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V. COMMENT NAISSENT ET SE PROPAGENT LES FAUSSES NOUVELLES

« L'esprit humain, a dit J.-J. Rousseau, par sa propension à accueillir le mensonge, semble être une terre ingrate et infertile, où l'absurde pousse el croil avec une vigueur de sève inouïe, tandis que la vérité a besoin, pour se développer, d’un travail âpre et constant, qui, le plus souvent même, reste infécond. »

A cela j'ajouterai qu'une vérité, quelque pure qu'elle soit, prend des formes ridicules, impossibles, odieuses, quand elle a passé dans les moules impurs de ces millions de bouches que l’on appelle le public!

Je pourrai en citer des centaines de preuves sérieuses : j'en prendrai une laisante.

Un jour X. rencontre dans la rue son ami Z. — Eh! bonjour, lui dit celui-ci : où vas-tu si vite? — Mon cher, répond l'autre d’un air contrarié, tusse-moi, ne m'arrêle pas : une affaire très-pressante m'attend là-bas.

En effet, X. était pressé : une indisposition subile lui était survenue depuis quelques minutes, et le mettait dans la nécessilé de rentrer chez lui au plus ôt. Cette indisposition eut des suites qui le relinrent une huilaine Ge jours au lit. — Pendant ce temps, voici ce qui se débitait sur son compte.

Ses amis se demandaient : « Mais où diable X. est-il fourré? — Je l'ai rencontré l'autre jour, dit l'un d'eux, mais il élail si pressé que je n'ai pu

‘aborder. — Où se rendait-il done? — Que sais-je? Un rendez-vous peulêtre. — Oh ! oui, oui, un rendez-vous ! » dirent les amis en gaîlé.

© La Commère, juin 1842, et le Précurseur, 25 février 4847

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Bon ! voilà le commencement d'un cancan.

Quelqu'un, ayant entendu ec dialogue, communiqua le fait, qui, de bouche

en bouche, progressa de la manière suivante :

PREMIÈRE PERSONNE. J'ai oui dire que M. X. se rendait l’autre jour à un rendez-vous. Ma foi, on n'entend plus parler que de rendez-vous, que d’intrigues amoureuses, que d’enlèvements.…

DEUXIÈME PERSONNE. J'ai entendu dire que M. X. avait commis un enlève-

ment... C’est sans doute la jeune dame A., sa voisine.

PERSONNE. Il paraît que M. X. vient d'enlever Me À... Gare à

TROISIÉ lui si le mari l'attrape !.…

QUATRIÈME PERSONNE. M. X. a enlevé Me A. J'ai entendu dire que le mari l'avait attrapé.

CINQUIÈME PERSONNE. J'ai entendu dire que X. avail élé surpris par un mari lequel l'avait tué.

SIXIÈME PERSONNE. J'ai entendu dire que X. venaæl de tuer un mari... On est sans doute à sa poursuite.

SEPTIÈME PERSONNE. Il paraît qu'on ne trouve M. X. nulle part... Celle absence m'a tout l'air d'an suicide.

HurciÈME PERSONNE. J'ai entendu dire que M. X. s'était suicidé... Peut-être

s'est-il jeté à la rivière.

NEUVIÈME PERSONNE. On vient de m'assurer que M. X. s'était jeté à l'eau. On a retiré hier un homme de l'Escaut.. C'esl sans doute lui!

DIXIÈME PERSONNE. On m'apprend à l'instant que le cadavre de M. X. a élé repêché dans l'Escaul. Il avait probablement quelque mauvaise affaire à sa

charge.

ONZIÈME PERSONNE. On m'a dit que M. X., se trouvant dans de mauvaises affaires, s'était noyé... Mais c’est un mensonge : Je crois l'avoir aperçu sur

la route de Bruxelles, voyageant en compagnie de M. Hique, de sa fille et de la mère Hique.

DouziÈME PERSONNE. Tout ce que l’on débite à propos de M. X. est faux. Ce qui est certain, c’est qu'il est parti pour l'Amérique. Mais sa faible santé ne lui permettra plus d'achever ce voyage, bientôt on apprendra sa mort!

TRETAÈME PERSONNE. Je viens d'apprendre, et le fait est positif, que M. X. est mort!

Au même instant, M. X., plein de vie et de santé, ne se doutant de rien, parut aux yeux de celui qui proclamait son trépas. Il se promenail tranquillement sous les ombrages frais de la Place-Verte.

Alors les cancans s'arrêtèrent un moment. BientôL pourtant, ils recommencèrent de plus belle; mais ils prirent une autre direction. Je n'entre-

prendrai pas de les suivre : ce serait à n'en plus finir.

Qu'on me permette un dernier trait cependant : Un soir, à une représentation dramatique, j'entendis près de moi un monsieur dire ces paroles à quelqu'un qui se trouvail à côté de lui : « — Désignez-moi l'homme le plus généralement estimé, l'homme que sa position, son Caractère, sa vie entière mellent le plus à l'abri des traits de la malveillance, et je parie que d'ici à huit Jours, je répands,

sur son comple, l’accusation la plus stupide, la plus odieuse qui se puisse imaginer, accusalion dont il lui sera impor:

sible, quoi qu'il fasse, de se laver Jamais. » — «El que leriez-vous donc pour cela? » demanda avec stupéfaction l'interlocuteur de celui qui venait de meltre en avant cette affreuse vérilé. — « J'entrerai dans le premier café venu, je raconterai le fait que j'aurais invente, à cinq Où Six personnes, d’une manière indifférente, comme le tenant de plusieurs bouches. Au bout de huit jours, toute la ville en retentira, chacun s’abordera pour en parler, vingt versions différentes cireuleront, toutes plus exagérées les unes que les autres. La vielime sera seule peut-être à ignorer ces bruits; et lorsqu'elle les connaïtrs , il sera trop tard, le coup aura porté. D'ailleurs, comment se justifier? Comment remonter à la source d'imputations qui échappent à la vindiele des lois, par cela seul que les coupables forment celle société anonyme pour l'exploitation de la calomnie, que l'on appelle le publie. »

Quant à moi, il ne m'est Jamais arrivé de prendre pour des vérités les nouvelles qui courent les rues. Si ces nouvelles émanent d'un seul individu, je dis : c'est possible ! Mais si elles viennent du public, je dis : c'est fäux, faux, complétement faux!

Si un homme veut faire parler de lui, vous en voyez d'autres aussitôt qui s’en vont disant parloül : « Cet homme veut faire parler de lui. » Ces dernicrs ne savent done pas qu'en agissant ainsi, ils accomplissent les vœux du premier.

De quel côlé est la sottise ? *

* La Commère, septembre 1842

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