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la conception. Il a tracé pour sa prenuère idée un cadre plus haut que large; mais il comprend bientôt que la fuite des démons devant le Christ demande de l'espace en largeur, et il n'exécutera l'œuvre que lorsqu'il aura trouvé les épisodes complets qui doivent rendre son idée, et surtout cet ange qui vole avec la rapidité de l'éclair et chasse l'enfer devant lui, comme une foudre vivante.
Toutes ces esquisses étaient condamnées à la destruction. Elles ont été recherchées avec soin et conservées. Toutes révèlent la même conscience dans le travail, la même étude profonde des conditions de l'art, de la conception, du dessin, du coloris, du clair-obseur. Il n'est rien peutètre qui honore davantage l'artiste, en offrant des sujets utiles à Fétude de l'art.
Reprenons la suite chronologique des travaux de l'artiste, après 1839 (1).
— 1840. Exposition de Liége.
La Esmeralda et Quasimodo (déjà connus).
Les quatre âges de la vie humaine.
— Le 11 février, Wiertz écrit au Journal du commerce d'Anvers :
« Je viens de lire dans votre journal que quelques personnes qui, sans doute, me connaissent bien peu, me font l'honneur de me proposer comme professeur à l'académie d'Anvers. Afin de faire connaîlre ma pensée aux personnes qui s'intéressent à moi, je vous prie de vouloir bien insérer ces lignes :
« La seule place où j'aspire et devant laquelle toutes les places du monde
(1) N'oublions pas de mentionner, en octobre 1858, la publication d'un article intitulé: L'Académie d'Anvers, Mathieu Van Brée.
Le Journal d'Anvers, en reproduisant presque en entier cet article, disait : « M. Wiertz, elève de M. Van Brée, a fait une belle et noble action en rendant à son maitre cette éclatante justice. »
Van Brée était alors vieux, malade, méconnu. Lorsque, à son retour de Rome, Wiertz lui avait écrit cette lettre si importante que nous avons citée, le vieux professeur avait dû lui faire répondre par son fils. (25 décembre 1867.) À la réception de cet article, Van Brée répondit par une lettre signée de sa main :
« Je vous remercie de grand cœur, dit-il, de votre bon souvenir. Ma santé, quoique délabrée par une maladie fâcheuse, se soutient cependant... Je suis assez heureux pour pouvoir vaquer à mes occupations. Je me rends tous les soirs en classe et j'aide journellement de mes conseils les artistes qui veulent bien me les réclamer... Quoique les temps et les hommes soient bien changés depuis l’époque à laquelle vous faites allusion, je me plais pourtant à me rappeler ces temps heureux où je ne rêvais que le bonheur de mes élèves. … »
Un an après (15 décembre 1839), Van Brée n'était plus.
ne sont rien pour moi, c'est celle où la postérité élève l'artiste. Loin de songer à enseigner ce que moi-même j'ai grand besoin d'apprendre, je veux consacrer ma vie à l'étude des grands modèles. Heureux si celte vie de travaux m'ouvre un jour la carrière où se sont illustrés ceux dont le nom reste après eux; plus heureux si mon exemple vient à servir de leçon à quelques-uns de mes concitoyens! »
Jamais il n'accepta de faire partie d'aucun jury (1), ni de l'Académie (2), et plus tard il écrira :
«Je viens de lire dans les journaux que l'on songeail à me donner la place de Wappers. Si, au moment où le philosophe profond médite sur des matières sublimes, on venait lui dire : Monsieur, voulez-vous nous apprendre l'alphabet ? Je pense que l'homme, logé dans les nues, tomberait subitement de toute la hauteur de l'atmosphère (3). »
1840. Exposition de Paris. — Il y envoie deux toiles : l'une de Rubens, l'autre de lui : Une Vierge, signée Lerailleur. Toutes deux sont refusées.
1841. Passage Lemonier, à Liége. — Il y expose deux tableaux : Un Satyre faisant danser des enfants au son du tambour de basque. — Vingt et une jeunes filles.
« Nous saisissons cette occasion, dit l'Æspoir, de Liége, pour démentir un bruit qui court en ville à propos du Satyre et des Nymphes. Il est faux que ces tableaux soient vendus. Wiertz s'est décidé à ne vendre aucune de ses œuvres. »
1841. Une Nymphe couronnant un enfant.
« Quelques personnes ont été étonnées, dit FZspoir, en lisant la note dans laquelle nous déclarions, autorisés par lui, que Wiertz avait pris le parti de ne vendre aucun de ses tableaux...
