‹ Œuvres littérairesChapitre 65 sur 262 · LUE AN · texte numérisé non relu

LUE AN

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pose de votre Adam, me dit-il; selon moi, elle n'exprime pas assez le sujet. Ne pourriez-vous changer cela? La jambe de l’enfant me paraît un peu longue. Quel est ce disque à l'horizon? — C’est la lune. — C'est inutile, changez cela... cette idée nuit au sujet. — Que croyez-vous, monsieur, qu'il faille faire encore? — Changer le fond ; el puis, âchez d'être plus correct : votre dessin est un peu flamand... étudiez l'antique. »

Toutes ces observations me semblaient fort justes, j'étais enchanté. Je remerciai M. Guérin de sa bonté, et, chargé de mon tableau, je pris la résolution d'aller frapper à la porte de M. Gérard. Ce grand peintre recevait

avec beaucoup de bienveillance les jeunes gens désireux de recueillir ses

conseils. Moins classique que M. Guérin, M. Gérard ne professait pas la

même horreur pour le romantisme; il tolérait fort les tendances vers la

couleur ; c'était une autre opinion enfin. En m'adre

int à M. Gérard, je me gardai bien de lui dire que je venais de voir M. Guérin : je ne voulais pas influencer son jugement.

Après que je l’eus prié de me donner son opinion :« C'est bien, me dit-il, très-bien : je comprends le sujet. Votre groupe est bien disposé, l'ensemble de la composition me plait... — Mais, monsieur, *épondis-je, un peu ennuyé de ce qu'il ne faisait point d'observations utiles, la pose d'Adam, ce me semble, n'exprime pas assez bien le sujet. — Au contraire, je la trouve excellente, et c'est une des meilleures choses de votre composition. Je ne

puis en dire autant d'Éve... Tâchez de changer cette pose. Changez aussi

ue ciel. — EL la lune? — C'est une bonne idée... Vous avez mis de la richesse dans votre fond... C’est bien. — La jambe de l’enfant n'est-elle pas un peu longue ? — Non. — Que pensez-vous du dessin en général? — Pas mal : c’est nature... — Ne faut-il pas y rappeler davantage les formes

antiques? — Non, parbleu ! je ne vous le conseille pas... »

Sur presque tous les points, l'opinion de M. Gérard avait été contraire à celle de M. Guérin; j'étais désespéré. Quel parti prendre? Ces artistes avaient tous deux parlé de bonne foi, tous deux juges compétents. Je me rouvais dans cette position terrible de Sganarelle, dans l'Amour médecin, orsqu'après avoir consullé plusieurs savants docteurs sur la maladie de sa ille, il s'éerie : « Me voilà un peu plus incertain qu'auparavant! »

Dans l'impossibilité de suivre un avis sans * contrairement à l’autre,

'allais laiss

ir Jà le tableau en repos, dans quelque coin, lorsqu'un peintre de mes amis essaya de me remettre un peu de courage au cœur : « Ah! la

elle composition! me dit-il, l'admirable couleur! (Celui-ci était un roman-

ique.) Quel effet de lumière! Mais, il faut le dire sincèrement, ces-formes-là

sont détestables… Cela sent furieusement la perruque, la forme antique.

Quoi! toujours étudier l'antique ! Aïlons, changez-moi cela, el ce sera magnifique. »

Pour le coup, je fus à bout : ce nouvel avis était tout aussi contraire aux ‘eux premiers, que ceux-ci l’étaient l'un à l'autre.

Ce n'est pas tout : peu de jours après, j'eus la visite de plusieurs hommes savants, parmi lesquels des poètes, des journalistes, des architectes, el même des géologues.

« Vous avez fait là un Lableau superbe, me disait le poète; avec quel art vous avez rendu cette nalure vierge encore, ces bois, ces eaux, et ces … J'entends la Limide fauvette et le cri des

prairies émaillées de fleurs!

hiboux... Comme ce bleu du ciel se parsème agréablement des blanches

éloiles du soir! — Je vous ferai observer, monsieur, que mon ciel n'a pas d'éloiles. — S'il n'y en à pas, monsieur, je vous conseille fort d'en mettre : ce sera plus mélancolique, plus poétique. Et puis, cela prête davantage à la description. Écoutez bien : le ciel bleu parsemé de blanches étoiles. — Je vous remercie; mais vos éloiles, ici, seraient autant de pelites taches fort nuisibles à l'harmonie de mon tableau. Qu'en dites-vous, monsieur le journaliste? —Vous avez raison ; mais je suis de l'avis de monsieur, il faut de la poésie. Je ne mellrais point d'étoiles ; au contraire, je ferais un ciel Lout en feu, pour exprimer ainsi poéliquement le courroux de l'Éternel à ce moment suprème où nos premiers parents nous plongèrent pour

mais dans le péché originel. — Messieurs, vos pensées sont grandes et sublimes ; mais pourtant, que voulez-vous que je fasse d'un ciel tout en leu, derrière la figure d'Adam, déjà d'une teinte rougeâtre ? 11 n'y aurail plus de contraste, plus de relief, plus d'harmonie. Vous êtes poètes,

e de la

messieurs, mais qu'a de commun votre poésie avec la poc peinture? »

