I. CE QUE CEST QUE LA MODI
La modestie n’a été inventée que pour fiatter l'amour-propre des hommes. VOLTAIRE
Parmi les nombreuses erreurs causé il faut remarquer l’aveugle admiration que nous professons pour la modestie.
Il faut bien distinguer, dit-on, la véritable modestie de la fausse. Préjugé! prévention! habitude de répéter, sans réflexion, et comme des perroquels, Ce que nos pères nous ont appris.
Pour peu que l'on examine sérieusement la chose, l'on verra que de ces deux modesties que l'on distingue, il n’y en a qu'une : c'est la fausse!
La modestie, quelle que soit sa dénomination, n’est qu'une vanité adroitement déguisée, un moyen artificieux de s’attirer la louange des hommes. Celui qui est modeste est toujours supposé ignorer les qualités dont on le
s par l'habitude ou l'irréflexion,
loue. Or, s'il ignore qu'il a de l'esprit ou du talent, on doit alors supposer qu'il a peu ou point de jugement, ce qui n'est pas vraisemblable, puisque, pour acquérir des talents, il lui a fallu se juger lui-même, et se comparer souvent aux autres. Il y a donc fausseté lorsqu'il parle de lui,
On se laisse trop souvent séduire par la modestie. Si l'on songeait qu'elle ne nous plaît que parce qu’elle flatte notre amour-propre, on s'irriterait contre elle, comme on se courrouce contre les courtisanes dont les sédui-
* Ges articles dont quelques-uns ont paru d’abord dans une petite revue satirique mensuelle, publiée à Liége, sous le titre : La Commère, ont été imprimés dans Le Précurseur d'Anvers sous la rubrique de Boutades philosophiques, que nous leur laissons, en l'étendant à quelques écrits posthumes du même genre.
La Commère, août 1842. Le Précurseur, 15 décembre 1846
santes caresses ne sont combinées de telle sorle que pour tromper notre bonne foi.
La vanité nous porte trop souvent à condamner ceux auxquels l'enthousiasme ou la franchise fait oublier les convenances de la modestie.
Si un homme se lève el ose provoquer un rival à un combat d'esprit ou à une lutte quelconque, vous entendrez aussitôt cent voix l'accuser et l'accabler du plus profond mépris : c'est que ces hommes eux-mêmes sont pleins de vanilé; car s'ils n'étaient point vains, comment se sentiraient-ils blessés de la vanité qu'ils croient remarquer chez les autres?
Convenons que la modestie ne nous paraît une vertu si belle que parce qu'elle chatouille agréablement notre amour-propre. Que si un homme de talent ou d'esprit, un homme à haute renommée, semble effacer votre mérite, vous vous sentez frappé dans votre amour-propre. — S'il se vante, vous saisissez celte occasion pour le punir de vous être supérieur; vous le signalez comme un homme plein de vanité et d'orgueil. Mais que cet
homme vienne vous serrer la main, et vous dise : « Ce n’est pas moi, Mon-
sieur, qui ai du talent, c'est vous seul ; » votre amour-propre est satisfait, vous trouvez cet homme-là admirable, et vous êtes content de lui : — il est modeste !
C'est ainsi que nous nous surprenons les uns les autres, en fattant nos passions, el que nous témoignons de l'admiration pour une prétendue
vertu, qui n'est, à vrai dire, qu'un athrape-niais.