» Cependant, que lon ne se méprenne pas sur l'intention de Wiertz, ee n'est pas pour les conserver qu'il refuse de vendre ses tableaux ; il
(1) J'ai toujours professé le principe qu'il y a témérité à un artiste, quel qu'il soit, de prétendre formuler un jugement équitable sur des œuvres contemporaines ; je ne puis partant accepier ces fonctions (de juré pour l'Exposition de 1840) qui n'imposeraient des devoirs tout à fait contraires à mes opinions. (Lettre à M. le trésorier de la Commission, 1840).
(2) Plusieurs journaux s'étant étonnés de ne pas voir son nom parmi les nouveaux membres de l'Académie, Wiertz écrivit aux journaux pour diseulper le gouvernement des reproches qu'on lui adressait : « M. Wiertz, fidèle à ses principes et ayant sur l'art des idées qui ne sont pas partagées par ses confrères, n’a pu accepter l'honorable proposition qu'on lui a faite. »
(5) Copie de lettre sans date à M. Wolfers.
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en fera un plus noble usage, un usage qui sera fécond en résultats bienfaisants pour sa patrie. » (21 janvier 1841.)
Cest à la mème époque qu'il écrit au ministre de l'intérieur : « Mon but, en fusant de l'art, cest la gloire, la gloire de mon pays. » Et un autre jour, il lui dit que son œuvre (la Révolte des Enfers) ne peut être faite que dans un but de gloire et de nationalité. (Octobre 1841.)
Les intentions de l'artiste de laisser ses œuvres à son pays apparaissent déjà ici avec évidence.
1841. Exposition de Gand.— Le Christ au tombeau, — un Satyre, — une Nymphe et des enfants, — Vingt et'une Jeunes filles (esquisse). — Les quatre àges de la vie de l’homme (costumes italiens). (GarALoGuE).
1841. Liége, ancienne église Saint-André. — La Révolte des Enfers contre le Ciel. Nous aurons à revenir sur ce tableau.
1842. Fête de Méhul à Givet. — Wiertz peint le portrait de Méhul, d'après un portrait au pastel, le seul pour lequel le grand musicien ait posé, etil en fait don à la ville de Givet. (Lettre du 20 juin 1842.)
1842, Exposition de Bruxelles. — La Révolte des Enfers, exposée au temple des Augustins. — Le Afartyre de saint Denis, — Tableau de genre (1), — Une jeune fille nue, — La femme à lu toilette, — Une
lemme athlète (Statuetie en plâtre). (CATALOGCE DE L'ExPosITIoN.) Cette exposition est le point culminant de la lutte. L'artiste à fait annoncer qu'il à mis : trois jours à peindre le #
vint Denis, une toile immense; un jour pour la Jeune fille à la toilette ; Vingt jours pour la Révolte des Enfers, qui na pas moins de 1,300 pieds carrés; il a abordé la sculpture, et il à ajouté à tout cela une carotte, tableau de genre, « peint au patientiotype, après trois jours de leçons. » Œesl alors aussi qu'il publie sa première revue de salon et sa lettre à Don Quiblague. (N. pages 135 et 282).
1843. Exposition d'Anvers. — L'Æ'ducation de la Y ierge, — la Femme à la toilette, — Une Femme athlète.
Au bas de l'Education de la Vierge, l'artiste a écrit :
« Pour être placé à côté du tableau de Rubens, représentant le mème » sujet (Musée d'Anvers).
» Établir un parallèle entre nos œuvres et celles des grands maitres. » cestle puissant moyen de nous instruire et de nous élever. (Diderot). »
184%. Exposition de Liége et de Gand. — L'Age d'or, — une Tête
(1) C'est la carotte
d'étude représentant l'Orgueil et la Lächeté, —une Baigneuse (statuette. — une Femme athlète (statuette). — À Gand, il ya, en plus : La Femme à sa toilette (1).
