ER, AUG. HAUZEUR, CH. GEERTS
En 1845, Wiertz ouvrit un autre concours. Il demandait aux écrivains belges de faire
Cette lutte a été vivement critiquée. L'artiste y déploya une verve intarissable :
« Par saint Rubens, ami Hubert, — écrit-il, le 23 octobre 1839, à un artiste (1), — vous m'avez bouté la joie au cœur en m'écrivant. Comment, diable! vous avez pu soupçonner que je donnais encore signe de vie au En vérité, je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de ma robuste santé. Mais, caro amico, avez-vous songé, sans que le plus pelil cheveu de votre lête se dresse, quel orage terrible, épouvantable, effroyable, inconcevable, va désormais peser sur ma frêle existence? Grand Dieu ! abandonné des journalistes, que vais-je devenir? Et, enfin, qu'allonsnous devenir tous, misérables artistes, si les cent voix de la presse, les trompettes qui trompent et les tromperics qui trompettent cessent enfin de dire au loin des sottises en notre faveur? Ami, je le vois, il faudra nous résigner et subir le sort, s'il est possible, de tous ces malheureux morts au temps de Rubens, de Michel-Ange, et qui, ainsi que ces derniers, sont arrivés à la postérité sans le secours des journalistes. »
I ne sépare plus la passion de la gloire d'une passion nouvelle qui eût étonné son père : la passion de la satire (2).
Ainsi, cet homme sobre, austère, qui ne vendait pas ses tableaux, et qui, quoique pauvre, trouvait le moyen de procurer à sa mère une vie honorable, de donner des tableaux à des églises, et de prêter sa plume à des publications qui comptaient sur lui pour réussir, ou sa bourse à toute sorte de personnes ; cet artiste qui méditait la gloire et qui entreprenait des toiles de onze mètres de haut,—ne se privait d'aucun des menus plaisirs de la malignité : il semble défier la critique et appeler toutes ses sévérités, pour que l'éloge qu'il compte bien lui arracher soit sincère. L'écrivain jette des flêches au taureau, que le peintre se croit sûr de dompter.
tien de cette lutte vive, acerbe ou joyeuse, n'avait entamé en lui
un ouvrage quelconque en concurrence avec une œuvre connue d'un écrivain français moderne, depuis V. Hugo jusqu'à Scribe, depuis Balzac jusqu'à Salvandy. I offrait au lauréat sa Jeune fille au rideau. (V. Des Préjugés en Belgique. Présente édition, p. 501 et suiv.).
Comme pour le premier concours, six écrivains répondirent à l'appel de l'artiste; deux surtout étaient au nombre des auteurs belges les plus estimés. On ne rencontre nulle part la raison pourquoi le concours n'eut pas de suite ; les ouvrages furent restitués aux concurrents.
(1) M. Hubert Hallaux, de Dinant,
(2) Copie d'une lettre à la comtesse d'Aubaride, 4840.
l'homme tel que son père avait voulu le tremper dans l'amour de la grandeur. Sur la même copie de lettre à la comtesse d'Aubaride où il parle de sa passion pour la satire, on trouve cette pensée :
« L'homme n'est grand que par la probité et le talent, non par la naissance ou la fortune. »
Ces escarmouches d'ailleurs n'étaient que des délassements pour le lutteur; car cette première phase de sa vie est très-féconde.
Le concours contre le journalisme offre le même spectacle. On crut d'abord à une plaisanterie; les grands journaux la trouvèrent mauvaise où charmante (4): c'était tout un. Elle sourit à d'autres. Le concours fut ouvert : le Patrocle fut gagné, puis mis en loterie par le lauréat; et c'est ainsi que la grande toile, peinte à Rome, admirée par Thorwaldsen et Camucchini, saluée au passage à Anvers avec enthousiasme el regardée comme une œuvre de premier ordre à Bruxelles, cette œuvre que l'artiste avait méditée avec tant de conscience, exécutée avec tant d'amour, montrée au publie avee tant d'espérance, sortit de ses mains, au moment où il se refusait à vendre aucun tableau, et devint la propriété d'un épicier (2).
