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« Je veux me sauver bien vite, afin de ne point figurer parmi les » mille etun grands hommes qu'ils ont érigés en Belgique (1). »
Ce sentiment éclate plus ardemment dans une lettre à un camarade d'études :
« Il faut avouer que nous avons eu tort d'aller ainsi nous perdre à » étudier Raphaël et Michel-Ange. Toutes ces vieilles perruques » feraient bien mal leurs affaires aujourd'hui. Ge n'est point la mode! » Et puis, qu'est-ce que cela signifie, bon Dieu! des sujets qui ne sont » point de l’histoire de notre pays? (2).
Ainsi, le choix du sujet demandé à Homère (il avait écrit sur un carnet : Je lirais une page d'Homère, puis je les attendrais de pied ferme), — la sévérité du style demandée aux grands maîtres (car il ne pensait qu'aux succès solides et à l'avenir de l'art), — le soin donné à la fois au dessin et à la couleur, — tout faisait de ce début une déclaration de guerre aux Vunloos belges.
Le peintre qui devait glorifier toute sa vie l'école flamande, y ester fidèle entre tous et devenir de plus en plus coloriste, fut celui qui réagit le plus énergiquement contre les erreurs de la renaissance.
Ce sentiment s'empara tellement de Wiertz qu'il alla jusqu'à rêver de se faire naturaliser Français (3), car il voulait « peindre, non pour être foulé aux pieds deux ans après, mais pour les siècles (4). »
Cette guerre que l'artiste devait soutenir toute sa vie, par ses actions et par ses paroles, par ses œuvres et par ses écrits, en faveur des qualités supérieures de l'art : la composition, l'expression, l'harmonie, le style, la science de la couleur unie au dessin, — contre le règne exclusif des qualités secondaires : le sujet historique pris pour le style historique ; l'idée littéraire remplaçant l'idée pittoresque; l'instinct individuel suppléant à la science, et l'exercice de la brosse à l'étude de l'art; le coloris sans dessin ou le dessin sans coloris; le despotisme de la mode sur un art vénal; limitation minutieuse des détails inutiles : « les poils des sourcils à l'Apollon du Belvedère », comme il dit; — cette guerre qu'il déclarait ne fut point ouvertement acceptée en Belgique : le succès du Patrocle fut unanime.
(1) Lettre à Van Brée, du 25 décembre 1857.
(2) Copie sans date d’une lettre à M. Bruls, peintre, 1837.
(3) Lettre à Van Brée déjà citée.
{4) Brouillon de la Jettre à Van Brée déjà citée, Phrase rayée dans la lettre
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Un grand intérêt s'attache toujours à Anvers au début d'un lauréat du grand concours de Rome. Cette fois, ce fut de l'enthousiasme :
« Cest avec beaucoup de peine que je suis parvenu à trouver une » place passable pour l'exposer. Les salons ici sont trop petits. Mainte-
» nant, il se trouve au musée de l'académie. Le jour n'y est pas bon,
il est trop sombre pour mon tableau; mais enfin, c'est tout ce que l'on
peut trouver de mieux ici.
» Malgré tout cela, il a fait un effet foudroyant. Le directeur en à été
» charmé, D'après les règlements de l'Académie, je dois Le laisser
) Exposé quatre jours pour les membres de l'Académie, ensuite une
semaine pour le publie. Cela m'accommode assez (1). » — » Je viens d'emballer mon tableau; beaucoup de personnes auraient
» désiré le voir encore; mais j'ai préféré en finir tout d'un coup, mon
projet étant de le faire voir ici Le moins possible. Tous les artistes et
connaisseurs qui l'ont vu en ont été frappés...
» Notre cousin vous aura sans doute conté la brillante fête que les
arüstes m'ont donnée ici.