Le géologue, qui jusqu'alors n'avait dit mot, el qui, pour cela seul, me semblait plus raisonnable que les autres, s'avisa cependant d'exprimer aussi sa pensée. « S'il m'est permis, disait-il, d'émellre ici mon opinion, Je dirai que je suis tout à fait de l'avis de l'auteur de ce tableau. En effet,

ce qui me semble encore de la plus exacte vérité, c'est que personne ne comprend mieux la peinture que les peintres, la poésie que les poètes, la musique que les musiciens, et qu'il en est de même en lout art et en tout métier. Je me garderai done bien de donner ici des conseils à l'artiste

seulement je lui ferai une petite observation fort juste et dont il pourra tirer grand profil ». Le géologue n’en dit pas davantage. Le lendemain, le savant m'apporta un morceau de lerre cuite. Cet objet était d'un rouge loncé. « Tenez, me dit-il, remarquez celte terre ; mes expériences m'ont appris qu'elle a dù appartenir aux premiers âges du monde. Je vous prie, monsieur, de copier cetlé Leinte et de la reproduire dans les terrasses de votre tableau d'Adam et Eve ; car je sais que la terre, au temps de la création, a dû être d'un rouge foncé... » Ici je ne pus m'empêcher de rire.

« Ne riez pas, me dit-il, je vous parle très-séricusement, el si vous voulez

donner à votre Adam une couleur vraiment poélique, donnez-lui la teinte rouge de celte pétrification; cette idée sera sublime en ce qu'elle est conforme au texte de la Bible, qui nous apprend que Dieu, à laide d'un peu ile terre, eréa notre premier père, »

Allez done vous liér aux lumières des autres! Consullez un peintre classique où un romantique, un admirateur d'Albert Durer, de Rubens, de Murillo ou de Rembrandt; consultez des savants de toute espèce, des hommes d'esprit et de bon sens, et vous aurez autant d'avis!

Mais, dira-t-on, ce m'est point l'opinion d'un peintre, quel qu'il soit, d'un savant où d'un journaliste, qu'il faut rechercher, c'est l'opinion générale. Eh! mon Dieu! en serai-je plus avancé! Ce qui est généralement admiré aujourd'hui, le sera-t-il encore dans trente ans? L'opinion générale m'at-elle pas, à de certaines époques, préféré Pradon à Racine, méprisé Athalie, repoussé Milton ? et, pour parler des peintres, serait-il nécessaire de citer ici les époques où elle admira tour à tour l'école italienne et celle de Rubens, si nous n'avions de nos jours un exemple bien frappant de celle ineonslance de l'opinion, dans l'oubli où est tombé, depuis quinze ans, le classicisme si bien représenté par David et son école?

Hi faut l'avouer, il nait de lous ces jugements, en matière d'art, un doute, un doute pernicieux, qui égare et qui perd. Nous tournons sans cesse dans le même cercle, sans cesse nous revenons sur nos pas. LC but auquel nous voulons atteindre nous est indiqué en eent endroits; et nous éprouvons l'embarras d'un voyageur égaré et auquel des routes différentes ont été indiquées chacune comme la meilleure, Où est donc le

beau dans les arts? Et qu'est-ce que le beau ?

Je dois rapporter iei un fait où l'on verra comment celle question est ordinarement débattue par des hommes compétents.

Me promenant un jour dans les musées du Vatican, j'eus Favantage d'y rencontrer un groupe d'artistes et de savants distingués, diseulant sur le mérite des chefs-d'œuvre qui les environnaient. Parmi ces hommes, se trouvaient un Allemand, un Flamand et un Anglais. L'Allemand élail srand admirateur du Pérugin; le Flamand, de Rubens, et PAnglais était fort

passionné pour les ouvrages de Tilien.

« Quelle admirable chose! s'écriait l'Allemand, en présence de la Pierge du Pévugin : peut-on s'arrêter devant d'autres tableaux que celui-là? EL le Saint-Sébastien de Titien, répondit l'Anglais, n'esi-ce pas le chef-d'œuvre du musée?

- Pour moi, répartit le Flamand, je ne vois rien d'aussi beau que Rubens

L'ANGLAIS

Monsieur, votre admiration pour le Pérugin me semble un peu exagéré : vous devez avouer que ces contours sont secs, que ces lignes sont raides, qu'il n'y à là ni couleur, ni clair-ohseur, ni perspective aérienne.

L'ALLEMAND

Ah! monsieur, que dites-vous là? Ces lignes, au contraire, sont admirables. Quelle simplicité, quelle vérité, quel caractère ! c’est arrêté cela, u'est étudié...

L'ANGLAIS

Mais, monsieur, c'est raide, c'est plat, ce n'est pas de la chair.

L'ALLEMAND

Comment? mais é'est d'une rondeur parfaite, dun modelé admirable: ces

chuirs sont naturelles...

"ANGLAIS

Je crois, monsieur, que vous vous moquez de moi. Placez done un lubleun de Tilien à côté du Pérugin, et vous verrez de quel côté est le beau.

L'ALLEMAND

Dites-moi, monsieur, ée que vous entendez par Le beau ? D'ANGLAIS.

Penteuds par le beau ce qui me plaît, ce qui me l'ait plaisir,

L'ALLEMAND

EU moi, monsicur, je vous soutiens que c'est du côté du Pérugin qu'est le beau, parce que cela me plait, paree que cela me fail plaisir aussi.

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Messieurs, vous êtes dans l'erreur lun et Fautre. C'est dans les ouvrag

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