« L'auteur, dit le livret, ne Soccupant point de l'art dans un but » matériel, ne vend pas ses ouvrages. »
La lutte continue. Orgueil et lächeté est la charge d'un journaliste qui à vivement critiqué l'artiste sur son exposition de 1849, et que Wiertz à déjà nommé Don Quiblague. La nouvelle statuette est dédiée « à linnocente commission des beaux-arts d'Anvers ». qui à trouvé une de ses femmes trop nue.
184%. — Le 96 août, Wiertz perd sa mère, âgée de 76 ans.
Novembre. — Liége, Salle Saint-André. Le nouveau Patrocle.
1845. Exposition de Bruxelles. — Un Combat d'Iomère (le nouveau Patrocle).
IL publie : Le Secret du Diable : Des Préjugés en Belgique. (V: p.301.)
1846. Exposition d'Anvers. — Un Combat d'Homère.
1847. Exposition de Gand. — Deux jeunes Filles ou la Belle Rosine.
1848. Exposition de Bruxelles. — Le Triomphe du Christ, — la Fuite en Égypte. Le livret dit : « Ces deux tableaux, de trop grande dimen- Sion pour être placés dans les salles du Musée, sont exposés rue du
Renard, n° 35. »
Wiertz publie une revue du salon illustrée. (V. p. 161.)
Pendant cette période, les difficultés se pressaient devant l'artiste,
» Si M. Wiertz est assez riche pour ne pas vendre ses tableaux, tant À » mieux pour lui», avait dit un journal. — Wiertz au contraire était 4 pauvre; Cest un artiste sans fortune qui se refuse publiquement à vendre ses tableaux. %
Wiertz, en outre, voulait faire de la grande peinture. Le prix du
(1) « L'Étude et la statuette sont exposées à Gand dans un cabinet particulier Lorsque vous êtes dans une des petites salles de l'exposition, un homme vous murmure en rougissant un mot à l'oreille; puis, il va voir si personne n’approche de cette salle presque toujours déserte, et, lorsqu'il est assuré que vous êtes bien seul avec lui, il entr'ouvre discrètement une porte fermée à triple tour et vous introduit dans le sanctuaire... » (L'Observateur du 31 juillet 1844 )
On à peine à comprendre ce mystère, Ces œuvres sont aujourd'hui exposées au Musée Wiertz.
concours de Rome lui avait permis de louer le plus vaste atelier de la capitale artistique de ltalie et de se faire tisser la grande toile du Patrocle. Rentré dans son pays, n'ayant d'autre ressource que le portrait. il est réduit à chercher partout les moyens de peindre de nouvelles grandes œuvres, et Cest un artiste sans atelier qui brave ainsi l'opinion publique.
On trouve dans sa correspondance de nombreux détails sur ces deux points :
[1 était encore en Htalie qu'un amateur belge lui écrivait pour lui demander une œuvre. Revenu en Belgique, Wiertz esquive toutes ses instances. Cet amateur, après « s'être recommandé à son souvenir pour un tableau de chevalet », Savise de remettre une petite somme à sa mère, en à-compte du prix du tableau désiré; Wiertz lui renvoie cette somme par les messageries (1). La même personne entre de plus en plus dans son intimité, sattache à lui rendre de petits services, cherche tous les moyens de lui procurer des ressources et des succès : Wiertz ne cède point. Get ami lui demande un tableau de cabinet; il vient d'en commander un à un autre peintre, et lui-même a choisi le sujet : Rodolphe de Wert, assassin de l'empereur Albert V. « Jai » choisi ce sujet, à cause que son objet fait époque, le supplice de la » roue ayant commencé par lui. Lisez les Annales de l'Empire, par » M. de Voltaire. » (Lettre à Wiertz du 16 juillet 1837).
Wiertz, après toutes ces instances, répond :
« Je dois vous avouer que ce genre de peinture est incompatible avec ma manière de voir, et, quoique j'aime à traiter tous les genres de peimture possible, je ne ferai jamais choix, pour le cabinet d'un ami, d'un sujet où l'art ne peut développer toutes ses beautés. En effet, tout ce que le moyen-âge a de plus piquant dans ses mœurs, de plus bizarre dans ses costumes et ses armures, ne pourra jamais rivaliser avec le beau, le beau immuable des Grecs, celui qui constitue le grand talent de Michel-Ange et de Raphaël. » (24 mai 1838).
L'ami se le tint pour dit et ne demanda plus que des tableaux dont le sujet fût choisi par l'artiste où dont l'esquisse fût achevée.