» M. Van Brée, le directeur, me témoigne bien souvent sa satisfac- » üon. [1 m'invite presque chaque jour chez lui, où une nombreuse
» société n'engage souvent à faire un peu de musique. À chaque
» instant, des personnes viennent pour me voir, et je ne sais comment » faire pour répondre à toutes les invitations...
» Mon tableau a fait tout l'effet auquel je m'attendais. Tous les jour- » naux, et méme les journaux flamands, en ont ici parlé. ai vu des » personnes se trouver mal devant le tableau, comme j'en ai vu aussi » se prendre par les cheveux, ne sachant comment exprimer leur saisis- » sement (2). »
Les journaux confirment ces confidences d'un fils à sa vieille mère; ee tableau que l'artiste a laissé voir le moins possible est annoncé par toute la presse anversoise.
« M. Wiertz a compris en poète cette belle scène, dit le Précurseur d'Anvers, et la reproduite en peintre habile, La page qu'il nous « montre appartient à l'histoire de ces temps héroïques où les hommes » avaient des formes surhumaines, une vigueur de corps et une fougue » de passions analogues. Son tableau est une fidèle image de tout cela. » La matière Sy montre dans toute sa force et dans tout son dévelop-
(1) Anvers, lettre à sa mère, du 10 juin 1857.
(2) Lettre à sa mère, d'Anvers, 29 juin 4857
) pement, mais revêtue d'un sentiment poétique, à la manière d'Hol Ï mère (1), »
Le Courrier belge disait à son tour au publie bruxellois :
« Qui peut prévoir les destinées d'un talent qui débute ainsi? À peine » de retour parmi nous, de son séjour à Rome, le jeune peintre s'apprète » à quitter la Belgique. Bien peu de ses concitoyens auront été admis à » admirer son tableau ; mais son nom leur est connu. Ils préparent à » cette nouvelle gloire une brillante couronne (2). »
Ces dernières lignes annonçaient le départ de Wiertz pour Paris. Il devait cependant attendre près d’une année et exposer une série de tableaux à Liége (salle de l'Æmulation) avant de s'y rendre, Il part en mars 1838 (3). Il arrive dans la grande ville avant son tableau, ce qui l'inquiète un peu, sans lui ôter sa gaieté du voyage d'Italie :
«Je vais à l'exposition, écrit-il à sa mère; la foule sera grande, car » cest dimanche aujourd'hui. Il faudra de l'adresse pour ne pas y perdre » son chapeau où ses souliers. Dernièrement, une jeune fille y a perdu » ses cheveux; les filous, qui font profit de tout, ont saisi le moment » de la foule pour lui enlever sa belle chevelure. Ge n'est qu'en ren- » tant chez elle qu'elle s'est aperçue de la disparition de ses tresses. » Gette aventure me fait trembler pour ma barbe; je vais done à l'expo- » sition, en la tenant à deux mains, car je serais désespéré qu'elle vint » un jour s'étaler en frisure à la boutique d'un perruquier et servir ensuite » de moustache à un vieux masque où de parure à une vieille » femme (4). »
Une des premières choses qu'il fait est de louer une guitare (5).
Cependant, un dégel arrête le tableau qui arrive trop tard, et l'artiste ne peut abandonner ainsi toutes ses espérances ; il court, il réclame, il frappe à toutes les portes, invente toute sorte de moyens, qui lui échap-
pent l'un après l'autre; et, quand les déceptions ont émoussé son vif
désir d'exposer, il lutte encore pour vaincre les dificultés (6); à bout
de ressources, il proteste dans la presse; il compare son supplice à
celui d'un homme qui se voit enterré vif; il accuse Paris et les Pari-
(1) 17 juin 1857.
(2) Bruxelles, 23 juin 1857. Arlicle signé L. L.
(5) Départ de Bruxelles le 22 mars 1858 à 7 heures du matin. Retour de Paris à Bruxelles, le 11 mai, à 11 1/2 heures du matin.
(4) Lettre du 25 mars 1858.
