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SERVAGE RIDICULE, HONTEUX

Qu'il me soit permis d'élever ici ma faible voix contre ce despotisme qui nous tue, d'exprimer le pénible sentiment que m'inspire cet oubli de nous-mêmes.

Comment se fait-il que l’orgueil national, le sentiment de notre propre dignité, ne se soulèvent point tout entier contre les préjugés qui nous

:rasent, contre ces outrageants défis qui tous les jours nous sont lancés à la face ?

C'est que nous sommes aveuglés par l'habitude, par cette habitude d'eselave qui soumet la puissance du lion à la man d'un faible enfant.

Que les Belges ouvrent donc les yeux une bonne fois, qu'ils essaient la force de leurs propres facultés et qu'ils osent s'y confier !

Un jugement droit et profond est cent fois préférable dans les beaux-arts à cet esprit léger et bavard dont les Français lirent si grande vanité. Si parfois le Belge n'a point comme son voisin, la vivacité, la promptitude dans la conception, toujours il marche avec plus de foi dans la voie qu'il a longtemps méditée. Le Français a une flexibilité d'esprit qui le rend propre à tout entreprendre, mais celle flexibilité même le force à changer chaque jour de goût el de principes. Le Belge, lui, n'a point cette nature mobile : participant un peu du caractère méditalif allemand, il a la persévérance, celte qualité précieuse qui, dans les œuvres de l'intelligence, conduit aux grandes choses.

Ce qui tue les arts, ce qui s'oppose le plus à leurs progrès, c'est le chansement qu'apporte sans cesse le caprice des modes dans les règles du beau, qui devraient être éternelles. Paris est la source tristement féconde de ces modes corruptrices, de ces changements funestes, dont la légèrelé el l'inconstance française s’'accommodent à merveille.

Si les Belges ne laissaient point corrompre leur génie par les exemples dangereux qu'enfante tous les jours Paris; si, livrés à eux-mêmes, ils mettaient à profil les heureuses qualités dont ils sont doués, nul doute

qu'avec ces qualités éminentes, jointes à cette puissante persistance que les Français n'ont pas, ils pourraient s'élever, dans les arts et les lettres, bien au dessus de leurs spirituels et trop présomptueux détracteurs.

Je dirai encore une fois à mes compatriotes : Osez, osez vous lier à vous-mêmes ; oubliez ces préjugés absurdes qui vous humilient autant qu'ils nuisent au développement de vos facultés.

Mais j'entends des voix s’écrier de Loutes parts : Insensé ! détruire des

préjugés, est-ce chose possible ?

Oui, c'est chose possible ; un moyen puissant, un moyen qui pénètre

comme la lumière, un moyen qui tranche comme la faux, qui écrase comme la foudre, peut un jour les anéanlir.

Mais ce moyen? me dira-t-on.

Ce moyen ? je l'ai trouvé.

de l'ai trouvé, el par lui je veux que celte industrie, qui spécule sur nos préjugés, s'écroule de fond en comble ; par lui je veux que nous apprenions à rendre justice à qui il appartient; par lui, je veux qu'avant deux ans, pas un roman, pas un drame, pas la moindre bluette, pas même la forme d'un chapeau sorti de la grande ville, ne soil encore admiré avec ce fanalisme, ces préventions outrées qui nous aveuglent aujourd'hui.

Mais ayant de faire usage du moyen dont je parle, avant de divulguer ce secret précieux qui doit nous délivrer du fléau qui nous accable, j'ai besoin d’une préparation; il faut, avant loul, que des hommes dévoués, des hommes de cœur secondent mes efforts en répondant à l'appel que je vais leur faire ici :

J'invite tous les écrivains belges à vouloir bien participer à un concours que je vais ouvrir, et dont le but sera de faire apprécier à leur juste valeur le mérite des écrivains français et celui des écrivains belges. Le prix de ce concours sera de peu de valeur : privé des dons de la fortune, je ne puis offrir au vainqueur qu'un faible ouvrage de ma main, le lableau connu sous le Lire de LA JEUNE FILLE AU RIDEAU. Voici les condilions du concours :

1° Les Belges seuls sont admis.

2° Chaque concurrent présentera un ouvrage littéraire de sa composition. Cet ouvrage, quels qu'en soient le genre et le sujet, devra avoir été fail pour lutter avec nn ouvrage français que l'écrivain belge aura choisi à son gré comme point de comparaison.