Un autre jour, la même personne offre de lui faire obtenir la commande de tableaux de. famille (2). Wiertz lui répond quil veut
— Lettre à
(4) Quittance des Messageries générales de 190 florins, 14 juin 18 Wiertz, du 14 juin.
(2) Lettres du 17 septembre et du 26 novembre 1859
peindre « des tableaux pour la gloire, des portraits en buste pour la soupe. » L'ami s'extasie devant cette noble vocation et demande une exception en faveur de l'amitié (1). I lui offre sa maison, sa cuisine, sa cave; Wiertz veut garder son chez soi. Il lui offre sa nièce (2); Wiertz cherche l'indépendance dans le célibat. Il lui achète une maison pour lui seul (3), l'artiste la paiera en tableaux ; Wiertz refuse. Acceptera-t-il au moins des services, le prix de portraits, de petits présents à sa mère, du vin, des fruits, ete., le tout « à libérer chez le père éternel (4)? » Sans doute ; car il croit à l'amitié désintéressée et, sison ami aime tant ses tableaux, Wiertz « les déposera tous chez lui », s'il le veut. Mais Wiertz « n'est pas un marchand », et il suppose bien que l’homme qui se dit son ami ne peut être « un acheteur, » — Enfin, cet ami lui dit qu'il nè fait pas « le commerce de tableaux » et lui promet que ses œuvres (se trouveront, à sa mort, à la place où l'artiste les aura mises. »
C'est ainsi que plusieurs œuvres sortirent des mains d'un artiste qui ne voulait point vendre de tableaux.
À plusieurs reprises, lestrésoriers des diverses expositions publiques, ou des amis lui demandent, pour de riches amateurs, le prix d'une œuvre exposée : tantôt {a Æsmeralda, tantôt les Quatre Ages de la vie, tantôt une Jeune fille nue, tantôt la Belle Rosine, tantôt le Christ au tombeau (5). La réponse est invariablement la même : silence ou refus.
Touie sa vie, des amateurs reviendront à la charge et l'engagcront à vendre ses tableaux: des amis mème, et ceux qui ont pris la plus grande part à ses luttes de pamphlets, le presseront : « Mais vendez donc! feriez-vous, par hasard, consister la gloire à vendre cher (6)? » — Mème quand il put vendre cher, la réponse de Wiertz fut invariable.
Comment vivait-il, cependant? Ses portraits lui suffisaient, et il trouvait encore le moyen de prêter son pinceau à des œuvres de bienfaisance, et de servir des amis de sa bourse, ou des journalistes de sa plume, ce qui leur donnera des abonnés (7).
(1) Lettre du 29 novembre 1859.
(2) Lettres du 15 novembre 1859 et du 28 août 1844,
(3) 22 janvier 1844.
(4) Lettre du 25 février 1840,
@) Ces lettres sont conservées.
(6) Lettre sans date de M. L. L.
(7) Lettre du rédacteur du Charivari, 14 novembre 1858; lettres du rédacteur de la Commère, 25 août 1842, ete., ete, — Id, 24 mars 1844
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Ainsi, content de peu, contentus pauci, l'artiste tranchait une première difficulté, réputée insurmontable.
L'autre difficulté ne pouvait pas être résolue par l'artiste seul. Conment trouver les moyens de peindre une nouvelle grande toile à opposer à Rubens? Déjà, pendant ses études, il avait esquissé la Révolte des Enfers, et à Rome il avait hésité entre ce sujet et le Patrocle. Dès 1839, il songe à la cathédrale d'Anvers pour y placer la gigantesque composition, Un ami lui fait faire le plan de la nef où se trouve la Descente de croix (4). Mais la fabrique de l'église Notre-Dame à Anvers pourrait faire des difiicultés. L'archevèque est consulté : il craint l'encombrement du monde qu'attirerait le tableau dans la cathédrale (2). Toutes les réponses équivalent à des refus.
