IV. LA PETITE BORNE DE QUIÉVRAIN
Nos voisins ne manquent jamais, quand ils en ont l’occasion, de chercher à nous humilier un peu. C'est que, sur la petile borne de Quiévrain, ils voient sans cesse écrits ces mots :
Côté du Midi :
« Intelligence, aptitude, lumière, arts, science, industrie, honneur, gloire... »
Côté du Nord :
« Ignorance, incapacité, abrutissement, barbarie, ténèbres. »
La grande nation n'aurait-elle pas des préjugés de bonne femme? Les étrangers, pour elle, sont-ils des monsires avec de longues queues et de longs poils sur le dos ?
Nous pardonnons volontiers ce petit travers à nos voisins, en faveur de leur gentillesse, de leur politesse et de leur esprit. Mais nous sommes choqués de l'influence de la borne de Quiévrain sur les hommes de haute intelligence.
M. Victor Hugo, le grand poële, en parlant des « peuples dans les ténèbres », s'exprime ainsi :
« Qui sont-ils? Quelle langue parlent-ils? Quels livres ont-ils dans les » mains ? Quels noms savent-ils par cœur ? Quelle est l'affiche collée sur les » murs de leurs théâtres? Quelle forme ont leurs arts, leurs lois, leurs » mœurs, leurs vêtements, leurs plaisirs, leurs modes? Quelle est la grande » date pour eux comme pour nous ? — 93! »
Permettez-nous, Monsieur, de vous parler de l'Homme; de vous dire, selon nous, ce qu'il est, ce qu'il sera.
LA Di l À
es
ces arme
Dieu jeta l'homme sur la (erre comme une poignée de grains dans le sillon. Çà et là, les graines commencent aujourd'hui à germer. Mais les unes ont beaucoup de soleil, les autres moins ; celles-ei sont à l'ombre, celles-là
se Lrouvent sous des flots de lumière. En voici dans un coin aride, en voilà
dans un coin plus fertile, C’est la situation du moment. C'est notre époque.
Mais attendez. Voilà les germes qui poussent, les voilà qui grandissent, les
voilà qui s'élèvent, qui franchissent les sillons. C'en est fai. L'obstaele qui
génait, l'obstacle qui faisait ombre, qui faisait l'inégalité des germes, a dis-
paru. Toutes les tiges deviennent ndes, toutes deviennent belles, loutes resplendissent. Elles jouissent toutes également de la même atmosphère, de la même lümière, du même niveau. Le soleil enfin luit pour toutes. C'est
sa haule destinée.
l'époque où l’homme arrive à
Eh bien, Monsieur, avant celle époque, que faites-vous? Vous insullez la graine dans le sillon; vous méprisez l'embryon qui demain peut-êlre sera plus avancé que vous, plus grand que vous, plus élevé que vous ! Vous êles ficr, petit brin d'herbe, parce que vous avez le côté du soleil, le côté qui
fait germer un peu plus tôL! Pilié! pitié!
Quand vous parlez de la grande date, Monsieur, c'est le grain d'orge qui
se vante, le grain d’o qui dit à d'autres grains d'orge :
Eh! voyez donc! moi! comme je germe!
Ah! mon cher poëte, nous voyons l’homme, nous, bien autrement &
and.
L'homme, celle puissance immense, cette puissance sans limite !.…
Dans dix mille ans, dans cent mille ans, dans un million d'années, dans cent millions d'années peut-être, l'homme aura bien une autre grande
date! L'homme aura ri, ri, entende
vous, de Lout ce que nous pensons, de
tout ce que nous faisons, de tout ce que nous disons, de tout ce que nous écrivons, de tout ce que nous appelons gloire, honneur, magnificence,
héroïsme, arts, science, beauté, puissance, grandeur, merveille. L'homme » ;
aura oublié l'homme. L'homme aura lulté avec Dieu, surpris ses sacrols,
es machines. L'homme aura franchi
compris ses miracles, fait jouer seul 8
les cieux, enjambé les espaces, les mond les soleils. L'homme, qui sail? aura bouleversé toutes choses pour devenir à son tour créateur! Quand on songe à cela, Monsieur, quand on se mel à ce point de vue de l’homme futur, à ce point de vue où la lerre est petile comme une noix, lé
que deviennent, je vous prie, vos afiches col sur lesimurs de nos théâtres,
que deviennent les vétements, les
modes, les chapeaux, plus ou moins ridiculement Lournés, que chaque année vous nous fournissez? Que devient,
devant cel avenir sans limite, la borne, la pelile borne de Quiévrain ?