() La quittance est conservée, 5 avril 1838.
(6) Lettre à sa mère, 28 avril 1858.
siens ; il maudit ce chancre de la civilisation, ce repaire de démons (1). Mais ses espérances ne tombent pas; c'est toujours de Paris qu'il attend le vrai succès; c'est à quil veut prendre d'assaut, sil le faut, la renommée.
« Ces contrariétés, loin d'abattre mon courage, ne font qu'augmenter
» la résolution que j'ai conçue, et si, comme j'y suis déterminé, je dois » attendre l'année prochaine, je reviendrai avec de nouvelles forces. » Déjà de nouveaux projets roulent dans ma tête (2). »
— « Je suis tout consolé maintenant, car j'espère, l'année prochaine,
regagner le temps perdu. Je crois même que je ferai plus d'effet en
emportant avec moi de nouveaux ouvrages auxquels je me propose
de travailler de suite (3). »
Ces nouveaux ouvrages sont : le Christ au tombeau, et ses deux volets : Eve et Satan.
On a déjà vu quelle espérance Wiertz fondait sur l'exposition de Paris. A la demande d'évaluation, faite par les messageries qu'il chargeait de transporter le Patrocle, il avait répondu : « La valeur du tableau est inconnue, attendu que cette toile ne sera estimée qu'après l'exposition. » C'était l'estümation de son talent qu'il attendait de la France.
Un de ses amis a vu M. Pirson, qui veut parler de lui à la Chambre comme lauréat d'Anvers. Get ami a répondu au représentant : € Mais » songez, Monsieur, que M. Wiertz est membre de l'Académie de Saint- » Lue, qu'il ne demande rien à ses compatriotes et qu'il attend l'expo- » sition de Paris (4). »
Cependant, une certaine agitation se mêle à ses espérances, la fièvre de l'impatience l'agite; il se souvient des ennuis de l'année précédente. [ part. En passant par Bruxelles, il écrit à sa mère :
« Je vais enfin voir toute cette canaille, les enchanter ou les faire » danser à la baguette. I faut enfin qu'ils apprennent à me connaitre, » il me semble qu'un original de mon espèce en vaut la peine (5). »
Il avrive à Paris. « Je suis enfin dans la ville des contrariétés », voilà son premier mot. Il se met en course, brave les contrariétés,
déploie ses tableaux, les installe, et, le 23 février, « jour anniversaire
(1) Lettre à sa mère, du 14 avril 1858 (2) Lettre du 27 avril 1858.
(5) Lettre à sa mère, 7 mai 1 ; (4) Lettre de M. L. Labarre à Wiertz, sans date, timbrée du 21 nov. 1857. (5) Lettre à sa mère, du 22 janvier 1839
de sa naissance », dit-il en tête de sa lettre, ayant reçu de tristes nouvelles de sa famille, il veut tout savoir, il est dans un chagrin pro fond. Mais il annonce à sa mère que l'exposition va s'ouvrir, et il ajoute :
« Je suis dans une grande impatience. Le moment est enfin arrivé » où j'espère le succès (1). »
Le succès ne répondit pas aux espérances de l'artiste. [l avait exposé les toiles suivantes, d'après le catalogue :
« 2190. L'Ange du mal.
» 2191. Éve éprouvant la première inquiétude après le péché.
» 2199. Le Christ au tombeau.
» 2193. Le Corps de Patrocle disputé par les Grecs et les Troyens.
» 2124. La Fable destrois souhaits (costumes des environs de Rome).
