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Huit ans après, des circonstances nouvelles devaient amener une troisième convention. Une rue fut percée dans les abords du musée, de facon à laisser, entre la propriété de l'État, sur sa plus grande largeur, et la rue nouvelle, un terrain à bâtir de forme tiangulaire. Wiertz s'inquiéta, craignit que des maisons ne vinssent entourer son jardin et masquer le musée; il s'adressa au gouvernement.
« Déterminé, dit la convention du 6 février 1861, par les avantages considérables que le domaine de l'État trouverait dans l'annexion du terrain de M. D., annexion qui aurait pour résultat de faire aboutir la propriété appartenant déjà au domaine, par une large façade, à la rue du Remorqueur, M. Wiertz a ouvert des négociations tendant à l'acquisition du terrain dont il s'agit, ete. »
Par ce contrat, le gouvernement autorise Wiertz à acquérir le terrain pour le compte de l'État. Mais, en considération des avantages qu'il doit retirer de celte acquisition, l'artiste cède à l'État un tableau de plus : Le Phare du Golgotha, que lun des deux actes signés le même jour évalue à 300,000 francs. La somme à payer par l'État est de 23,000 francs.
De ces trois contrats il résulte que, pour une somme de 87,000 fr. (1), et à charge d'un usufruit dont l'artiste devait jouir bien peu d'années, l'État devenait propriétaire d'un vaste terrain, des plus avantageusede sept tableaux
ment situé, d'un bâtiment qui sert au musée Wiertz € de l'artiste, dont un seul était évalué par contrat à 300,000 francs et dont un autre, le Triomphe du Christ, avait été l'objet d'une offre de 100,000 francs de la part du gouvernement russe.
Ces calculs ne furent pas sans se présenter à l'esprit de l'artiste : La vente d'un tableau, comme il l'avait écrit au ministre, pouvait lui faciliter les moyens de se créer lui-même un musée, et plus d'une pro-
osition, comme l'achat du Christ au tombeau, comme l'exhibition d'une ( ,
grande œuvre à l'étranger (2), lui avait été faite. Mais ces conventions,
qui ne passèrent pas dans les Chambres sans quelque opposition conire un ministre tombé, semblèrent à l'artiste préférables à tout : elles lui
permettaient de conserver ses tableaux pour lui et pour son pays; el
(1) Chiffres ronds.
(2) Wiertz avait pensé plus d'une fois à faire voyager ses tableaux; d'abord 1e Patrocle : Lettre du ministre, 22 mars 1847; puis, le Triomphe du Christ : Projet de contrat offert à l'artiste pour l’exhibition de ce tableau en Angleterre, décembre 1848. Lettres de M. Fr. Dam, datées de Londres, 10 et 94 janvier 1849.
toute sa vie, il conserva une sérieuse reconnaissance envers le ministre qui avait rempli ses vœux.
Ainsi, sans avoir vendu de tableaux, l'artiste avait enfin un atelier, I se hâta d'y rassembler au grand jour toutes ses œuvres.
Cela ne pouvait lui suffire. Wiertz voulait se servir de cet atelier et remplir ce musée. Et déjà il médite un double progrès : dans le matériel de l'art et dans la conception.
Dès 1847, il a écrit sur la peinture à l'huile une page très-vive (1) : « Un temps viendra, disait-il, où l'on prendra en pitié la peinture à l'huile. » En 1851, dans une nouvelle revue de salon, il consacre un mot à la fresque; il signale le wasser-glass des Allemands comme un procédé préférable à l'huile, mais susceptible de perfection. Il faut à la grande peinture un procédé meilleur, ditil, et il ajoute : « Attendons avec confiance le résultat de recherches nouvelles-(2). »
Quand Wiertz écrivait ces lignes, il était certain d'avoir trouvé.
La grande peinture souffre du miroitement de la couleur à l'huile et se plaint des difficultés de la fresque. Depuis longtemps, on cherchait à remplacer la fresque ancienne par de meilleurs procédés. Wiertz, que ni le wasser-glass ni l'encaustique ne satisfaisaient, voulut réunir les avantages de l'huile et de la fresque, en évitant les inconvénients de l'une et de l'autre. Sa première idée, sa véritable invention, fut d'abandonner la muraille comme la cause de la plupart des difficultés de la fresque et des dangers qu'elle fait courir à l'œuvre; il se mit à cher: cher un procédé de peinture mate sur toile. Son succès, at-il dit, dépassa toutes ses espérances (3).
Ses premiers essais remontent à l'époque où, pour se trouver à proximité de l'usine du Renard, il avait loué une maison, boulevard du Midi, (1846). Aussitôt son atelier construit, il les reprit avec ardeur. En 1850, il avait peint plusieurs figures, esquissé quelques compositions, pour mettre à l'épreuve les différentes manières d'employer son procédé, En 1853, il abordait une immense toile, « en vue surtout d'établir une comparaison entre son nouveau procédé et la peinture à l'huile (4). » Les journaux annonçaient sa découverte (5) et le public était admis à
(4) Voir plus haut, pp. 507 et suiv.
(2) Voir plus haut, p. 548.
(5) Voir plus haut, p. 110.
