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le pastiche du moyenge jusqu'à la peinture microscopique, depuis les mœurs du bivac jusqu'aux modes parisiennes, depuis les chevaux jusqu'aux chiens. Le goût publie n'y fait aucune différence et paie tout, largement; le mème tableau peut se recopier vingt fois, sans fatiguer la vente, et, la vogue aidant, chaque salon bien tenu veut posséder un de ces meubles à la mode. Ainsi Fharmonieux développement de toutes les facultés d'un amtiste, qui fait les véritables et grandes personnalités, cède la place à un spécialisme qui ressemble à ce travail abrutissant d'un ouvrier réduit à faire toute sa vie le même rouage d'une montre.
Le métier est contraire à l'inspiration, à la dignité, à la grandeur, à la mission de l'art; la spécialité tue toute originalité, tout naturel, tout progrès, toute fécondité réelle chez les artistes ; le premier en fait des marchands, l'autre des automates. Ainsi, l'exercice de la liberté a conduit d'abord à la confusion de l'ignorance et au règne des qualités secondaires et de l'art bourgeois !
Cette situation, dont nous poussons à l'extrême les inconvénients, nest pas sans présenter de nombreux avantages. Tout d'abord, elle assure la liberté de l'artiste, elle fait pour lui ce que le xvi° siècle à fait pour les savants, le xvin° pour la politique; elle remplace l'autorité par l'observation, supprime le magister dixit et établit le self-government des beaux-arts. La liberté peut bien s'acquérir au prix de quelques difficultés ; on ne la paicra jamais ce qu'elle vaut.
Puis, les arts modernes, tels qu'ils sont, expriment exactement notre époque de recherche et de transition; ils reflètent ses tiraillements et ses témérités, sa banalité, ses corruptions et ses espérances ; ils afirment là variété infinie de l'art, dans la seule unité possible aujourd'hui : la vérité de l'époque.
Mais ce siècle à aussi ses grandeurs, ses aspirations, son idéal, et l'art moderne à déjà produit bien des individualités puissantes, bien des ressources nouvelles, éléments meilleurs du beau. Le danger le plus notoire de cette situation, signalé par tous Les critiques, remarqué dans toutes les expositions, est de nuire à la grande peinture; mais ce danger lui-même est plus transitoire et plus apparent que réel et durable; car la grande peinture sera toujours l'apanage exclusif des grands artistes, et jamais les talents ordinaires m'en ont été plus écartés qu'aujourd'hui, ce qui est utile; tandis que ces entraves séricuses, ces dures épreuves m'arrêteront pas le génie, elles le forceront au con-
taire — impulsion utile — à sortir des routes battues, à entrer de plain pied dans la vie nouvelle, à créer la véritable grande peinture moderne.
Aussi, par une sorte d'instinct de conservation, qui résiste à tous les cngouements, ce qu'on appelle, ce qu'on attend comme les messies de l'art, ce sont les grandes personnalités. Les écoles, dans les époques de tradition, préconisent surtout le talent; les temps de liberté cherchent de préférence et exaltent par-dessus tout le génie. Le génie ! on lui permet tout, même ce qui va à l'encontre de sa mission: on amnistie Jusqu'à ses erreurs, on accepte jusqu'à ses vices, tant on sent que la grandeur, l'avenir, la puissance sociale de l'art sont dans ses mains.
La critique s'est transformée dans les mêmes vues. Notre époque n'aime pas les panégyriques, elle veut connaître tout l'homme avec les défauts de ses qualités et le revers de ses vertus. Il serait ridi-
cule aujourd'hui d'idéaliser les hommes illustres pour les présenter
comme des héros sans tache, des types abstraits, des êtres légendaires, auxquels rien ne manquerait que d'être humains. Quelle que soit la gloire d’un artiste, on veut voir en lui un homme et non un faux dieu ; on aime à le laisser se peindre lui-même, et l'on à plus de confiance dans une lettre de Rubens ou une phrase de Michel-Ange que dans ces élucubrations qui, pour glorifier un homme, en feraient volontiers un monstre sans me. On veut, enfin, voir le caractère dans l'œuvre, et l’homme dans l'artiste. Notre siècle ne compte que sur la vérité libre ; ce n'est pas avec des légendes idéalistes ou des portraits contrefaits que l'art prendra possession de la grandeur.
La critique, comme l'époque, attend tout du génie, du génie humain ! Mas qu'est-ce que le génie ainsi compris, sinon un agent de révoluüon? Le génie est au talent, ce que le révolutionnaire est à l'homme d'État. L'art affecte deux caractères de grandeur bien distincts selon les époques : Tantôt, quand un peuple où une dynastie s'arrête au faite du succès, l'art, comme sous Périclès, sous Léon X ou Louis XIV, est l'épanouissement d'une civilisation. Tantôt, dans les temps de lutte, l'art se fait le soldat du progrès, pousse le cri du combat et devient révolutionnaire. Wiertz, dans une époque de transformation politique et sociale, a prêté son pinceau à tous les combats du progrès, et jeté la peinture au plus fort de la mêlée. Puis, rèvant le triomphe, et sentant que l'art a besoin surtout de s'épanouir dans les sphères sereines de l'idée, il s’est transporté en esprit dans une ère meilleure, dont il a
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peint les grandeurs et les conquêtes, il a entonné le chant de triomphe e la civilisation future et s’est fait le Michel-Ange de l'avenir.
