LA MORT
Nous la portons tous, en naissant, dans le sein. Il semble que nous ayons sucé, dans les entrailles de nos mères, un poison lent, avec lequel nous venons au monde, qui nous fait languir ici-bas, les uns plus, les autres moins, mais qui finit toujours par nous tuer. Nous mourons tous les jours; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie et nous avance d'un pas vers le tombeau. Le corps dépérit, la santé s’use, tout ce qui nous environne nous détruit; les aliments nous corrompent, les remèdes nous affaiblissent; ce feu spirituel qui nous anime au dedans nous consume, et toute notre vie n’est qu'une longue et pénible agonie. Or, dans cette situation, quelle image devrait être plus familière à l’homme que celle de la mort? Un criminel condamné à mourir, quelque part qu'il jette les yeux, que peut-il voir que ce triste objet? Et le
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plus ou le moins que nous avons à vivre fait-il une difference assez wrande, pour que nous nous regardions comme immortels sur la
terre?
— Monsieur le philosophe, dit le poète, me permettez-vous de vous faire une question ?
— f'aites.
Que pensez-vous de l'àme?
- Ce que je pense de l'âme?
— Oui, au moment de la mort, croyez-vous que la séparation
de notre âme soit une chose bien pénible, bien douloureuse”? Tenez, j'ai là dessus une idée, répondit le philosophe. Voyons votre idée.
— Que c'est si peu pénible qu'un jour chacun s'en donnera le
plaisir.
- Comment cela ?
La mort, mon cher poète, savez-vous ce que c est que la mort ?
— Non.
Nous sommes morts chaque fois que notre pensée voyage loin du corps.
—— Mais le dernier voyage, Monsieur, celui d’où la pensée ne revient point au corps ?
- Celui-là est le plus beau.
Et c'est de celui-là qu'un jour chacun se donnera le plaisir?
— Non. Celui-là, il faut l’attendre jusqu'au moment où le corps n'a plus la force de rappeler l'âme.
— Et comment pourrons-nous goûter le plaisir d'une mort instantanée ?
— Vous oubliez done la puissance de la science et de la volonte ? Un jour, et ce temps n’est pas bien éloigné, l'esprit dira au corps : « Vile matière, laisse-moi aller, je veux visiter telle région, tel monde, telle planète.
— Croyez-vous, Monsieur, que le corps obéisse? Croyez-vous
que l'esprit, ainsi privé du corps, puisse voir, apprécier ?.…. — Oui, je crois qu'il voit mieux, qu'il apprécie mieux.
OUR [n'y à que la mort qui puisse nous empêcher d'atteindre les dernières limites du possible.
Selon Wiertz ‘, deux choses afreuses dans la mort : inpuissance
à corriger nos œuvres: impuissance à répondre à nos ennemis!
L'idée que le premier venu, alors que nous n'y sommes plus, peut tout à son aise se placer devant notre œuvre, la commenter, la diffamer, la juger selon son caprice, selon le caprice de la mode, ct faire accepter tout cela aux esprits même les plus intelligents de tout un siècle, cette idée est Ja plus pénible qui puisse affliger la pensée de l'artiste.
Quand elle vient le frapper, il s'écrie avec toutes les apparences de la plus profonde conviction :
‘ I me semble que je sortirai de la tombe pour me défendre! »
Quand le souffle de la vie s'éteint en nous: quand l'âme, débarrassée de la matière, est lancée dans l'espace ; quand les attractions, le chaud, le froid et toutes les lois de la nature n’ont plus d’empire sur nous, sous quel aspect doivent alors nous apparaître les objets? Plus d'échelle de proportion! Alors, rien n'est petit, rien n'est grand...
L'homme parfait se présente ainsi à l'imagination :
Lo Etre immortel:
20 Commander à la nature par un signe de la volonté:
3 Avoir le pouvoir de tout détruire, de tout crécr.
Cette perfection, tout homme la désire, tout homme, en naissant, porte le germe de ce désir.
Ce désir est-1l insensé ?
Pour répondre à cette question, 1] faudrait d'abord résoudre celle-ci:
L'homme peut-il concevoir une chose qui soit impossible”
Concevoir, n'est-ce pas déjà réaliser?
© Ici, comme dans un autre paragraphe qu'on trouvera plus loit, Farliste parle de lui a la troisième personne.
Celui qui n'a jamais quitté les heux où se passerent les premiers
jours de son enfance, est un homme incomplet; il y a lacune dans
son âme. Revoir, après vingt ou trente ans d'absence, les objets témoins de ces moments qu'on pourrait appeler les moments célestes de la vie, produit sur nous une si douce et si tendre émotion qu'aucune langue ne peut l'exprimer.
L'homme habitant toute sa vie les mêmes lieux n’a point le seniment du temps qui s'écoule. L'arbre qui l'a abrité, la pierre où 1 s'est assis, l'enfant avec qui il jouait, tout cela pour lui n'a pas changé; et cependant l'arbre a œagné trois fois sa hauteur, la jierre s’est couverte de mousse, l'enfant est couvert de cheveux lances!
Je suis convaincu que si l'on chanceait de lieu souvent, l'on
multipherait les souvenirs. Multiplier les souvenirs, C’est pro-
onger la vie, ou du moins nous rappeler que nous avons vécu.
Hél:
moment où nous allons cesser de vivre, c'est de nous souvenir que
1 il ne nous reste qu'une seule consolation, quand vient le
nous avons écu.
Ce qu'il y a de grand dans la nature, c'est la pensee.
Les œuvres de la nature, ses miracles les plus sublimes même, n'ont jamais excité en moi une crande admiration. Jai toujours
senti ma pensee au-dessus.
L'homme n'est srand que par la probité et le talent, et non par
la naissance et la fortune.
Nos études les plus sérieuses devraient être dirigées sur la
connaissance de l’homme.
Une erreur reconnue est un progrès.
Les lois sont une belle chose, une chose admirable; mais il est une loi plus sage que celle d’un code,
C’est la loi de la conscience.
Une loi du code peut s'exécuter à trois degrés différents :
Le degré nécessaire, le degré inutile et le degré absurde.
Les lois d’un code peuvent s'exécuter strictement à tous les degrés ; l'abus da droit peut done exister. C’est un malheur.
La loi de la conscience, elle, n’a qu'un degré. Ce degré ne dépasse pas les limites de la raison, du bon sens et de la politesse.
C'est la loi des gens d'honneur.
Dans l'exécution d’une loi du code, à quel endroit finit le degré
nécessaire, pour commencer l'inutile? À quel endroit finit l’inutile, pour commencer l'absurde?
À combien de centimètres est-on, plus où moins, du stupide et du ridicule?
La loi du code ne le dit pas.
La seule loi de la conscience l'indique.
Pourquoi les fourmis font-elles leur nid dans tel endroit plutôt que dans tel autre? C’est une question que souvent l'on se fait en se promenant dans son jardin.
Quand le bon Dieu jette un regard sur la terre, ne doit-il pas,
lui aussi, se faire cette question, à propos de ces autres fourmis
qui bâtissen? des villes, tantôt au bord d'un fleuve qui les menace de ses ondes, tantôt au pied d'un volcan qui les menace de sa lave.
Les fourmis des jardins sont incorrigibles ; écrasez du pied leur édifice, leur ville; le lendemain vous les verrez recommencer leur habitation à la même place. Les fourmis que l’on appelle les hommes ne sont pas moins entêtées.