(4) L'atelier de M. Wiertz (petit catalogue), par Marcelin Lagarde. () L'Indépendance du 22 mai 1855, etc.
TN
voir. à côté du Patrocle, là Lutte homérique. Enfin, lorsque, en 1859, 1l publia une première brochure pour énumérer les avantages de son Invention, les murs de son atelier étaient presque couverts de grandes peintures males.
Ces recherches, la bâtisse du musée et ces premiers essais de peinture nouvelle avaient pris à l'artiste plusieurs années, (1846-1855) ; mais ces années n'avaient pas été perdues pour son art.
La peinture est emparée des annales des peuples; les grandes scènes de l'histoire ont pris place, dans nos musées, à côté des sujets païens ou chrétiens, et les martyrs de la liberté à coté des martyrs du christianisme, Wiertz voulut entrer dans la vie moderne autrement que sur les pas de l'histoire : une fois en possession dun atelier et d'un procédé meilleur, rivaliser avec les maîtres dans la conception et l'exécution ne lui suffit plus; il veut peindre le monde nouveau, être de son temps et faire passer dans la fresque le verbe du xIx° siècle. Dès lors, il laisse Homère, Dante, Milton: il abandonne la mythologie, la religion, l'histoire; il crée ses sujets et les demande aux réalités les plus sombres, aux plaies les plus hideuses du temps, aux rêves supérieurs où aux aspirations les plus généreuses de l'époque.
Après le Zriomphe du Christ, après la Lutte homérique, des œuvres nombreuses de tout genre et de toute dimension, de peinture et de sculpture, à l'huile où au nouveau procédé, vont se suivre, attestant la fécondité de sa pensée et sa volonté de mettre l'art en possession de la vie moderne.
C'est à la fin de l'année 1851 que Wiertz put aller habiter son atelier, Dès lors, il n'exposa plus ailleurs. Voici, depuis le Triomphe du
Christ, la suite de ses travaux :
1849. — L'Enfant brälé, où S'il y avait des Créches, exposé pour li première fois dans l'usine du Renard, en février 1849. 1850. — Jeune fille se préparant au bain. Essai de peinture mate
en grisaille, — La Forge de Vulcain.
1851, Exposition de Bruxelles. La critique en matière d'art est-elle possible ? Revue du salon. (V. plus haut, pp. 209 et suiv..)
Le 96 octobre. — Lettre à l'Indépendance. Wiertz à élevé dans son atelier une tribune de discussion publique; il y convie les feuilletonistes. Voici des fragments de cette lettre :
« Monsieur,
» Je viens d'apprendre, par l'effet du plus grand hasard, que vous aviez
écrit quelque chose dans votre journal sur ma brochure intitulée : Salon de 4851.
» Je ne sais, monsieur, ce que vous en dites: toutefois, je vous remercie, car vos confrères les feuilletonistes et vous-même peul-être, aviez bien juré de n'en dire mot.
» On m'apprend aussi que vous avez un vif désir de faire quelques pelites critiques sur mon nouveau tableau exposé...
» Allons, monsieur, du courage! Venez done me dire à moi-même ce que vous avez envie de m'apprendre ; il y a longtemps que j'attends de vous et de vos confrères cette marque de politesse et de loyauté.
» J'ai eu l'audace de placer à côté de mon tableau des gravures d'après les œuvres de Raphaël, Rubens et Michel-Ange, afin que, à l'aide du parallèle, on saisisse facilement tous les défauts. »
Pour l'instruction du critique, on lit non loin de là les lignes suivantes :
« Deux conditions doivent être observées si l'on veut que la critique soit » juste ctutile. La première, qu'elle soit basée non sur le sentiment indivi- » duel ou le goût d'une mode passagère, mais sur l'exemple.donné par les » grands maîtres les plus constamment approuvés par les siècles.
» La seconde, qu'elle soit communiquée de vive voix à l'auteur même du tableau et soumise à une discussion entre lui et le censeur. »
» Voilà, monsieur, le moyen de faire de la critique utile...
» Vous trouverez au milieu de l'atelier une tribune consacrée à la eritique.
» Allons, point de timidité, de crainte d'enfant! Ne faisons point comme les gamins qui lancent de. loin des pierres aux grandes personnes dont ils
» Je vous jure, monsieur, que vous serez enchanté de mes principes.
» Savez-vous bien, monsieur, que c'est une terrible chose que d'argumenter sur le beau en peinture ? Tenez, le jeune homme inexpérimenté qui s'aventure dans cet infernal labyrinthe, est semblable à une pauvre petile nouche prise dans les fils inextricables d’une affreuse araignée.
» Le guépier est tel, monsieur, qu'il peut tout à son aise engloulir quarante mille feuilletonistes, sans que cela paraisse (1) »
1852. — Il dessine au charbon sur les murs de son atelier : Les Titans menaçant le soleil, un Combat de serpents, ete. Ges dessins se sont effacés. On conserve une petite esquisse du premier sujet.
— La Révolte des Enfers est entièrement retouchée.
(1) La Nation, 26 octobre 1851. — Derrière la tribune qu'il avait en effet dressée dans son atelier, Wiertz avait dessiné au charbon, une immense araignée au milieu de st toile,