» 2195. Portrait de M" Léætitia, mère de Napoléon. Elle est peinte au moment où son corps fut exposé au public (2). »
La Fable des trois souhaits passa inapereue. Le Portrait de M Letitia attira les regards de M. Jules Janin :
« Vous n'avez pas vu, dit-il dans l’Artiste, el vous ne verrez pas, sans doute, dans le premier salon, à droite, en entrant, el collé contre la muraille, le tableau d'intérieur que voici : Une vieille femme, morte la veille, est étendue dans un cercueil en chêne, comme les fabrique l'admiez riches qui veulent
uistration des pompes funèbres pour les morts ass avoir un coffre doublé en plomb, avec une clef au milieu, — précaution inutile. — Cette femme morte est enveloppée dans son linceal; elle est coiffée d’un bonnet garni de dentelles. Dans l'appartement et sur un socle de marbre s'élève un buste blanc recouvert d’un crêpe noir. Ce buste, c’est le buste de la défunte (3). Autour du cercueil, se tient, dans l'attitude de la douleur, toute une famille désolée : le père (4), ia mère, les enfants, la servante elle-même. Ce sont là autant de portraits, à coup sûr; mais quel affreux spectacle, sous Lous les rapports, pour l'homme qui passe, tenant à la main le bouquet de violettes printanières acheté sur le pont des Arts ! Cependant, quand cette famille désolée commanda ce tableau funèbre, quand elle consentil à poser ainsi devant un cercueil ouvert et rempli (5),
(1) Lettre à sa mère Paris, 25 février 1859. L'acte de naissance de Wiertz le fait naître le 22, Une note de son père porte le 25; Wiertz suit ici la même erreur.
(2) Ces tableaux sont au musée Wiertz, sauf le Patrocle, qui est au musée de Liége.
(5) Ce buste est visiblement celui de Napoléon.
(4) Ce groupe est composé de visiteurs ; le personnage que le critique prend pour le père est un oflicier en retraite, décoré de la légion d'honneur.
(5) L'artiste a raconté, dans une lettre, que ce tableau avait été fait de souvenir, après une courte visite à la chambre mortuaire.
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quand elle cul le courage de contempler dans son repos éternel celle vieille lemme qu'elle avait aimée, cette famille accomplissait un devoir de tendresse et de piété; elle élait parfaitement dans son droit, — le peintre aussi.
- Le grand tort et le grand malheur, c’est de n'avoir pas gardé pour soi toute celte douleur, c'est de vouloir nous en faire part. Que deviendrait le Louvre, si chacun de nous, qui payons nos impôls el qui montons notre garde, nous avions la prétention d'en faire une succursale du Père- Lachaise? »
Le critique n'avait-il pas reconnu le buste de Napoléon, n'avait-il pas lu le catalogue, pour se tromper à ce point? Il est plus vraisemblable de supposer quil affecte l'ignorance, dans un sentiment d'opposition au bonapartisme qui veut faire part au public de sa douleur, où bien pour bläamer le caractère réaliste de ce tableau, où la mère de l'Empereur est représentée comme une vieille femme, dans un cercueil pareil à ceux que fabrique l'administration des pompes funèbres, et comme l'aïeule d'un Parisien qui monte sa qarde.
Les deux œuvres capitales de Wiertz, le tryptique et le Patrocle furent plus remarquées. Mais le Patrocle était trop mal placé pour que le publie pût même en comprendre le sujet; les critiques les plus bienveillants ne virent dans ces deux compositions qu'une imagination puissante, mal dirigée; d'autres allèrent jusqu'au sarcasme, jusqu'à l'insulte :
« Le pas du sublime au ridicule a été complétement franchi », dit M. Edouard Thierry dans le Messager.
» Un assemblage monstrueux de bras, de jambes, de torses, qu'on prendrait pour l’élal d'un boucher, dit le Voleur, figurerait-il le corps de Patrocle disputé par les Grecs et les Troyens?
