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Ce long voyage l'eflrayait; elle ne le retiendra pas :
« Moi qui ne rève que la gloire, qui n'ai pour toute passion qu'un » seul but, l'espoir de devenir un grand homme, l'on m'écrit de venir » tranquillement m'enterrer dans un coin obseur! Et qui m'éerit cela? » C'est celle qui devrait m'encourager, m'inspirer, me pousser (1). »
U part; mais il ne néglige aucun soin pour rassurer sa vieille mère, aucune recommandation pour la fortifier.
Tantôt, c'est la gaieté du voyage : le temps est superbe; il fait des croquis de ce qu'il voit, ou le portrait de ses compagnons de route ; où bien il prend sa guitare et met les voyageurs si bien en train « qu'ils sattachent à lui et regrettent de le quitier. » Et il ajoute : « Cest ainsi, ma chère mère, que, quoi qu'il arrive, j'ai toujours des » ressources pour exciter l'intérêt d'autrui. Soyez donc tranquille sur
) mon compte (2). »
Tantôt, ce sont des recommandations sur sa santé. € Il faut que vos » idées d'économie disparaissent. Vous avez le loisir de faire largement
) tout ce qui peut vous être utile et agréable. Soyez donc heureuse, vous le pouvez,.… Songez que je tiens
» la fortune par les cheveux et qu'elle ne m'échappera pas (3). »
Dans une autre lettre, cette sollicitude prend une grâce de forme iouchante :
« J'espère que dans peu j'aurai le plaisir de diriger votre conduite: » il est temps que j'aie mon tour; c'est vous maintenant qui serez mon » enfant gàté,.…. (4) »
Et toujours il met à sa portée ce qu'il voit, lui raconte ses plaisirs, la üent au courant de ses travaux, et Cest grâce à ces soins d'un fils qui veut gâter sa mère à son tour, que nous connaissons sa joyeuse humeur et ses premiers rêves.
Ainsi, on le voit : donnant tous les soirs sur son balcon des sérénades aux belles Romaines qui veulent bien l'entendre; éveillant quelquefois les voisins qui enragent et qui finissent cependant par écouter avec plaisir; enfin, quand ils sont tous le nez à la fenêtre, allant se coucher et penser à ses compositions du lendemain (5).
Puis, le voilà : voyageant avec une bande joyeuse d'artistes et don-
(1) Paris, 4 fév. 1854.
(2) Lyon, 22 mars 1854.
(5) Rome, 15 décembre 1854
(4) Rome, 26 avril 1856.
(5) Rome, 9 août 1854.
nant des concerts en plein air dans les montagnes (1), — ou bien au bal masqué, déguisé en peintre et improvisant le portrait des marquis, des sultanes, des pierrots et des polichinelles (2). Une autre fois, il veut peindre au théâtre un portrait en quelques minutes ; mais le directeur sy refuse : ne pouvant comprendre que la chose soil possible, à moins qu'on ne soit diable ou sorcier (3).
Les choses sérieuses ne sont pas négligées. Arrivé à Rome, le 28 mai 1834 (4) dirigeait alors Horace Vernet, et, après quelques mois consacrés à l'étude
dès le 9 juin, il entre à l'académie de France, que
des musées, il pense à un grand tableau. Entre tous ses projets déjà esquissés, il choisit le Patrocle, et il cherche un atelier assez vaste. En attendant, il ébauche de petites toiles « pour montrer différentes manières d'exprimer ses pensées en peinture (5). »
Il peint : deux scènes du carnaval de Rome, qu'il espère vendre à quelque Anglais, (6) un brigand, des femmes italiennes, M" Lotitia exposée dans son cercueil (7), enfin, une copie de Raphaël pour sa mère.
« Je me propose de vous envoyer, mais sans en parler, une » vierge d'après Raphaël dont vous feriez don à la grande église de » Dinant. Ce serait un souvenir qui vous rappellerait sans cesse à la » mémoire de tout le monde, et vous sentez combien je serais charmé » si, par la suite, on y mettait votre nom; ce serait pour moi une » grande satisfaction (8). »
) Une autre fois, il écrit :
« Je ne puis vous exprimer combien je travaille avec plaisir à cet
(1) Rome, 15 août 1835.
