SUR UN NOUVEAU MODE D'ENCOURAGEMENT DE LA PEINTURE EN BELGIQUE
Lettre au Ministre de l'intérieur.
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Monsieur le Ministre,
Les beaux-arts prennent dans notre patrie un développement extraordinaire, el il est du devoir du gouvernement de seconder de tous ses efforts el par des moyens efficaces, les louables ambitions qui brûlent de se faire jour dans celte noble carrière.
Oui, Monsieur le Ministre, les arts devraient être aujourd'hui l'objer de la plus vive sollicitude du gouvernement, ear il y va d'une époque glorieuse pour la Belgique.
Trouver un système utile d'encouragement embarrasse le minisière, il l'a déclaré franchement dans une circulaire au jury des récompenses pour l'exposition de 1839.
Dans ces circonstances, le ministre doit songer à prendre conseil de l'artiste ; car, si par les ressources matérielles dont il dispose le ministre est puissant devant l'artiste, en matière d'art, l'artiste est puissant devant le ministre qui doit l'écouter.
La liberté et l'indépendance dans les conceptions du génie sont indispensables à la création des grandes choses : l'artiste soumis à une volonté étrangère perd son énergie; c’est un lion dont de viles chaînes paralysent la force et la puissance.
Ce n’est donc point seulement en commandant aux artistes de nombreux ouvrages qu'on imprimera aux arts de rapides progrès ; ce n'est point non plus en forçant le pinceau des artistes à la représentation de quelques vains sujets d'actualité, que l'on verra se reproduire le siècle de Raphaël et de Rubens.
Protéger les hommes qu'anime l'amour de la gloire, laisser au génie la liberté de s'élever à telle région qu'il lui plaît, commander des ouvrages
* Feuille volante, datée de Liége, février 1840
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de telle nature que l'artiste sente la nécessité d'étudier les grands maîtres, tels sont les moyens par lesquels vous pourrez ramener une époque féconde en chefs-d'œuvre d'art, glorieuse pour notre patrie.
I est temps aussi de nous affranchir du joug étranger; il est temps d'avoir confiance en nos propres forces. Cessons de croire avec les Français, que M. Delacroix est un plus grand homme que Rubens; que M. Decamp est le digne émule de Raphaël. Il est temps enfin que les peintres de notre 3elgique chantent leur Marseillaise !
L'admiration constante et unanime des siècles, nous a indiqué les œuvres d'art que nous pouvons considérer comme lypes du beau et du vrai.
Or, si le gouvernement veut songer sérieusement à ramener le bon goût dans la peinture, voiei ce qu'il conviendra de pratiquer :
Admettre au sein des expositions de tableaux modernes, quelques-uns des chefs-d'œuvre des grands maîtres. — (Ces ouvrages posés là comme des géants à combattre, exciteraient l'enthousiasme et provoqueraient une noble lutte qui aurait pour résultat de ramener nos artistes à l'étude et à l'application des grands principes de l’art.
La récompense due aux efforts heureux dans une telle lutte, ne peut être décernée que par la postérité : tout ce que le gouvernement pourrait faire dans cette occasion serait de conserver, dans un musée spécial, ces ouvrages inspirés par l'amour de la gloire.
Décerner des médailles à des hommes graves, à des hommes qui voient l'art d'un point de vue sérieux, est un acte puéril. D'ailleurs de quel droit le jury anticipe-t-il sur les arrêts de la postérité ?
Tout encouragement est stérile pour ceux que n'anime pas l'amour de la glaire, pour ceux qui ne savent pas mépriser les richesses.
Quant à celui qui croit l'art subordonné au caprice des grands et qui recherche leur faveur au lieu de la commander, il est indigne du nom d'artiste.
\près avoir exposé les moyens qui me paraissent propres à nous ramener l’époque des grands maîtres, permetlez, monsieur le ministre, que pour faire l'essai d'un nouveau système d'émulation, je vous expose iei ce que m'inspire mon courage et mon dévoñment.
Au sein de la cathédrale d'Anvers règne, comme sur le trône de l'art, le chef-d'œuvre de Rubens, la Descente de croix.
Cest contre cel inimitable {ype de perfection que je veux éprouver les efforts de mon pinceau. Dans cette lutte, inégale à coup sûr, je dois snecomber: mais, comme aux champs de Troie il était beau d'expirer sous la lance d'Achille, je veux en luttant contre Rubens succomber avec gloire !
Je l'avoue hautement, la gloire de Rubens excite mon audace : loin que
cette pensée soit en moi le fruit d'une téméraire présomption, elle est au
contraire la manifestation sincère de l'enthousiasme ardent qui m'inspire tout ce qui peut me conduire au but où tendent tous mes efforts.
Une toile de 80 pieds serait le champ immense où je voudrais traiter le sujet que j'ai conçu : un atelier d'une dimension conforme à mon plan devrait être bâti exprès, si l'on ne trouvait pas un local convenable à cet usage.
Les frais qu'exigerait une telle entreprise, un artiste sans fortune ne peut les supporter ; le gouvernement, s’il a foi dans mon projet, pourra devenir propriétaire de ce tableau, au prix des frais qu'entraînera l'exécution.
La seule récompense que je sollicite et qui doit m'être promise avant de mettre la main à l'œuvre, c'est l'honorable faveur de voir fixer pour toujours mon tableau à côté de l’immortelle Descente de croix.
Puisse mon exemple exciter des contemporains plus habiles que moi, à se mesurer avec le prince de la peinture !
Puisse cette entreprise faire comprendre toute la dignité de l'art et de l'artiste !
Puisse enfin cet ensemble d'œuvres, qu'un but de gloire aura fait surgir, prouver à nos voisins que le peuple qu'ils détractent avec tant d’'injustice, renferme en son sein des hommes qui comprennent le but des arts!
Si la proposition que je viens de faire obtient votre approbation, ordonnez, monsieur le ministre, qu'un atelier soit mis immédiatement à ma disposition : si au contraire la franchise avec laquelle j'exprime mes sentiments d'artiste ne rencontre pas la sympathie du gouvernement, le projet que j'ai conçu n'en marchera pas moins à son entier accomplissement : la Belgique a des citoyens qui, je l'espère, sauront comprendre ma pensée et seconder mes efforts.
J'ai l'honneur d'être, ele.
ANT. WIERTZ.