ANNEXE
Mémoire à l'appui de la réponse de M. Wiertz à la réclamation de la CHUTE DES ANGES par l'administration communale de Liége.
(Voir pp. 426 et 458.)
Les réclamations que M. le bourgmestre de la ville de Liége adresse à M. Wiertz, et surtout la forme judiciaire qu'elles ont affectée déjà et qu'il menace de leur donner encore, font supposer que ce magistral ignore beaucoup de choses qui devaient être parfaitement connues de ses
prédécesseurs.
Ce récit est nécessaire, et sera bref, autant que possible.
M. Wicrtz habitait Liége lorsqu'il conçut l'idée de peindre une toile intitulée : la Révolte des Enfers; mais il manquait d'atelier pour l'exéculer. L'église de Saint-André, alors abandonnée, semblait convenable à son projet. Cet édifice (devenu depuis le musée) était propre à tout : Lantôl c'était un industriel qui y étalait des curiosités ; tantôt des peintres décorateurs qui y établissaient leur atelier. Bref, commode pour tout le monde, ce local était ouvert à tout le monde ; il suMisait pour en disposer d'adresser une demande au conseil communal.
M. Wier{z crut pouvoir obtenir permission comme lout le monde. L'auteur de Patrocle s'était grandement trompé; il trouva chez les conseillers des antipathies profondes.
Une lettre est adressée, elle reste saus succès. Une seconde, plus pressante, même refus l’accueille; une troisième enfin indisposa fortement les échevins; la réponse au peintre se terminait ainsi : Vous vous prions, monsieur, de ne plus revenir sur ce sujet.
Cette lettre fut un coup de foudre pour l'artiste.
L'impatience le rongeait dans l’enfantement de son œuvre. Revenu de son étonnement, il tente une quatrième démarche; cette fois, il se présente en personne au conseil communal.
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« Je viens, messieurs, dit-il, vous importuner encore; prêlez-moi, je » vous prie, celle salle, je vous offre en échange le tableau que je veux y » exécuter. »
Quelques sourires sardoniques accucillirent celle proposition; mais on voulut bien réfléchir, cependant, et bientôt la salle fut mise à la disposition du peintre.
A peu de temps de là, l'artiste s’installe, peint sa Loile en dix-neuf jours et l'expose au publie; il l’expose ensuile à Bruxelles; puis, fidèle à sa promesse, il la renvoie à Liége.
Là, des portefaix traînent le tableau dans un coin obscur de l'église abandonnée, el on le laisse gisant dans la poussière et l'humidité.
On avail jugé que cette grande machine, fort embarrassante, ne valait pas la peine d'être déployée et mise au jour.
Combien resla-t-elle dans cel état de rebut et de détérioration?
Cinq années !
Cinq années! Un coup de poignard par jour pour l'artiste !
Alors seulement, M. Wieelz commença à comprendre quelle estime on faisait de son œuvre; alors, il apprit que sa loile, qualifiée des noms les plus injurieux, était un meuble maudit, dont on ne savait que faire. Le musée en serait très-embarrassé ; il fallait à la machine un jour particulier, un jour qui rendrait impossibles les autres tableaux. Bref, on eût été bien charmé de: voir le grand colis à cent lieues de là.
Le don de l'artiste était abandonné, avec mépris, et son œuvre exposée à périr.
Les choses en étaient là, lorsqu'un jour, par la voie des journaux, un bon bourgeois de Liége demanda des nouvelles du tableau.
On se décida alors, il le fallait bien, à sortir de son coin le malencontreux rouleau. On déploya la toile, et, soit à dessein de nuire, soil pour donner du jour à la salle, on arracha les appareils qui pouvaient ménager la lumière à l'œuvre dédaignée de l’artiste.
La grande loile était placée enfin, mais dans quelles conditions? Le jour, contraire presque sur tous les points, rendait l'œuvre ridicule; iei, l'on voyait une jambe sans corps, là, un corps sans bras, et quelquefois on ne voyail rien.
— « Que vous disais-je? — s'écriaient alors certains intéressés.
— » Pitoyable ! — répondait la foule, »
En effet, c'était pitoyable.
D'abord, on avait caché l'œuvre, maintenant on la déshonorait.
Placer un lableau dans un jour contraire, c’est mettre le peintre au pilori.
Les tracasseries et les humiliations de ce genre, les artistes seuls savent s comprendre. Jusqu'ici, tout disait à M. Wiertz que son œuvre était chose zréable aux autorités liégcoises; qu’elle était considérée comme un embarras el une charge plutôt que comme un présent ; el que, pour lui, il vaudrait mieux cent fois qu'elle fût réduite en cendres, qu'exposée ainsi au publie. Tout lui disait, enfin, que la continuation de cet état de choses nuisail à sa réputation d'artiste.
Le peintre n’y Lenait plus, ce qui se passait là faisait le Lourment de sa vie.
Le pilori de la salle Saint-André avait déjà duré longtemps, lorsque M. Wiertz songea à bâtir un atelier. Son vœu le plus ardent avait loujours été de réunir ses œuvres, afin de les améliorer sans cesse; il s'était dit : Ne vendons jamais de tableaux; restons pauvre et poursuivons nolre tâche!
D'accord avec le gouvernement, qui avait compris sa pensée, le peintre construisit un vaste local, pour y abriter ses tableaux. Là, M. Wiertz peut, {out à son aise, étaler ses grandes compositions, les voir, les revoir chaque jour, et y faire des changements importants.
