croix, à lAssomption de la Vierge, au Christ entre les larrons. Si après ce parallèle, le doute pouvait subsister, qu'on se donne la peine de se rappeler qu'il reste encore dix ou douze cents tableaux du grand arüste qui peuvent soutenir la lutte!

Pour nous, nous n’hésitons pas à le proclamer le premier coloriste du monde.

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