A tous ces points de vue, où nous avons essayé de résumer les principaux côtés de l'art moderne, à tous ces points de vue, Wiertz mérite
‘être connu, étudié, compris, dans toute la vérité de sa vie, de sa
pensée et de son œuvre. Nul plus que lui, — homme, artiste, écrivain,
n'a bravé le préjugé, rompu avec la mode, lutté contre l'ignorance,
édaigné le métier, pratiqué l'indépendance de l'art, maintenu son droit aux grandes choses, recherché les qualités supérieures de conception et de style. Nul plus que lui n'a conservé, sans concession et sans r'éticence, une personnalité puissante, intacte, indomptée jusqu'à la tombe. — On prétend que les règles sont des entraves à l'inspiration : nul plus que lui n'a conseillé, préconisé, pratiqué l'audace des plus hautes entreprises artistiques, tout en cherchant les lois du beau dans les révélations traditionnelles du génie et du goût. — On veut que l'art soit réel, humain, de son époque : nul m'est entré aussi profondément, aussi vésolüment que lui dans notre époque, dans ses réalités dramatiques les plus terribles, comme dans ses aspirations les plus idéalistes; nul
plus que lui n'a voulu ètre de son temps par lout ce que son temps à de
navrant où de sublime. — On dit que les besoins matériels de la vie sont un obstacle à la grande peinture, à la grande sculpture, que nul wachète et que peu d'États commandent : lui, né pauvre, sans autre ressource que le portrait, ayant systématiquement refusé toute commande, il n'a fait que du grand art, et il est mort en léguant à son pays tout un musée d'œuvres aux proportions gigantesques. — Ce sièele attend tout du génie et veut scruter jusqu'au dernier repli du cœur de l'artiste : lui, n'a dissimulé aucune idée qui pût contrarier le goût publie, aucun sentiment qui pût contredire les idées reçues ; dédaignant les accusations vulgaires autant que la modestie hypocrite, il n'a pas craint de faire de l'orgueil l'âme des grandes choses; il a voulu que ses œuvres restassent inséparables pour ètre appréciées, non sur un choix des meilleures, mais sur toutes et tout entier, et il a osé se juger lui-mème ; et lui aussi, après des luttes où cet orgueil n'a point fléchi, il s'est entendu, non-seulement dans son pays, mais en Angleterre, en Allemagne, même en France, appeler un homme de génie.
Ce n'est pas un panégyrique, — répétons-le, — ni un plaidoyer qui
convenaient ici: la vérité est l'indispensable condition d'un travail pareil, Si la vérité peut être tournée à blâme, le biographe n'a pas dû
hésiter à dire la vérité sur un artiste qui n’a jamais reculé devant une e. Si la vérité est
critique et qui à toujours préféré la discussion à l'élos favorable, l'art y gagnera autant que l'artiste, car la peinture flamande aura trouvé un nouveau maître pour propager dans l’école moderne une science du beau et une audace dont elle fait sa gloire.
Un jour, — et déjà l'œuvre de la postérité a commencé, — un jour, quand les partis auront oublié, quand les passions d'hier auront disparu avec les hommes d'aujourd'hui, quand il ne restera de Wiertz que son musée, ses livres et l'histoire de sa vie de dévouement, on comprendra mieux cet artiste, qui n'eût pas été indigne de la galerie de Plutarque; on se souviendra que, dans une époque de lutte, il a lutté en se plaçant au-dessus des partis; que, dans une époque de liberté, il a proclamé que la condition préalable de la liberté est la science, mère de l'audace ; que, dans une époque d'industrie et de spéculations, il a renoncé même au nécessaire pour rester fidèle à son culte ; que, dans un temps utilitaire et bourgeois, il a compris l'art révolutionnaire, et que, sans autre protecteur que lui-même et en bravant tout le monde, il a fait de la grande peinture; on se demandera comment, né pauvre et resté pauvre toute sa vie, il a pu réaliser des projets qui, el l'on saura qu'il y est parvenu par cette vertu que les Anglais expriment
de l'aveu général, exigent le large concours des deniers publics, d'un mot : le self-help, et qui sont le secret de tous les hommes du peuple devenus grands. Alors, l'école de Rubens reprendra ses hautes destinées, sous l'impulsion de ce nouveau maitre, et l'histoire honorera en Wiertz, non-seulement le génie artistique, mais ce qui est supérieur au génie : le caractère.