‹ Œuvres littérairesChapitre 170 sur 262 · FRE ER ENS · texte numérisé non relu

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Mais à l'homme qu'entraine la passion de la gloire, à celui-là, il faut des ennemis, des ennemis nombreux.

Qui, mieux que nos ennemis, sail nous éclairer sur nos défauts ? Nos ennemis, en eflet, sont les plus grands amis de notre gloire : l'œil constamment lixé sur nous, le moindre écart, la moindre bévue nous esi serupuleusement signalée; pour cux nos œuvres ne sont jamais assez éludiées, assez W'availlées, assez parfaites. Selon nos ennemis, nous manquons toujours d'imagination, d'esprit et d’éloquence; selon nos ennemis, nous devrions sans cesse nous appliquer à nous montrer supérieurs à ce que nous sommes.

Si quelquefois nos ennemis sont injustes ; en revanche ils ne nous flaltent

Jamais : faisons-nous mal? ils nous accablent d'ironie: faisons-nous bien?

ils redoublent de sévérité. En nous poursuivant sans cesse de leurs verges impitoyables, ils nous obligent, comme malgré nous, à faire de notre mieux, et, à force d'être scrupuleux et méchants, ils nous font faire souvent des chefs-d'œuvre.

C'est à ses ennemis que Boileau doit la perfection de ses vers. Aussi ne leur laissait-il aucun relâche; sans cess

> appliqué à blesser leur vanité par de nouveaux eforts, il se créait ainsi des stimulants qui jamais ne manquaient leur but.

0 vous qui rêvez un nom immortel, faites-vous, à l'exemple de Boileau, de nombreux ennemis; faites mieux encore : altaquez, frappez tous les hommes dans leur amour-propre, afin de les mettre contre vous. Montrez dans vos actions, dans vos œuvres une fierté, un orgueil, une ambition qui n'ait point de bornes ; marchez à pieds joints sur la modestie, celle fausse vertu qui mendie la louange.

Osez dire publiquement, ouvertement : « Je veux de la gloire, je travaille pour la gloire, rien que la gloire; je serai grand, je veux être grand ! » Osez dire toutes ces choses, et bientôt vous verrez une foule d’ennemis surgir de toutes parts, el tous les hommes en général se sentiront pleins de colère contre vous, et ceux-là mêmes qui ne vous ont jamais vu, vous haïront de toute la force de leur âme. 5

C'est que vous aurez trouvé le secret, le véritable secret d’exciter leur haine; c’est que vous aurez marché par-dessus la modestie.

Heureux alors d’avoir soulevé contre vous tant de colères el tant de haines, vous vous sentirez dans une position à ne plus reculer devant vos audacieuses paroles, vos ambilieux projets, vos défis orgucilleux ; il faudra marcher droit et ferme ! Car, bless

‘eau cœur, la foule ennemie aura ramassé le gant; elle vous demandera réparation de l’offense: elle vous eriera : «en

garde, » elle vous sommera de vous armer de tout votre courage, de vous défendre de tous vos efforts; c’est un combat à mort qu'elle vous livre, un

combat de lion, un combat de tigre où il n'y aura point de quartier ; un combat où cependant il faudra triompher, riposter par des chefs-d'œuvre, puis des chefs-d'œuvre, puis encore des chefs-d'œuvre ! Done, quelle puissance plus capable d'exciter tout ce qu'il y a en nous de courage, de force et d'énergie, que la méchanceté de nos ennemis ! Non, tous les diamants des princes, tous les banquets des amis, leurs

discours flatteurs, leurs Loasts bruyants, leurs superbes articles de jour-

naux, ne peuvent faire vibrer plus puissamment les fibres du génie de l'homme vraiment né pour la gloire.

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