‹ Œuvres littérairesChapitre 17 sur 262 · RER · texte numérisé non relu

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Déjà l'impatient Véronèse brüle du désir de montrer la franchise et l'énergie de son pinceau; Rembrandt, plein de confiance dans les ressources de son faire, ne croit devoir craindre aucune supériorité; l'audacieux et facile Velasquez s'anime et rêve la victoire; une confiance moins grande, mais plus réfléchie, tempère l'empressement de Titien : son expérience est profonde; nul ne semble pouvoir lutter contre son étonnante habileté.

Voilà les grands artistes qui travaillent avec ardeur : le seul Rubens, les yeux fixés sur sa toile, reste calme.

Ses émules crayonnent sur le panneau de rapides traits : déjà l'on aperçoit des masses esquissées, des figures ébauchées, des détails commencés; partout les lignes se multiplient et se confondent, partout l'on efface et l'on corrige. Les uns, déjà satisfaits, arrêtent des contours; les autres, plus avancés, préparent les couleurs : mais hélas! une idée quelquefois mal conçue s'écroule et s'anéanüt; de nouveaux essais paraissent et disparaissent, et l'imagination épuisée devient moins prompte. Vainement Véronèse et Titien ont tenté d'assembler avec justesse le plan de quelques groupes, le mouvement de quelques figures ; vainement ils essaient de dessiner d'un trait assuré quelques raccourcis difficiles, quelques muscles en action. Ces deux maîtres, ainsi que Rembrandt et Velasquez, sentent le besoin impérieux de prendre le modèle; mais cette ressource augmente l'embarras et les difficultés : ce que l'imagination avait ébauché, le modèle le détruit, et de pénibles travaux doivent recommencer encore. Cependant, avec une patience indomptable , Titien et Rembrandt cherchent, par des couches SUpeposées, par des glacis redoublés, à rendre, d'après le modèle, le dessin, le modelé et la couleur. Ce n'est

qu'après de nombreux essais, des hésitations pénibles, qu'ils déterminent le mouvement des figures, le jet des draperies; mais cette nature froide, ce mannequin inanimé les induisent en erreur; bien des choses encore doivent être refondues, recommencées, soumises à de nouvelles recherches : ce n’est pas sans quelque peine que Véronèse parvient à réunir des masses de lumière, que Titien obtient son harmonie, que Rembrandt arrive à ses effets; ce n'est pas sans quelques tätonnements que Velasquez arrive à donner à son pinceau les grâces d'un beau faire. La pensée est prompte, mais la brosse est lente et s'embarrasse.

kubens, toujours absorbé dans sa pensée, n'a rien encore exprimé sur l'immense toile qui l'attend; son cénie seul agit et travaille. Comme un ouragan impétueux s'amasse au loin dans un ciel enflammé d'éclairs, ainsi se préparent en silence, dans le cerveau du maitre, les merveilles qui vont éclater à nos yeux. Ce n'est point par les moyens ordinaires dont se servent ses rivaux que le grand artiste exécute ses œuvres sublimes : ce n'est ni le modèle, ni le mannequin qui lui inspirent ses étonnants mouvements, ses admirables expressions, ses frappantes vérités, son rendu merveilleux. Ce n'est point uon plus par les vains essais d'un crayon timide et mal assuré qu'il commence le premier jet de son œuvre. Sa pensée mürie, il saisit ses pinceaux, s'élance à la toile, y jette des flots de couleurs : les lignes, les masses, les formes, les ombres, les lumières naissent sous les coups de la brosse rapide : à droite, à gauche, en haut, en bas, la fée va, vient, vole, et la toile frémissante bourdonne comme un tonnerre lointain. C'est la digue qui se rompt, c'est le torrent qui bondit, c'est l'éclair qui passe, c'est le feu qui pétille, c'est la flamme qui dévore,

c'est la force électrique qui agit, c'est la puissance d'un démon qui, tout à la fois, veut, crée, accomplit.

Déjà les grandes lignes générales apparaissent, les grandes masses d'ensemble se dessinent, les effets de lumière resplendissent : le sujet vit tout entier! Comme l'enceinte d'un grand cirque s'emplit tout à Coup, au moment où ses portiques s'ouvrent à la foule empressée, ainsi se couvre rapidement de masses agitées le vaste champ où le pinceau brülant de Rubens porte le mouvement et la vie.

Le grand coloriste a posé sur divers points les cinq Couleurs primitives. À voir comment l'ombre et la lumière naissent, grandissent et détachent les objets, on se figure l'apparition subite du soleil sortant de la mer et éclairant par degré la nature plongée dans les ténèbres. : autant les effets éblouissants de l'astre surprennent et enchantent, autant les capricieux accidents de lumière qui surgissent sous la main de Rubens, saisissent et étonnent. La fée a, Vient, vole, et la toile frémissante bourdonne comme un tonnerre lointain. Avec quelle écrasante rapidité, la brosse larce et hardie attaque l'ensemble et les détails! Avec quelle adresse inouie, elle sait donner à tous les corps leur forme, leur caractère, leur couleur! Ici, elle établit des masses resplendissantes qui sont le foyer le plus étendu de la lumière ; là, elle débrouille et détache des parties sourd renforce des parties faibles, atténue des parties fortes, et, tournoyant sans cesse dans une pâte fraiche et brillante,

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étend ses soins prestigieux jusqu'aux moindres détails.

Mais cette multitude d'objets, ces êtres aux mille formes et aux mille couleurs attendent la vie. Rubens, dont le génie entrevoit d'un coup d'œil ce qui manque à la perfection, s'éloigne un instant et parcourt des yeux

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son œuvre. Rapide comme l'éclair, il reprend sa palette chargée de nouvelles couleurs. La fée va, vient, vole! Partout les objets changent, se développent, grandissent; partout se produisent des effets nouveaux. Doit-il rendre la douleur, le calme, l’effroi? une touche juste et hardie l'exprime. Ce bras est-il trop long? ce torse est-il top court? le pinceau, d'un trait, rétablit les proportions. Songeant ensuite aux intérêts de la couleur, il tempère ces parties trop brillantes; réveille ces parties trop sourdes, salit celles-ci, illumine celles-là, ranime par des teintes vierges les points principaux, revient rapidement vers les détails qu'il arrondit, détache, modèle et finit. La fée va, vient, vole! Son impétuosité ne s'arrête pas un instant; elle fouille les ombres obscures et profondes, rehausse de lumières vives tous les corps saillants, les empäte, les fait jaillir de la toile. Ainsi s'achève l'œuvre, lorsque enfin le peintre attaque une dernière fois toutes les parties du tableau, les frappe vivement de touches fines et légères, les creuse de noirs vigoureux, les pique de blancs étincelants, et, comme si la matière dont il imprègne ses pinceaux était dérobée au feu du ciel, il donne à tout ce qu'il vient de créer l'expression et la vie.

Telle est la prodigieuse facilité de Rubens, telle est son incomparable habileté dans la pratique ; tandis qu'embarrassés dans les difficultés de l'exécution, ses rivaux commencent à peine leur œuvre, le grand artiste a terminé la sienne, où brillent, tout à la fois et au plus haut degré, les qualités les plus précieuses de l'art.

Et cest ainsi que tu fis ta Descente de croix, à fils immortel d'Anvers!

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