Avant tout cependant, il lui faut un local assez vaste pour y peindre l'œuvre immense. I avise une église de Malines abandonnée, mais, à la première démarche, il apprend qu'on va définitivement en faire un arsenal (8).En 1840, il termine une lettre, qu'il imprime etadresse au ministre, par ces mots : € Si ma proposition obtient votre approbation, ordonnez, M. le ministre, qu'un atelier soit mis immédiatement à ma disposition (4).» [1 sollicite du gouvernement le subside nécessaire aux frais de l'œuvre. La demande n’est pas repoussée. M. le baron de Lafaille, directeur des beaux-arts sous M. de Theux, lui offre l'ancienne église des Augustins, à Bruxelles, avec la faculté de laisser son œuvre au gouvernement où à la cathédrale d'Anvers (5). L'église des Augustins ne lui convient nullement. 1 cherche ailleurs.
Le ministère change; M. Rogier, qui remplace M. de Theux, est saisi du même projet. Wiertz s'est décidé à informer le publie que l'immense tableau deviendra la propriété de quiconque se chargera des frais d'exécution (6), et il l'annonce au nouveau ministre, M. Rogier reprend l'idée de son prédécesseur. Mais l'artiste, assuré de ses frais préalables, en est toujours à chercher deux choses à la fois : un atelier pour peindre son tableau, une église convenable où on veuille
l'accepter gratuitement.
(1) Lettre de M. Florent Mols, 50 mars 1840.
(2) Lettres du # avril 1840 ef du 25 avril 1844.
(3) Lettre de M. P. Wauters, du 25 octobre 1859.
(4) Voir plus haut, page 281.
(5) Lettre de M. P. Wauters, du 19 mars 1840.
(6) Lettre au ministre, 5 octobre 1840. Wiertz avait déja trouvé un amateur, comme un artiste, M. Melzer le lui écrit d'Anvers, le 45 octobre 1839.
Il songe à l'église abandonnée de Saint-André, à Liège ; il la sollicite ; même au nom du gouvernement, il ne peut l'obtenir. Une ressource lui veste : désespérant de vaincre l'obstination de la régence de Liége, il pense que le seul moyen est de donner le tableau « au musée que la ville de Liége a l'intention d'établir (1) »; et il en demande l'aulorisation au gouvernement : « Il importe peu, dit-il, qu'une œuvre d'art trouve sa place dans la capitale où dans la province (2). » Le ministre le laisse maître de disposer de son œuvre. En lui accordant le subside, le gouvernement n'a établi aucune restriction à cet égard (3).
L'église Saint-André lui est accordée à ce prix, et c'est ainsi que Wiertz put peindre la Pévolte des Enfers, dans une église abandonnée, pour un musée à peine créé.
Pendant ces négociations, on avait proposé à Wiertz de peindre un grand tableau pour une église gothique nouvellement construite à Tilborg, dans le Brabant septentrional. On demandait son prix :
« Caro Mols, répond-il à un ami, vous voudrez bien dire à ces braves gens que j'irai examiner leur église, que si j'y trouve une place où il n'y a ni cierges, ni chandeliers, ni faux jours, ni coins baroques, je songerai à faire un tableau; mais il faut que je sois libre du choix de mon sujet, et, si j'en trouve un qui me promet de la gloire et non pas de l'or, je leur ferai un tableau pour rien. » (Septembre 1840.)
C'est ainsi qu'il fit le Saint Denis.
Les pourparlers pour la Révolte des Ehfers avaient duré près de deux ans. Wiertz dut récupérer le temps perdu : l'œuvre, longuement méditée, fut rapidement exécutée. Mais, aussitôt qu'il eut un atelier, l'artiste s'empressa de demander à retoucher le tableau, qui semblait abandonné, roulé dans un coin (4). Il fit sur la mème toile une œuvre nouvelle. Alors, il crut pouvoir la mettre au nombre de celles quil cédait à l'État pour être conservées dans son musée. Mais le tableau fut vivement réclamé ; l'artiste résista, et ce ne fut pas une des moindres souffrances de sa vie que cette lutte pour conserver dans son musée une œuvre
(1) Lettre du 15 février 1841.
(2) 15 février 1841.
(5) Lettre du ministre de l'intérieur du 27 février 1841. (4) « Comme il était facile de le prévoir, le long séjour que cette toile a eu à subir dans la salle humide de Saint-André, lui a été pour ainsi dire mortel. » (Le Libéral liégeois, 25 septembre 4847.)
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capitale. Il n'avait pu obtenir un hangar où peindre sa grande toile qu'en s'exposant à des ennuis qui devaient durer plus de dix années.