… Des chiens s’arrachant un os ne s'y prendraient pas différemment. Ces anthropophages ont l'air de prendre eur nourriture. C’est sans doute pour cela que M. Wierlz a fait fuir le ventre de Patrocle. »
« A coup sûr, dit M. Bural de Gurgy, dans le AZonde dramatique, si l'on ransformait en décor de théâtre : Patrocle disputé, ete., tous les titis du Joulevard l’accueilleraient avec des pommes cuites et crues. »
Les journaux plus sérieux mèlèrent de nombreuses objections à quel-
ques éloges. La puissance de cet inconnu ne leur échappe point, mais
e genre S'écarte trop des choses reçues pour être accepté d'emblée :
« L’énorme dimension de la toile, dit l'un, nuit à l'effet du tableau et lui donne une apparence de pesanteur qui semble menaçante pour nos têtes. Nous n'avons plus aujourd'hui d'assez vastes édifices pour ces peintures
Sigantesques, eL il serait déplorable que l'auteur se vit réduit à détruire lui-même le fruit de ses longs et pénibles travaux. » (Journal des Débats.) Un autre relève la dimension colossale des personnages et la prétention de l'artiste à faire « de l'extraordinaire. » (Le Journal des Artistes.)
« M. Wiertz, di un troisième, ne paraît pas le moins du monde consulter le modèle. Il puise ses effets dans une imagination vagabonde. Ses figures, grandes outre mesure, pesamment modelées, étalent des nuds que jamais là nalure ne donna, mais qui, dans leur grandeur barbare, ont quelque parenté bâtarde avec les rudes créations de Michel-Ar ge. »
(Le Courrier français.)
« Voyant, dit un quatrième, la hauteur des figures d'Homère, M. Wiertz à imaginé, Sans doule, qu'on ne pouvait les présenter que dans des proportions colossales. Mon Dieu ! l'espace ne fait rien à la grandeur. »
(Le Constitutionnel.)
Mais ces mêmes journaux ont des paroles où retentit l'éloge :
« Avouons cependant, dit Je premier, qu'il y a dans la pensée de cet arliste quelque chose de hardi et de Michel-Angesque, qui annonce une grande résolution... Il y a dans les nus des beautés de dessin et des expressions même, quoique outrées, ne laissant pas d'annoncer de la chaleur el de l'énergie; ce qui, dans les débuts d’un jeune peintre, peut, selon moi, êlre préféré aux lâtonnements d’une main timide. »
(Journal des Débats.)
«Il ya, en efet, dit le second, du grandiose dans son dessin, du jet, de la chaleur, du mouvement dans les poses. Dans celte vasle page, l'auteur à fait preuve d'énergie, de science même, et nous l’engageons à se Moins Lourmenter l'imagination pour être plus simple et plus vrai. »
(Le Journal des Artistes.)
« Très-jeune ct très-passionné pour son art, dit le troisième, M. Wierlz n'est point un artiste à mépriser, et il y a en lui quelque chose du peintre. Il a bien fait d'envoyer au Louvre celte grande et lourde composition qui menace de tomber sur les spectateurs, cette confusion cyclopéenne de bras el de jambes... Les artistes verront avec intérêt ce chaos qui n’est pas le néant, el ils applaudiront aux efforts aventureux d'un confrère qui, pour faire bien, devra faire autrement, mais sans se dépouiller de ce qu'il y a en lui de vérilable originalité. » (Le Courrier français.)
Enfin, le Constitutionnel, moins bien renseigné sur l'âge de l'artiste, conclut en ces termes :
« Cependant, nous reconnaissons que le dessin de M. Wierlz a du mouve-
ment et de l'énergie, une énergie, à la vérité, qui touche au ridicule € à l'exagération. C'est pour cela que nous voudrions connaître les antécédents de M. Wiertz dans les arts. On nous assure, d'une part, que M. Wierlz est un vieux peintre de la Belgique; d'autre part, on dit que M. Wierlz n'a pas 30 ans. Si le tableau dont nous parlons est l'œuvre d'un jeune homme, nous n'hésitons pas à déclarer qu'il promet des qualités puissantes, qnoique mal dirigées aujourd'hui. » (Constitutionnel du 6 avril 1839.)
