ESS
avec ses préjugés, si l’on veut, qui a promis, et non un peintre marchand, travaillant à la pièce ou à l'heure, et fait Lout exprès pour les conventions avec M. le bourgmestre de Liége.
L'artiste n'a pas signé en commerçant une traile, à date five, à l'ordre d'un créancier ; il a promis, en artiste, un cadeau à l’une des plus illustres villes de son pays.
Il croit devoir quelque chose à la célèbre commune liégeoise, rien à ses bourgmestre et échevins, quand ils parlent, en acquéreurs, de la qualité de propriété liégeoise que rien ne peut faire perdre à la Chute des Anges.
Ce cadeau, il le fera, non en voleur qui restitue, non en marchand qui paie, non en peintre qui a vendu, mais en artiste qui fait hommage d'une œuvre à une des plus illustres villes de sa patrie, et selon son caractère selon ses principes, selon ses aspirations, selon ses illusions, selon se: préjugés, selon lui-même, enfin !
Il n'y a point de juge qui puisse forcer un artiste à s'inspirer, à jour fixe !
Il n’y a pas de gendarme qui puisse forcer un peintre à peindre une toile en équivalent.
Malgré la qualité des arguments de MM. les édiles liégeois, malgré la phrase comminatoire qui terminait Loutes leurs réclamations, M. Wier{z ne pouvait se résoudre à penser que la noble ville de Liége ne pül prêter l'oreille et le cœur à des sentiments plus élevés. Au placet timbré, il répondit par la lettre suivante, que, dans ses illusions d’artisle, il croyait digne d'être comprise dans la patrie de Grétry et de Lairesse :
« Monsieur le bourgmestre,
» La peine infinie que j'éprouve à concilier vos désirs avee mes principes me force à insister sur une demande dont dépendent le succès de tous
» mes efforts d'artiste et la tranquillité de mon existence.
» Guidé par des raisons qu'inspire la passion de l’art, je me suis imposé, » dans mes travaux, une certaine ligne de conduite, dont voici les prineipaux » points :
» 4° Ne vendre aueun tableau, quel que soit le prix offert ;
» 2 Ne pas laisser sortir de mon atelier une seule toile, un seul croquis;
» 3° Réunir tous mes ouvrages, afin de les améliorer sans cesse;
» 49 Anéantir, à la fin de ma carrière, toute œuvre qui n'aurait pas reçu » les dernières corrections ;
» 5° Sacrifier chaque jour de ma vie à ce travail; » 6° Renoncer au gain, à la fortune, à tous les biens matériels, contraires » à mon but.
l'atelier, quelques exemplaires des œuvres littéraires de l'artiste, quelques gravures échangées contre des portraits, quelques livres offerts par les auteurs; puis, quelques pièces d’argenterie, une montre, une demi-pièce de vin, offertes par des amis; si l'on ne tient pas compte non plus de quelque argent comptant qui n’a pas suffi à acquitter les dettes courantes, — le mobilier de l'artiste : lit, vêtements, linge, instruments de gymnastique, meubles de cuisine, ete. n’est pas entré pour plus de 150 fr, Encore, le lit de l'artiste inventorié ne lui appartenait-il pas. (Nofe de l'éditeur.)
» Tels sont, Monsieur le bourgmestre, les principes que sont les sentiments qui seuls me donnent espoir el courage. » Cette ligne de conduite, le gouvernement la protége; il s'est conformé à mon désir, en s'engageant à maintenir dans un même lieu les œuvres » que je destine à former un ensemble indivisible.
» Le pays, j'ose le croire, applaudira à mes efforts.
» La ville de Liége, elle, cette partie intelligente de la Belgique, pour- » rait-elle penser autrement ?
» Confiant dans l'amour qu'elle porle aux arts, c'est en leur nom, Monsieur le Bourgmestre, que je viens prier la ville de Liége de vouloir bien » renoncer à ses prétentions.
» Imposer à l'artiste une tâche contraire à ses principes, n'est-ce pas » paralyser ses efforts, porter le trouble et la tristesse dans sa vie, s'op- » poser, enfin, à ce qu'il appelle sa gloire?
» Dans une fulle ambition d'artiste, Monsieur le bourgmestre, je crois » accomplir une œuvre qui honorera un jour ma patrie. C’est une illusion » peut-être, mais que la ville de Liége, cependant, veuille bien ne pas y » mettre obstacle; n'est-elle pas aussi la patrie?
» Soyez pour moi, Monsieur le bourgmestre, un interprète bienveillant » auprès de vos collègues, et agréez, je vous prie, l'assurance de ma con-
je professe, tels
» sidération distinguée.
» (Signé) WIERTZ. »
Cette lettre fut aceucillie par un refus (14 septembre 1861), et, le 19 mai 1862, M. Wierlz recevait une nouvelle missive qui lui rappelle ce refus et le prévient « qu'à défaut d'une réponse s sante, dans le délai » de huituine, l'affaire sera portée devant les tribunaux. »
Il ne reste au peintre menacé d'autre ressource que de rassembler dans un mémoire toutes les considérations artistiques qu'il a invoquées en vain vis-à-vis du Conseil communal de Liége; de les exposer à une autorité supérieure, plus sympathique et plus bienveillante, et de prier M. le Ministre de l'intérieur d'interposer sa haute médiation pour empêcher un hommage d'artiste de dégénérer en procès de marchand.
M. Wicrlz ne désespère pas que les mandataires de la ville de Liége reviendront à des sentiments plus artisliques, à des procédés meilleurs; qu'ils renonceront à considérer un don comme une propriété qu'on puisse revendiquer en justice, et comprendront, d'une manière plus élevée, la dignité d’une grande ville.
WIERTZ.
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