Mais Wiertz ne devait pas laisser s'arrêter là les destinées d'une œuvre dont les premières esquisses remontaient à sa jeunesse. En parlant d'une autre grande toile : la Æévolte des Enfers, qui resta longtemps cachée et hors de ses mains, ce qu'il appelle être au pilori, il a montré en quelques lignes jusqu'où il portait l'amour de cette famille de
srandes œuvres qu'il voulait créer autour de lui :
« C'est le matin, dès l'arrivée du jour, que M. Wiertz fait une révision générale de ses œuvres. Suivez-le de tableau en tableau, vous l'entendrez se dire à lui-même : Ceci est mauvais, cela devrait être mieux, voiei un orand défaut, nous n'y retomberons plus, cela sera corrigé demain. Chaque tableau a son jour, son heure, pour être revu, perfectionné; ce sont des enfants soignés, élevés avec amour par une main paternelle. sait l'artiste; après la
» Dans les premiers temps, une pensée triste saisis révision du matin, le piiori de la salle Saint-André (à Liège) se dressait devant lui : la Révolte des Enfers ne recevait pas, comme les autres, la nourriture de chaque jour (3). »
(1) Voir le Moniteur du 6 et du 47 septembre 1839, l'Observateur du 17, le Courrier belge du 18, l'Organe des Flandres du 20.
@) Lettre de M. Labarre à Wiertz.
(5) Ce rapport de l'artiste au ministre sera imprimé plus loin, dans les annexes
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Il devait écrire ailleurs qu'une œuvre « sortie de son atelier et ne recevant plus les corrections qu'amène le temps n'est, au point de vue de M. Wiertz, qu'un ouvrage indigne de lui. »
Wiertz ne voulut pas avoir de pareils regrets au sujet du Patrocle (1). N'espérant pas récupérer son œuvre, il songe à la remplacer. On lui offre de la mettre en lumière dans un musée (2), où il pourra la retoucher; il préfère l'abandonner à la destruction, car il peut faire mieux. Déjà, en lithographiant le premier Patrocle pour les souscripteurs de la loterie, il.y avait apporté de notables changements. En 1845, il expose, à Liége d'abord, à Bruxelles ensuite, une nouvelle toile sur le mème sujet. Ses amis les plus enthousiastes avaient loué la couleur vénitienne de la première toile, tandis que ses critiques les plus vifs, comme Jérôme Baruch, en reconnaissant dans l'œuvre un remarquable dessin, une peinture vigoureuse, un sentiment puissant, avaient reproché à l'artiste une couleur de convention (3). Wiertz ne tint compte de l'éloge; il abandonna la couleur vénitienne pour la gamme plus vive, plus franche et plus variée de l'école flamande, et ce n'est pas le seul changement qu'il ait apporté au nouveau Patrocle : I y ajouta un cadavre gisant à terre pour rompre la monotonie des lignes produites par les jambes des lutteurs ; il changea même la pose d'un de ses principaux personnages : Ménélas tirait du bras gauche le cadavre de Patrocle, pose difficile, longtemps essayée ; l'artiste le fit tirer du bras droit, et cette correction donne au mouvement du bras plus de vigueur et de vérité, en même temps qu'elle ajoute de l'éclat à la couleur. Ainsi, de progrès en progrès, il arriva que cette première toile, si admirée à Rome et en Belgique, fut répudiée par l'artiste, qui espéra longtemps sa perte et qui n'eût désiré rentrer dans sa possession que pour la détruire, non-seulement parce qu'elle avait été vendue, endommagée, rentoilée, retouchée par une main étrangère, mais surtout parce que la couleur n'était pas flamande et qu'il avait fait mieux.
Wiertz aimait la critique : il n'avait voulu mystifier que l'ignorance ;
(1) « La destinée un peu nomade du Patrocle premier, disait la Tribune de Liége, a exposé le tableau à une rapide altération; des lésions profondes ont décidé l’auteur à recommencer l'œuvre plutôt qu'à réparer la toile. » 25 janvier 1845
« Ce quelqu'un w’avait pas chez lui de pan de mur assez large pour y placer le prix de sa victoire On dit que le tableau fut mis en cave. Bref, l'humidité fit son jeu et le tableau fut fort endommagé. » (Moniteur du 24 août 1845).
2) Lettre du bourgmestre de Liége à Wiertz, du 95 janv. 1844.
(3) Le Courrier belge du 14 septembre 1839.
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il avait recueilli les observations et en avait tiré profit. Le troisième Patrocle, comme il l'appelle, ne souleva aucune opposition :
« Cette fois, dit le Moniteur, M. Wiertz à été mieux compris... On avoue que, dans ce qu'on appelait de lextravagance, il y a peut-être le cachet du génie. » (26 août 1845.)
Après la mort de l'artiste, la toile oubliée reparut et ne tarda pas à être achetée par le gouvernement. Aujourd'hni, le premier Patrocle tient le plus haut rang au musée de Liége; le second occupe une belle place au Musée-Wiertz.