Un arrangement intervint; l'artiste n’en avait pas rempli les conditions lorsqu'il mourut; c'est pour faire honneur à ses engagements que le gou-
vernementa acheté le premier Patrocle et la donné au musée de Liége (1).
La mort de sa mère avait été pour l'artiste un coup terrible. On a vu combien il l'aimait, tout en résistant aux faiblesses de son âge. Nul ne dira jamais ce qu'il souffrit de cette lutte contre celle à qui, étant à Anvers, il ne manquait jamais de demander, au bas de chaque lettre, sa bénédiction, et dont, étant homme, il voulait faire « son enfant gàtée. » Depuis son retour de Rome, elle avait été habiter Liége avec lui (2). Mais, en janvier 1844, effrayée d'un projet de voyage en Italie (3) que formaient des amis de l'artiste, elle le quitte et rentre à Dinant. Ge fut un grand chagrin pour son fils. Ses parents et ses amis de Dinant lui écrivent, coup sur coup, pour le rassurer sur la santé de la septuagénaire fugitive (4). Le 44 août, Wiertz était appelé à Dinant par un médecin qui prévoyait la mort prochaine de sa mère. Il y courut, et, le 26, — après qu'il eût fait une dernière fois son portrait sur un petit panneau, emprunté, ainsi que la palette et les couleurs, à un professeur de peinture qui devait devenir un artiste et qui resta l'ami de Wiertz (5), — sa mère mourait dans ses bras.
Son premier eri est déchirant : « Une partie de mon âme vient de s'échapper avec elle! » (6).
Les obsèques terminées, Wiertz ne peut rester à Dinant. Dès le 28,
(4) Nous publions dans les annexes un mémoire de Wiertz au ministre de l'Intérieur, relatif à ces débats.
(2) Quai de la Sauvenière, n° 816, chez M. Gysselinckx. La dernière lettre conservée, de l'artiste à sa mère, est du 29 septembre 1845. Wiertz écrit de Bruxelles : « Ma chère mère,
» J'ai été si occupé jusqu'à ce jour que je n'ai pu vous donner de mes nouvelles plus tôt. Comment va votre santé? I1 me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vue. Je compte rester encore quelque temps ici; je dois attendre que toutes mes afaires d'expasition soient entièrement terminées... Il me tarde, ma chère mère d'aller vous revoir et de vous embrasser. »
(3) Lettre de Mme veuve Rabosée à Wiertz, du 3 mars 1844.
(4) Lettres de M. J. Disière, du 27 janvier; de M. J, Hallaux, du 54 janvier; de Mne veuve Rabosée, du 5 mars 1844.
(5) M. Rofiaen.
(6) Lettre du 26 août 1844,
il règle tous les comptes de sa mère (1), et il ne tarde pas à rentrer à Liége. IL sy tient enfermé. Personne ne le voit; sa santé s'altère; ses amis s'inquiètent, on lui écrit de toute part. Le séjour de Liége lui pèse bientôt à son tour; dès le mois d'août 1845, il se rend à Bruxelles pour PExposition, et il y reste. 8
Cependant, sa passion de l'art ne s'est pas affaiblie. Il souffre, mais il profite de chaque moment de répit pour reprendre le travail et la lutte.
Quand sa mère mourut, le nouveau Patrocle était achevé. En novembre, il reçoit l'autorisation de l'exposer à Liége (2). L'Exposition de Bruxelles prend bientôt tous ses soins ; son tableau « écrase tout ce qui se trouve dans le grand salon », lui écrit un ami, le peintre Mathieu (3). Le Patrocle était mal placé d'abord ; le roi avait acheté un tableau de M. Slingeneyer (4), que la Commission avait trouvé bon de mettre à la place d'honneur. Wiertz ne fait aucune réclamation officielle; il s'adresse au peintre lui-même : son beau tableau « lui permet de croire à l'élévation de son caractère d'artiste. » Mais, son succès étant constaté, l'œuvre ne peut rien perdre au déplacement. Wiertz prie M. Slingeneyer de lui céder, « non la place d'honneur, mais l'espace que la dimension de son œuvre réclame. » Cette lettre d'artiste, adressée à un artiste (5), eut le
résultat désiré; les deux peintres fraternisèrent, et le Patrocle put être
vu dans un jour convenable. Le bruit ne tarda pas à circuler que Wiertz allait recevoir un titre. Wiertz en rit beaucoup, ainsi que des sollicitations qui l'engageaient à saisir « les circonstances » (6).