C'est le malin, dès l’arrivée du jour, que M. Wier{z fait une révision générale de ses œuvres. Suivez-le de lableau en tableau, vous l'entendrez se dire à lui-même : Ceci est mauvais, cela devrait être mieux, voici un grand défaut ; nous n'y retomberons plus ; cela sera corrigé demain.
Chaque lableau a son jour, son heure, pour être revu, perfectionné ; ce sont des enfants soignés, élevés avec amour, par une main palernelle.
Dans les premiers temps, souvent une pensée triste saisissait l'artiste. Après la révision du matin, le pilori de la salle Saint-André se dressait devant lui : la Révolte des Enfers ne recevail pas, comme les autres, la nourriture de chaque jour.
Sans cesse agité par ce souvenir, M. Wiertz résolut un jour de retoucher sa grande œuvre ; il pria le Conseil communal de la lui renvoyer.
On accéda, sans peine, à la demande, et ce fut avec le plus louable empressement que la grande machine fut expédiée.
Après un séjour de plusieurs années dans l'atelier du peintre, la révolte des Enfers avait reçu trois transformations remarquables, qui en font une œuvre complétement nouvelle et qui font comprendre aujourd'hui ce que l'artiste entend par cette devise : Faire bien n'est qu'une question de temps.
De l'œuvre artistique offerte à la ville de Liége, il ne restait guère que la toile, et, par suite de ces transformations, la ÆRévolte des Enfers élail devenue la Chute des Anges. De nouveaux perfectionnements attendent encore celle œuvre.
Cependant, nulle réclamation n'était faite par le Conseil communal de Liége.
11 était évident pour l'artiste qu'on était bien charmé d'être débarrassé de son œuvre.
La grande machine, si méprisée, était rentrée joyeuse sous les ailes du maître ; elle jouissait d'une lumière splendide et recevait chaque jour plus de vie et plus d'éclat; elle fut acceptée par le gouvernement au nombre des toiles qu'il s'est engagé à maintenir invariablement fixées au mur de l'atelier.
Cette nouvelle, rapportée par les journaux, arrive à Liége, et MM. les échevins se ravisent; cetle toile, si méprisée, a done une valeur! tout aussilôt, on en revendique la propriété : l'artiste en « fait hommage à la ville de Liège en 1841; donc, si la cession à eu lieu, on poursuivra qui de droit (4).
(1) Lettre au ministre, du 4 janvier 1851.
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Ainsi, ce tableau, livré autrefois au mépris et à la dévastation, ce cadeau gênant, fut réclamé comme une propriété, richement payée!
Le gouvernement, qui appréciait le but de l'artiste, intervint et forma le projet de stipuler qu'un autre tableau remplacerait la Chute des Anges, pour être offert à la ville de Liége.
M. Wiertz, sans hésiter, signa celte convention (1), qui fut aussitôt communiquée au Conseil communal de Liége et acceptée par lui (2).
L'auteur de la Chute des Anges a done promis de faire hommage d'un nouveau tableau à la ville de Liége.
Cependant, la convention acceptée el signée en 1853, ne suñil déjà plus en 1859. C’est la grande Loile que l'on redemande. C'est le tableau de la Chute des Anges que l'on veut posséder. De nouvelles réclamations tombent
, des nues et, dès la première lettre, on menace l'artiste de les porter devant | qui de droit. On veut bien reconnaître encore que l'artiste a fait hommage
de cette toile à la ville de Liége, mais on entend récupérer une œuvre à
| | laquelle on attache, cette fois, la plus grande importance. |
Cette détermination est bien arrêtée, et, pour que l'artiste n'en ignore, on | la lui signifie bientôt par huissier.
Voici comment l'exploit s'exprime :
« Attendu que le sieur Wiertz a, dans le courant du mois d'août 4800 cinquante-sept, redemandé un tableau de grande dimension peint par lui, et appartenant à la ville de Liége, pour y faire des retouches. »
L'hommage a disparu ; cette fois, le tableau appartient.
« Attendu que le sieur Wiertz paraît avoir cédé le tableau à l'État;
» Attendu que la vente de la chose d'autrui étant nulle, et la ville de Liége » ayant adressé de pressantes réclamations au gouvernement, celui-ci « » formé le projet de stipuler qu'un tableau serait peint par le sieur Wiertz, » en remplacement de la toile prémentionnée.
» Attendu qu'à la demande du gouvernement, la ville de Liége a déclaré, » dans le courant de 1853, qu'elle consentirait à une convention dans » laquelle l'artiste s'engagerait à remplacer le tableau par un autre tableau, » peint par lui-même, pourvu que ce tableau füt équivalent à celui dont la » ville était privée ;
» Attendu que la ville de Liége n'a plus reçu de communication relative à » ce projet de convention, à laquelle elle n’entendait n'adhérer que sous des » conditions qui ne se sont point accomplies, et qui n’a jamais eu de carac- | » tère sérieux et définitif ;
» Si est-il, elc., etc., ec... (4):
Constatons d’abord une erreur grave dans le papier timbré. Le gouverne- | ment n'a pas seulement formé le projet de stipuler, ele., il l'a réalisé, et quoi- | (1) Contrat du 4 septembre 1855.
2) Lettre du Conseil communal au ministre, en date du 16 septembre 1855. | (5) Signification par l'huissier André, en date du 22 mars 1860.
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