(2) Rome, 26 avril 1856.
(5) 4 mai 1857.
(4) Itinéraire d’après une note de sa main et ses lettres : Parti de Paris, le mardi 18 mars 1854; arrivé à Lyon, le 21, 5 heures du soir. Parti de Lyon, le 26, de l'hôtel N. D., rue Sirène, où J.-J. Rousseau a logé en 1732. Arrivé à Turin, le samedi 29. Passé le mont Cenis, le 29, au soleil levant. Parti de Turin, le 2 avril. Arrivé à Milan le 5, malade; mardi, 9, au soir, entré à l'hôpital. Sorti le 17. Parti de Milan, le 41 mai, à 5 heures du matin; logé à Plaisance, le même jour; j'arrivai au moment où Marie-Louise allait an spectacle; j'y fus pour la voir. Le 12, au matin, à Parme. Parti le 44, arrivé le soir à 6 heures à Bologne. Parti le 48, arrivé le 49 à Florence. Parti de Florence le 24, de Sienne le arrivé à Rome le28 mai 1854. Sa première lettre datée de Rome, où il raconte ses impressions et fait à la plume le portrait du pape, est conservée ; elle est adressée à sa mère, 7 juin 1854.
(5) Rome, 15 décembre 1854.
(6) 7 mars 1855.
(7) 11 février 1856.
(8) 7 novembre 1855,
— AOG6 —
» ouvrage, car je le fais pour vous; c'est un monument d'amour filial » que je veux vous ériger (11 février 1836) (1). »
Une petite note a été conservée où l'artiste, au moment d'envoyer cette image à sa mère, qui a été bien sage, essaie une dédicace de ce monument d'amour filial : Dilectæ matri dicatum, A. Wiertz. MDCCCXXX VI. Trente ans après, lorsque la mort vint le surprendre, il était occupé à copier une de ses œuvres : On se retrouve au
Ciel, pour la dédier à son père et à sa mère dans cette même église (2).
L'attente pour le Patrocle devait être assez longue :
« Je vous dirai que tout est prêt pour mon grand tableau. Ge n'est » pas peu de chose, car pour la fabrication de la toile, le marchand ne » pouvait trouver de place assez grande. Ensuite, il fallait la laisser » sécher (3). Ensuite, l'atelier que jai trouvé ne pouvait être libre
qu'après Paques (4, de sorte que cest après-demain seulement
(27 avril 1835) que je commence (5). »
Voici comment il travaillait; c'est toujours à sa mère qu'il s'adresse : « J'ai adopté une espèce de régime dans mon travail. Un ouvrage » d'une telle importance demande d'être traité avec une àme de feu, et » la nature du sujet veut dans l'exécution une hardiesse qu'un homme » faible ou fatigué ne pourrait avoir. Je me suis donc déterminé, pour
» avoir toujours la vigueur d'esprit et de corps, à ne travailler que peu
» d'heures par jour. de prends le plus de distraction possible, par des » choses cependant toujours utiles. Par ce moyen, j'ai reconnu que je » faisais plus d'ouvrage, que tout était mieux raisonné et ne sentail » point la pesanteur et la fatigue (6). »
Il communique ses projets à Van Brée; le savant professeur se félicite qu'il ose aborder un sujet classique et lui donne de bons conseils : « Plusieurs de vos camarades ont peur d'Homère, comme de Ja tête
» de Méduse..….…. N'oubliez pas la couleur flamande pour les tons har-
(4) Son cousin, G. Disière, lui répondait (1° déc. 1853) : « Quant à la Vierge, je saurai arranger cela et faire mettre le nom de maman dessus. » Cette copie de la Vierge à Ja chaise se trouve dans l’église collégiale de Dinant. Mais le nom de la mère de Wiertz n'y a pas encore été mis.
(2) I l'avait visitée à cet effet et y avait choisi la place convenable, le 2 août 1859.
(3) Cette toile, de 50 palmes sur 292, a été payée, le 9 mai 1855, 45 écus.