En abordant deux genres différents, en mettant un tryptique religieux, de dimension relativement petite, à côté de son immense combat homérique, l'artiste avait cru produire plus d'effet. Son espoir fut déçu. Le Patrocle nuisit au Christ au tombeau, il absorba toutes les préoccupations ; on voulut voir toujours le même peintre, et le typtique fut confondu dans le même jugement que la toile-colossale :
« Ces indices, ajoute le Constitutionnel, se retrouvent d'ailleurs, avec le même mélange singulier, dans le Christ au tombeau et dans l'Ange du mal. »
Cet article du Constitutionnel est du 9 avril 1839; il fut jugé par 1Cs amis de l'artiste digne d'être cité en Belgique. Le T4 avril, l'Espoir, de Liége, le reproduit, en se félicitant que sa prédietion se soit en tout point accomplie et en se disant heureux de voir la presse et le public français « ratifier son Jugement » sur l'artiste belge. L'auteur signale aussi les éloges du Journal des Débats, du Courrier français et d'autres journaux « qui se sont plu à lui reconnaitre toutes les qualités qui doivent en faire un grand peintre. »
Ce n'était pas là cependant le succès qu'avait rèvé l'artiste, après tant d'années d'études. Il savait bien que la dimension de la toile ne fait pas la valeur de l'œuvre. Déjà, en 1838, il avait écrit : « La gran- » deur d'une composition lient moins aux dimensions qu'au style (1). » Il devait bientôt reprendre à nouveau le Patrocle, \ faire de nombreux changements dans la composition et en transformer entièrement la couleur, et il écrira plus tard : « Cette composition est la troisième » sur ce sujet (2), une quatrième doit être un jour exécutée. » Enfin, il n'était pas homme à ètre aveuglément satisfait de lui-même, et il avait écrit à sa mère : «Je ne me laisse pas séduire par tout ce
qu'on peut dire de flatteur (3). »
(4) Note écrite sur une lettre qu'il avait reçue à Paris, le 25 novembre 1855.
(2) L'artiste parle du tableau qui est au musée, peint en 4845, et il comptait comme une deuxième composition une lithographie publiée en 1859.
(3) Lettre de Rome, 12 septembre 1856.
Mais il avait voulu se montrer fidèle aux plus hautes traditions, aborder la grande peinture et débuter sérieusement pour être jugé de même. — Et les plus bienveillants le disaient fourvoyé; ceux qui avaient compris sa force la prétendaient mal dirigée! Aucun éloge ne put balancer ni l'indifférence du public pour des œuvres mal placées, ni les injures grossières de quelques critiques, ni les réserves de tous. Wiertz s'était évidemment fait illusion : il avait jugé Paris d'après l'Académie française de Rome ou d'après les succès de M. Ingres, quand il avait espéré y trouver un asile pour la grande peinture et le théâtre d'une gloire solide.
Quelque irritation s'était déjà mêlée à son attente. A chaque contretemps, il avait maudit « la ville infernale » où, en 1838, il était arrivé trop tard et, en 1839, trop tôt. S'il n'avait fait aucune démarche auprès des critiques, c'était pour obtenir un véritable jugement (1); il écrit que c'est pour éprouver ces gens « qui ne parlent que quand on les paie (2). »
Mais, au fond, jusqu'à la dernière heure, il avait espéré (3). Les articles parurent et le coup fut rude. Wiertz resta inébranlable dans son
projet de faire de la grande peinture; mais il prit presqu'aussitôt deux résolutions extrèmes qu'il devait tenir toute sa vie.