3° L'ouvrage présenté au concours devra done, autant que possible, se approcher du genre et du sujet de l'ouvrage français, afin de faciliter le parallèle,

4° Chaque manuscrit envoyé au concours sera accompagné de l'ouvrage français contre lequel il aura à lutter, et devra m'être adressé à Liége, avant le 4€ mars 1846.

5° Les auteurs français parmi lesquels on devra faire choix d'un adversaire sont : MM. Eugène Sue, de Balzac, Jules Janin, Alexandre Dumas, Victor Hugo, Frédéric Soulié, Ph. Dupin, Émile Deschamps, Capefigue, Mignet, Salvandy, Eugène Scribe, Ancelot, Bayard, Mellesville.

Immédiatement après la clôture du concours, un jury sera appelé à prononcer sur le mérile des ouvrages français et belges. L'œuvre jugée La MEILLEURE PARMI CELLES QUI AURONT TRIOMPHÉ DES OUVRAGES FRANÇAIS SERA L'OEUVRE COURONNÉE.

J'ai le ferme espoir que nos écrivains belges s'empresseront de répondre

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à cel appel, dont le but est Lout dans FinlérèL de fa littérature comme dus celui de la nation entière.

Deux choses peul-être vont paralyser de nobles dévouements, arrêter Les elorts de quelques plumes dignes d'honorer le nom belge.

La première, c’est la crainte de manquer de modestie ; la seconde, la peur d'affronter une lutte inégale. L'une el l’autre de ces craintes me paraissent également fausses de la part d'hommes appelés par leur talent à accomplir un acle que j'ose appeler acte de civisme.

La modestie assurément est, comme tout le monde le dit, une belle chose; mais dans le fond, qu'est-ce que la modestie? Au risque de me brouiller ici avec tout le genre humain, je me permettrai de dire que la modestie, cette vertu si estimée des hommes, n'est, à mon avis, qu'une sotle et impertinente grimace inventée, comme le dit Voltaire, pour ménaser l'amour-propre d'autrui. Parmi les nombreuses erreurs causées par l'habilude ou l'irréflexion, assurément, l'aveugle admiration que nous montrons pour la modestie n'est pas la moins ridicule. Distinguez, nous dit-on, la véritable modestie de la fausse? — Préjugé, prévention! Ces deux modesties que l’on cherche à distinguer, il n'en existe réellement Si nous interrogeons sérieusement nolre con-

qu'une, et c'est la faus science, quand nous faisons preuve de modestie, nous reconnaîlrons que celte retenue, celle humilité tant vantée, n'est qu'une complaisance, un sacrifice à l'orgueil ou à l'amour-propre de ceux que nous louons ou de qui nous aimons à êLre loués.

Que des considérations aussi pucriles, aussi niaises, n'arrèlent point nos écrivains dans l« question dont il s'agit. Un sentiment de gloire et de nationalité ne doit-il point étoufler ces complaisances que commande le respect humain ?

Quant à la crainte d'une lulte inégale, quelle que soit la supériorité d'un adversaire, on ne doit jamais la redouter. Voici quelques observations que

j'ai faites sur ce sujet :

Entrainé par goût au plaisir que donne le spectacle de la lutte, j'ai eu plus dune fois l'occasion d'étudier cette matière.

Dans les combats dont l'histoire nous fait part, dans les luttes où lesprit, les talents se mesurent au concours des écoles où des académies, dans les divers jeux où la force et l'adresse se disputent le prix de la supériorilé, dans toutes ces lulles, j'ai remarqué une règle presque toujours constante ; celte règle, la voici : c'est que la partie victorieuse est rarement celle à laquelle on prédisait le triomphe. Quel est le secret de celle erreur? C'est que la renommée, qui influence si bien notre jugement, est presque ; c’est que la lutte qui met celte renommée à

toujours la fille des préjus l'épreuve est comme un compas, une mesure, une balance contre laquelle

viennent se briser les jugements de l'opinion. La lutte, en effet, est comme le jugement de Dieu devant lequel se confondent toutes ces vaines et orgueilleuses prétentions, tous ces absurdes préjugés qui nous rendent si souvent injusles et ridicules.

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