Tel est le dernier mot de cette longue lutte, dont le véritable vainqueur
fut l'artiste.
Cette première phase de lutte, où la persévérance dans de grands projets se mêle à une petite guerre de satives, est marquée pour le peintre par des progrès réels dans son art.
Le premier idéal de l'enfant avait été la vérité. À peine arrivé à Anvers, il va voir la Descente de croix et écrit à son père :
« Je croyais qu'on m'aurait pu distinguer la nature d'avec le tableau ; » mais j'ai vu que c'était de la couleur appliquée sur la toile. I va » cependant quelque chose de divin là-dedans (1). »
La première œuvre qui reste de l'élève à Anvers, est un trompe-l'œæil. Mais déjà il s'est demandé ce quil y à de divin dans ces tableaux qui ne sont pas des tompe-lœil, et c'est, en effet, dans la conception qu'il excelle; le rapport du jury du grand concours de 1828 lui reconnaît beaucoup plus de mérite qu'au lauréat « dans la composition et dans l'expression. »
Le tableau qui obtint le prix de Rome appartient à l'école famande. Le séjour de Rome devait transformer la couleur du débutant. Il s'est aperçu combien Rubens a étudié l'école vénitienne, et il veut en étudier les beautés particulières «pour bien comprendre la couleur, » Cette étude apparaît dans le premier Patrocle, peint dans ce ton général roux et chaud, qui distingue les maîtres de Venise. Son yptique de 1838 est peint de même; le ton mélancolique et sévère du Christ au tombeau rappelle bien plus l'Allemagne que Flialie; Eve est bien plus dans le sentiment de Van Eyck que dans celui de Raphaël, et Satan appartient tout entier au peintre, qui l'a représenté dans la fière beauté de l'orgueil, de la jeunesse et de la force : idée nouvelle, con-
(1) Leitre à son père, 9 août 1820
ception hardie, exécution vigoureuse, qui, à elle seule, annonce la maturité indépendante de l'artiste. Mais la couleur rappelle encore Venise, et l'artiste reste classé par tous les critiques dans l'école italienne.
Ce fut le dernier reflet de ses études. Le second Patrocle est peint dans le coloris plus naturel et plus brillant de l'école flamande. Ses petites toiles attestent la mème transformation, et ses vastes compositions surtout consacrent le triomphe de la’ couleur flamande.
Wiertz, cependant, se distingue dans l'école de Rubens, à laquelle, dès ce moment, il Shonora d'appartenir et qu'il voulait continuer el faire progresser. I y apporte la distinction dans la fougue et la pensée philosophique dans le pittoresque. On conserve dans son musée des sé-
ries d'esquisses qui nous font assister, pour ainsi dire, à la génération de ses grandes œuvres; on l'y voit abandonner toute mise en scène qui n'équilibre pas la conception et l'exécution, pour arriver à ce que la forme y brille autant que le fond, sans que l'une empiète sur l'autre el rompe leur harmonie; on ly voit rejeter tout détail exagéré où mesquin et naccepter rien que dans la mesure du vrai, dans une disünetion d'expression et de forme; on l'y voit ajourner son œuvre tant qu'il n'a pas trouvé l'effet pittoresque complet, la gamme de coloris convenable, l'expression de la pensée entière, l'unité de l'idée dans l'unité du clair-obseur et de l'harmonie des couleurs ; tant qu'il y reste une lacune à combler, et que les épisodes ne réalisent pas l'abondance sans profusion et « la richesse d'idées caractéristiques, » comme il dit, Tantôt c'est le dessin qu'il essaie, et l'esquisse au trait révèle une main sûre; tantôt c'est le clair-obseur, et l'esquisse est estompée au fusin par masses d'ombre et de lumière; tantôt c'est la couleur, et les couleurs primitives Gclatent sous son pastel où son pinceau, dans une gamme quil veut appropricr au sujet. La première esquisse du Patrocle rappelle David, sa première exécution est vénitienne; Wiertz répudiera l'un et l'autre pour la couleur flamande. La première esquisse manque de mouvement; d'autres cherchent le mouvement en plaçant au-dessus des combattants de petits génies agitant des torches , dans le goût de Flaxman ; d'autres exagèrent la fougue du combat. Wiertz ne garde de ces essais qu'un groupe unique, un épisode simple et sévère, un mouvement large, et, après sa première grande toile, après une lithographie où il reproduit l'œuvre en l'améliorant, il trouve à la perfectionner encore.
Les esquisses du Triomphe du Christ dénotent les mêmes soins chez un artiste qui enlevait l'exécution dernière, mais qui méditait mûrement