(4) Cet atelier, Via-del-Olmi, 57, fut loué à partir du { mai, 3 écus par mois. (3) Lettre à sa mère. Rome, 25 avril 1855 (6) 20 juin 1855
» monieux. Soyez sévère pour le dessin des formes, car vous avez des » héros et non des Flamands à nous représenter (1). »
Wiertz répond :
« Mon intention est, dans la manière de traiter les sujets d'Homère, » qu'il faut la sévérité du dessin, sans oublier la couleur. Je nr'aperçois » aussi combien Rubens a étudié l'école vénitienne; l'on retrouve à » tous les éléments de l'école flamande, mais avec des beautés particu-
» lières, qui doivent nécessairement être étudiées pour comprendre ce » qu'on appelle la couleur. Je reconnais combien de gens se trompent » sur ce sujet, en voulant faire de la couleur. C'est ce qu'on commence » à comprendre en France; l'école qu'on nomme romantique et qui n'est » qu'une mode passagère marche à sa fin. Le retour aux études sérieuses » reprend son empire, soutenu par les efforts de M. Ingres et l'exemple » constant des peintres allemands. Ce n'est pas que cette école n'ait » aussi ses défauts, mais elle est basée sur des principes qui peuvent » mener à de grandes choses. L'inconstance de l'esprit humain est telle » dans les beaux-arts, qu'elle ferait douter de ce qui est véritablement » beau, si l'on ne se rappelait ce mot vrai de Boileau que ce qui a été le
» plus constamment approuvé des siècles est véritablement ce que lon
doit admirer (2). »
Enfin, l'œuvre aux gigantesques proportions, qu'il n'a voulu montrer à personne avant qu'elle ne fût achevée (3), est menée à bon terme, et sa mère le rappelle et le presse. Elle fait même écrire à son fils par le vicaire de sa paroisse, qui donne son adresse à l'artiste belge, en spécifiant qu'il s'agit de Dinant en Belgique « parce qu'il y à un Dinan en Bretagne. » (24 octobre 1836).
Wiertz ne peut cependant quitter Rome sans y avoir montré l'œuvre qu'il y a faite; il ne peut quitter ltalie sans emporter quelques copies de grands maîtres (4), sans voir Naples et Venise (5), que le choléra lui interdit.
Le Patrocle fit un grand effet à Rome. « Le plus célèbre peintre de Rome », Camuccini, en fut « enchanté et comme saisi. Il n'a rien
vu de moderne de cette énergie » (6). Thorwaldsen, Minardi, présidentde
(1) Anvers, (2) Rome, 16 août 1 (3) Lettre du 1'" janvier 1856.
(4) Lettre du 2 juillet 1856.
(5) Lettre du 12 septembre 1856.
(6) Lettre du 12 septembre 1836,
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l'Académie de Saint-Luc, ne connaissent rien de plus puissant depuis Rubens (1). L'artiste a essayé son effet sur des enfants: «ils se sont enfuis en jetant des cris de frayeur (2). » Tous les savants de Rome sont enthousiastes du tableau. Des Anglais assiégent l'atelier (3), et l'Académie de Saint-Luc couronne ce succès en plaçant au nombre de ses membres le jeune peintre (4), qui y laissera, en souvenir de lui, le portrait d'un de ses membres les plus distingués, son ami Uggoni (5).
L'artiste ne se laisse pas séduire cependant par tout ce qu'on lui dit de flatteur (6). Ce qui l'oceupe, c'est l'accueil qu'il recevra dans sa patrie.
La grande toile est expédiée pour Anvers (7); mais elle n'y sera pas exposée avant que artiste ne soit à, « pour répondre et battre ceux qui s'aviseraient de critiquer de travers (8). »
IL va suivre de près son œuvre (9) dont il a fait une copie exacte en petite dimension, de crainte qu'elle ne se perde en route (10).
Il voudrait exposer l'œuvre seule, pour quelques personnes d'élite, dans un jour convenable; car « cest une guerre qu'il déclare à tous les peintres belges (1 1). »
Ces derniers mots demandent une explication, que lartiste nous donnera lui-même.
David avait trouvé l'hospitalité de l'exil à Bruxelles, où il recoit encore aujourd'hui l'hospitalité du tombeau; tant qu'il vécut, imposant avec une rudesse grondeuse l'autorité de son nom, la peinture flamande subit le despotisme d'une école contraire à toutes ses traditions. Herreyns seul réagissait avec son pinceau et l'on vient de voir Van Brée, qui avait le génie de l'enseignement, mêler dans ses conseils l'amour du dassique au culte du nom de Rubens.
