L'INFLUENCE PERNICIEUSE DU JOURNALISME SUR LES ARTS ET LES LETTRES
Je suis, je le confesse, un grand imperlinent, messieurs, el, je ne sais comment la chose se fait, plus je vois le bonhomme publie témoigner pour les arrêts des juges suprêmes de l'art, de respect et de confiance aveugle, plus, moi, chétlif, je me sens devenir fier, indépendant, orgueilleux même, et, si vous le voulez, plus je vois croître mon amour-propre. lFigurez-vous que je vais jusqu'à ne point redouter la colère, jusqu'à braver la vengeance de ces juges sans appel: au contraire, ce que tant d’autres redoutent au suprême degré, je le désire ardemment, et crois que je le regarderais comme un stimulant à mon courage si ee n'était déjà le comble du courage de penser comme je pense. Oui, messieurs, l'indignation de ces terribles gens excite mon enthousiasme, et telle est ma nature sauvage et bizarre, qu'il me faut des hommes puissants à braver, de prétentieux critiques à myslifier, ec le dirai-je? tout un publie (le publie le plus éclairé de la terre) à railler. Ce qu'il y a de plus singulier dans ces sentiments si singuliers que je professe, c'est que toutes ces entraves, qui d'ordinaire affligent le pauvre artisle, non-seulement ne m'ont point jusqu'ici fait tomber de frayeur le pinceau des mains, mais sont pour moi comme qui dirait la source d'un certain plaisir, d’une cerlaine jouissance diabolique que je ne puis définir. Le besoin de la lulle, messieurs, me dévore moins qu'il ne me nourrit; l'ennemi, armé du sarcasme et de la critique la plus envenimée, est pour moi une proie que je recherche avidement; c'est un délicieux provocateur de mes passions les plus vives, de mes jouissances les plus frénétiques. Un tel ennemi, messieurs, pour moi, c'est un ami : il m'offre l’occasion lan désirée de me repaître du plaisir héroïque de la lutte, du même coup qu'il provoque mes inspirations. Car, malheureusement, ce n’est qu'au milieu du choc des passions brûlantes, que je me sens disposé à reproduire des pensées sur ja loile. Que voulez-vous ? C'est ma folie, messieurs. Des ennemis me sont nécessaires, comme les amis le sont à d'autres; aussi, le croirezvous ? chaque jour je remercie le ciel de ceux qu'il a déjà daigné m'envoyer, el lui demande de me juger digne d'en avoir beaucoup d'autres encore.
A cette orgucilleuse folie, messieurs, se joignent deux autres folies,
à l'aide desquelles j'ai la prétention de me maintenir dans une indépendance absolue, et de pouvoir défier, à coup sûr, toutes les puissances formidables qui tuèrent les Gilbert, les Géricault, les Hégésippe Moreau et
ant d'autres. La première de ces folies, la voici : je me soucie fort peu
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des avantages de la fortune, messieurs, et ne redoute point l'hôpital. La seconde : je n'ambitionne que l'approbation de l'avenir, le sort de ceux qui, venus dans un lemps où il n'y avait ni jury de peinture, ni feuille- Lonistes même, parvinrent à une gloire immortelle.
Maintenant, messieurs, que vous connaissez à peu près les bizarreries qui oceupent mon esprit, que vous connaissez ce qui peut le mieux slimuler mon courage, j'ose avec plus de franchise vous prier de m'octroyer
la grâce qui fait le sujet de cette lettre.
Ce n'est ni la complaisance vile, ni la réclame marchande, messieurs, que je demande ; la grâce que je vous prie de m'accorder, c'est que vous daigniez m'accabler de Lout le poids de votre colère, de votre colère où de votre mépris, messieurs, l'un et l'autre peuvent m'être également utiles. C'est au nom des arts que vous protégez, dont vous êles les pères, que je viens vous supplier de vouloir bien faire Lomber sur moi Loutes vos foudres à la fois, de me frapper de cet anathème redoutable qui en impose
si bien au public erédule. Failes, messieurs, que Vos journaux versent sur moi le sarcasme et l'ironie! ou bien, ce qui, dit-on, tue davantage encore, qu'ils gardent à mon égard le silence le plus profond, le silence du mépris! Faites que je devienne un exemple terrible à tous ceux qui, se figurant que vous êles comme si vous n'éliez pas pour l'homme qui porte ses espérances dans l'avenir, oseraient vous braver un jour. Prouvez, messieurs, prouvez, (la circonstance s'y prête. à merveille), que votre volonté agit comme l'arrêt du sort sur l'avenir des arlistes; qu'ils ne peuvent rien sans vous. Faites aussi, messieurs, que le bon publie parisien (dont les jugements, dit-on, règlent avec vous les destinées du génie) m'accable de son honorable mépris, de ses huées sauvages, de son indifférence barbare : faites tout cela, s'il vous plaît, messieurs, faites, el vous aurez
lieu d'être contents de volre protégé; vos poisons si mortels pour lant d'autres me donneront tout d'un coup la vie à moi! et tandis que, par vos foudres, vous aurez cru m'anéanlir, vous me verrez grandir et m'élever.
Dans l'espoir que vous voudrez bien éprouver la force de vos coups sur celui qui prend la liberté aujourd'hui de vous défier de nuire, soil à son faible talent, soit à ses progrès on à son avenir, je vous prie d'être bien assurés que c'est toujours avee les sentiments de la plus parfaite admira-
tion que j'ai l'honneur d'être,
Messieurs,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
A. WiEentz.