« Savez-vous comment on a exposé mon tableau (le Patrocle) à Paris ? — éerit-il à un ami, — soixante pieds en l’air en raccourci, couvert d'une épaisse couche de poussière qu'on ne me permet point de souffler. Chacun demandait ce qu'il y avait là haut et moi-même je crus un instant qu'on avail tourné ma toile à l'envers. Malgré l'aspect embrouillé, ressemblant à un paysage, ou plutôt ne ressemblant à rien, quelques bons journalistes, sans se faire payer, voulurent bien se donner la peine d’en dire du bien. Fâchez-vous donc contre des gens faits ainsi! »
Puis il ajoute :
« Mon tableau n'ayant done jamais élé vu tel qu'il est, je suis obligé de l'exposer à Bruxelles, où je ne demandé que de la lumière et une distance convenable. » (Lettre du 24 août 1839.)
(1) (Nous savons que Wiertz, qui comprend la dignité de l'artiste, avait pris la ferme résolution de n'avoir recours à aucun de cés moyens mis en usage aujourd'hui pour enlever des succès ; il voulait laisser le publie et la presse libres de toute influence, de toute prévention à son égard ; il voulait enfin qu'il püt se dire, dans le cas où il obtiendrait quelques suffrages : Je ne le dois qu'à moi-même, qu'à mon talent. Les éloges que lui décernent les journaux français n’en sont que plus beaux. » (L’Espoir, de Liége, du 11 avril 1859.)
(2) Lettre à sa mère, du 29 mars 1859.
(3) de désirerais bien rester ici quelques jours, pour connaitre les opinions. (Hbid.)
SA
esse
L'artiste, qui avait rèvé de devenir Français pour faire de la grande peinture, renonce pour toujours à la France. Chaque fois qu'on lui parlera de Paris, il répondra imperturbablement : Janus !
Dès le premier jour : « Riez, monsieur, dit-il, haussez les épaules! Si un jour vous habitez la ville des atômes, vous sentirez les douces illusions de la vie une à une s'échapper comme les heures du dernier
jour d'un condamné ; vous sentirez mourir tout ce que vous avez d'éner-
gie, d'originalité, de talent même, pour plaire à cet amas monstrueux de qui vous dépendrez pour vivre, Oh! non, il nest pas plus possible de rester, dans ce pays, véritable artiste que purement vertueux (1). »
A vingt ans de là, il répétait le Delenda Carthago : \ Tout foyer de corruption qui fait de l'art sublime une vile marchandise, est un cancer au sein de l'humanité. Lieu maudit, fût-il ma patrie, fût-ilma demeure, je dirais à toute la terre : Ne vous laissez pas attirer vers l'abime, où plutôt, courez, courez-v, armés de torches flamboyantes, et portez le fer et le feu dans la plaie (2). »
Mais Wiertz ne trouvera-t-il pas aussi des difiicultés dans sa patrie? I s'y attend etil se prépare à la lutte.
L'exposition triennale de 1839 à Bruxelles fut pour lui un véritable succès. Sauf A2" Lœtitia, il y avait envoyé tous ses tableaux exposés à Paris, et il y avait ajouté trois petites toiles nouvelles (3). Les deux grandes compositions : le Patrocle et le Christ au tombeau, eurent les honneurs du salon: sauf de rares objections, le sentiment fut unanime, Les poëtes chantèrent l'artiste :
Passants, inclinez-vous ! saluez! c'est Homère! (4) et le Moniteur belge, en consacrant à chacune des grandes toiles une longue étude, représentait bien l'admiration générale en faveur de ce « peintre inconnu jusqu'ici et qui, d'un bond, venait de s'asseoir au premier rang. » (6 et 14 septembre 1839).
Mais, ni ces éloges poétiques, ni cette admiration mesurée et motivée, ni les protestations qui s'y mêlèrent contre le verdict parisien, expliqué par Je mauvais placement de la toile, n'arrètèrent l'artiste. Il a vu l'en-
(1) Brouillon d'une lettre à M. L. Labarre, Liége, 15 mai 1858. (2) 1859. Peinture male, 1*e brochure. Voir présente édition, p. 101. (5) N° 602. Jeunes filles romaines à la fenêtre. 605. Quasimodo.