(1) Lettre de recommandation en ilalien adressée, le 15 février 1837, par Raggiolo Iygoni à Bianchi, architecte du roi et archéologue à Naples. (2) Lettre à sa mère, du 12 se tembre 1856.
(5) Lettre à sa mère, du 410 décembre 1856.
(4) Lettre à sa mère, 5 févr. 1857.
(5) Ce portrait se trouve encore aujourd’hui au musée de l'Académie de Saint-Luc. (6) Lettre à sa mère, du 12 septembre 1856.
(7) Le 7 janvier 1857.
(8) Lettre à sa mère, du 20 juin 1855.
(9) Départ de Rome pour Naples, le 49 février 1857. De Naples à Livourne, à Florence, à Venise, à Munich, à Cologne, à Liége. Avant d'entrer en Toscane, il dut faire 18 jours de quarantaine.
(10) Cette copie existe encore, elle fait partie de la collection du musée Wiertz. (14) Lettre à sa mère, du 15 juin 1856.
David mourut en 1825, et la réaction commenca. Le salon de 1830 la vit triomphante et la révolution politique devait bientôt lui prêter l'élan du patriotisme (1). L'art belge avait pris à la fois possession de l'histoire nationale et de la couleur flamande.
Mais les bornes de l'art et du bon sens ne furent pas longtemps respeetées. La renaissance flamande ne tarda pas à se confondre avec l'école romantique française. Ce ne fut bientôt qu'une débauche de coloris sans dessin, et, pourvu que la couleur fût jetée à pleines mains, que le sujet fût romantique où emprunté à notre histoire, l'engouement du public acclamait de prétendus chefs-d'œuvre. Le salon de 1833 marque surtout cette phase de déchaînement, à laquelle M. Ingres ne S'opposail en France qu'en se jetant dans l'extrême contraire.
On a déjà vu Wiertz se prononcer contre le romantisme. Dès 1895, il avait commencé à écrire. L'école de David, contraire au goût flamand, n'avait imposé à nos peintres que ses défauts et n'avait préparé que la décadence, fruit ordinaire du despotisme. Le jeune artiste se plaint de l'oubli de la grande peinture et de l'harmonie :
« Tous les genres de peinture deviennent tableaux de genre, en ce
qu'ils manquent de ce nerf, de cette couleur, de ce style que le caractère des sujets d'histoire exige (2). »
En 1898, il conclut un autre article en ces termes :
» Heureux le jeune artiste, ami des vrais principes, s'il naît dans » an temps où les encouragements sont donnés par le bon goût. Mais, » S'il naît dans un siècle où le mécanisme est préféré à l'expression et » où l'invention et la composition ne sont considérées que comme peu » importantes, alors il doit céder au courant, ou avoir le courage » d'imiter le grand Poussin, de peindre pour la postérité, et, lutfänt » continuellement contre le mauvais goût, rester toujours pauvre, mais » devenir grand artiste (3). »
La même année, sous la forme d'un Voyage aux Enfers, resté
(1) « Toutes les têtes alors s'enflammaient au mot de patrie. La patrie ! Chacun voulait sacrifier sur son autel. Les uns offraient leurs bras, les autres, leurs capacités, leur fortune. Le peintre sentit qu'il devait aussi quelque chose au pays. Tous les hommes de l'art n'eurent plus qu'une pensée : ressusciter l’école flamande , relever ce glorieux fleuron national. On criait : Vive la Belgique! on eriait: vive Rubens! ete., ete. » (Voir plus haut p.78.) Wiertz, École flamande, caractères constitutifs de son originalité. Mémoire couronné.
(2) Journal du commerce des Pays-Bas. Anvers, 12 septembre 1825. (Voir p. 256.)
(5) Journal d'Anvers, 24 août 1828 (Voir p. 259.)
inédit, il faisait prononcer par Rubens, Rembrandt et le Poussin, la condamnation d'un art qui se borne à la minutieuse exactitude dés détails, dont l'effet le plus sûr est d'étouffer l'idée principale et de supprimer l'ensemble : Mexcit ponere totum, dit Horace.
RUBENS 4 Poussin.
« Que dites-vous de la peinture moderne?