Les années 1845 et 1846 furent des plus agitées pour l'artiste. Cest alors qu'il ouvre un nouveau concours, en publiantson Secret du Diable. C'est alors qu'il rompt avec le séjour aimé de Liége. — Cest alors qu'il cherche et trouve un vaste local, qu'il fait appel aux amateurs qui pourraient lui prêter des tableaux de Rubens et qu'il déploie une énergique activité à rassembler le plus grand nombre possible de ses tableaux dans son vaste atelier d'emprunt. Il souffre toujours : « Ma santé est toujours la même : un jour bien, un jour mal » (1). Mais
(1) I les avait conservés.
(2) Lettre du bourgmestre de Liége. 25 novembre 1844. (5) Lettre du 15 août 1845.
(4) La Mort de Jean Jacobsen.
(5) 20 août 1845.
(6) Lettre à Wiertz, du 9 septembre 1845.
(7) Lettre à M. Ferdinand Hénaux. 98 janvier 1846.
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l'inaction est son plus cruel ennui : « Avez-vous oublié combien je souffre de cette inaction! » (1). « Ma santé ne me permet pas de travailler tous les jours (2). » Mais il fait des portraits (3); il ne perd pas une occasion d'être utile et il persiste dans toutes ses résolutions. — C'est alors qu'il écrit à une parente : « Cherchez une personne qui veuille bien vous prêter 100 fr. (pour un parent dans le besoin) ; je m'engage à faire de mon mieux le portrait de cette personne, » (4) ou qu'il envoie à des amis, tantôt un billet de 500 fr. (5), tantôt 50, tantôt 100 fr. (6) et davantage (7). Jamais cependant il ne veut vendre de tableau : « Les infämes » croûtes que j'ai faites jusqu'à présent sont indignes de moi, et souvent ) j'ai préféré me trouver dans le besoin que de me défaire de ces mau- » vaises choses, sicompromettantes pour ma gloire. Aimer ainsi la gloire, » n'est-ce pas le comble de la folie? Mais enfin, cette folie soutient ma vie » et fait mon bonheur; tout l'or du monde ne pourrait remplacer cela. » À me voir ainsi conserver mes tableaux, ne dirait-on pas que je les » aime et que je les adore? Eh bien! vous ie savez, c'est précisément le » contraire. C'est parce que je n'y tiens pas du tout, c'est parce qu'ils » sont indignes de moi que je ne veux pas m'en défaire et que j'ai juré » de les brûler si je me trouvais en danger de mort (8). »
Wiertz ne songeait pas à mourir. Cest alors quil se prépare à peindre deux grandes compositions qui prennent déjà tout son temps. Le 13 juillet 1846, la grande toile qui doit servir à l'une d'elles est arrivée d'Anvers à Bruxelles. Le 3 août, il écrit à un ami : « Je vous annonce » que ma grande toile est prête, (pour le Triomphe du Christ). Le tableau » de l'église Saint-Joseph se prépare aussi dans ma tète : (la Fuite en » Égypte) (9). » Et un autre jour, 7 septembre 1846 : « Je n'ai pas encore
(1) Lettre sans date à deux dames de Liége.
(2) Lettre aux mêmes, du 7 septembre 1846.
(5: Lettre aux mêmes sans date, déjà citée.
(4) Lettre à Mme veuve Disière, du 6 juillet 1846, publiée par M. Labarre. Le brouillon est conservé,
(5) Lettre d'envoi. Septembre 1846.
(6) « Je suis bien malheureux! Je n'ai, en ce moment, à ma disposition que le billet de 100 fr. que voici, etc. » (Lettre sans date, 1846).
« Je ne puis vous dire combien je suis contrarié ; ayant eu quelques dépenses à faire, ces jours derniers, je me trouve, en ce moment, dans la position Qu véritable artiste. Les 50 fr. que je joins ici pourront-ils vous servir? » (15 mai 1846.)
(7) Reconnaissance sur timbre de 550 fr., 11 juillet 1846.
(8) Lettre à M. L. Labarre, Septembre 1846.
(9) Lettre à M. P. Wauters.