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PETITE PRÉROGATIVE DE LA CRITIQUE

La crilique à l'immense avantage d'être absurde sans danger et d'avoir toujours beau jeu, alors même qu’elle à Lort, Attaque-t-elle des hommes dont le talent, par son éclat, blesse généralement les amours-propres, elle trouve

de toutes parts des approbalcurs nombreux. On esl toujours charmé de 1 pl voir la critique rabattre un peu d'une gloire qui n’est pas la nôtre. Malheur à qui regimbe contre la critique! Quels que soient les droits à la plainte

| où à la justification, il faut se laisser piquer, mordre et déchirer à belles IF dents, sous peine d'être battu jusqu'à ce que mort s'ensuive. Un pauvre k diable se plaint de ce que son œuvre est jugée avant même d'avoir vu le | Jour : tout le monde s'écrie qu'il n'est pas modeste et que la critique a bien raison !

Les prérogatives de la critique sont belles, en vérité; elles sont même \ consolantes : il est juste, après tout, que nous ayons le droit de battre tout à notre aise ceux qui, par des chefs-d'œuvre, nous font un peu souffrir N dans notre amour-propre.

il | LA CRITIQUE CEPENDANT PEUT ÊTRE BATTUE.

Au temps du malin Apelles, la critique ne se serait point avisée, comme

méchants esprits, si empressés à faire la leçon aux peintres, seraient bien attrapés si ceux-ci, à l'exemple du peintre grec, se cachaient derrière leurs tableaux afin d’épier le moment où passe le bout de l'oreille du

censeur ; les pauvres critiques seraient bien intimidés si une voix cachée

| aujourd'hui, de fustiger impunément les malheureux artistes. Les £ |

derrière la toile était toujours là, prête à leur dire : « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure ! »

Les critiques, aujourd'hui, peuvent être fort tranquilles : les peintres de

notre temps sont les meilleurs enfants du monde et leurs tableaux, d'innocentes toiles qui se laissent dire les plus grosses drôlcries qu'on puisse entendre. Aucune voix, aueun rire moqueur ne vient troubler le connaisseur dans la jouissance des pelits plaisirs qu'il se donne.

Pourquoi se fait-on moins de scrupule d'attaquer le talent que la probité? Je ne sais. On ne songe pas que, porter atteinte au (alent du pauvre artiste, est peut-être, pour lui, chose aussi sensible que porter atteinte à sa moralité. Les artistes ne feraient-ils pas bien de prendre la défense de leurs ouvrages, alors qu'ils les croient injustement attaqués? Est-il done inutile de dire le pourquoi et le comment qui nous justifieraient aux yeux des gens sensés? La modestie, hélas ! nous réduit toujours au silence ! — C'est une belle chose que la modestie !

S'il y avail, pour la défense des ouvrages de peinture, un tribunal, un coûe, des lois, que de gens seraient condamnés pour calomnie !

En attendant que le tribunal, le code et les lois s’établissent, il serait à souhaiter que les peintres, les poëles el généralement tous les hommes exposant des œuvres au jugement de la foule, prissent la résolution de suivre la méthode d'Apelles.

Profiter de la critique des cordonniers en ce qu'elle a de juste et de sensé, se moquer de ces bonnes gens quand la petite vanité les porte trop

loin, ce procédé ne manque point d'esprit, n'est point dépourvu de sagesse.

Une réflexion cependant : que les peintres ne se laissent point emporter top loin. Railler tous les cordonniers de notre temps donnerait peut-être trop grande besogne; recueillir leurs bons avis donnerait peut-être trop peu de profit.

LES FEUILLETONISTES, ET EN GÉNÉRAL LES GENS D'ESPRIT, SONT-ILS PLUS HABILES À JUGER UN TABLEAU QUE LES HOMMES SIMPLES ET SANS INSTRUCTION ?

Il est tout naturel de croire les gens d'esprit plus habiles que les ignorants à juger une œuvre d'art. L'expérience souvent prouve le conlraire.

Des observateurs judicieux ont fait les remarques suivantes :

Dans un salon d'exposition, la critique d'un homme simple, d'un ignorant est souvent juste.

Celle des écrivains, des gens d'esprit, rarement raisonnable,

Celle des peintres, rarement de bonne foi.

Celle des poèles, presque toujours ridicule.

D'où viennent ces diverses nuances?

oi

Il est à présumer que la vanité iei encore joue son rôle.

Il faut cependant remarquer que la vanité ne contribue pas seule à formuler le jugement des hommes de lettres sur des œuvres de peinture : une autre cause encore induit ces messieurs en erreur.

Les hommes de lettres répètent souvent que la peinture et la poésie sont sœurs. Cest vrai. Mais qu'est-ce que cela prouve dans un compte rendu ?

Ce que l'homme de lettres s'imagine être un beau sujet pour le peintre, une pensée sublime, souvent ne fournit qu'une brioche de rapin!

Homère fait baisser le soureil de Jupiter, tout l'Olympe tremble. Cette idée est poétique, sublime. Un peintre traite le même sujet, il fait baisser

aussi le sourcil de son Jupiler, mais l'Olympe ne tremble pas. La peinture

ne rend point les pensées qui ne s'expriment pas d’une façon matérielle.

| Encore une chose qui peut inspirer bien des sotlises aux feuilletonistes, c'est le beau pittoresque.

Un palais bâti de pierres bien taillées, soutenu de colonnes bien polies, bien alignées, peut nous donner l'idée du beau dans le sens généralement Î compris. Une chaumière bien pauvre, bien sale, couverte de mousse, peul % nous donner l’idée du beau pittoresque.

1 Un ciel bleu et sans nuage, un teint de lys et de rose, un sein d'albâtre, une robe d'une entière blancheur sont peut-être des beautés en poésie. En peinture, elles seraient contraires aux principes de cet art : elles produiraient des images, des enluminures d'enfant.

Ce que nous venons de dire des feuilletonistes, des poètes, des peintres, des gens d'esprit et des ignorants porte à conclure ceci :

Pour juger de la peinture, les gens d'esprit sont des ignorants, et les

À | ignorants sont des gens d'espril.

À Molière, dit-on, consultait sa servante. Si cette fille simple et illettrée fat |

choisie parmi les beaux esprits du temps comme le meilleur juge, il est cons-

F tant qu'elle ne dut l'emporter sur ses spirituels rivaux qu'à cause de sa | ( naïveté el de son ignorance.

f ê Que les disciples d'Apelles consultent les cuisinières et les cordonniers : | |! ! ce sont là les meilleurs critiques, les hommes les plus compétents, F7 À LES ÉCRIVAINS SONT-ILS MEILLEURS JUGES EN PEINTURE } QUE LES PEINTRES ?

2 Que devons-nous penser de celle idée, généralement aceréditée chez les [ hommes de lettres : que les écrivains sont meilleurs juges en peinture que les peintres eux-mêmes? Je sais que les écrivains s'appuient généralement de l'exemple de celte bonne servante de Molière; mais, s’il esl vrai que leur ignorance en peinture lutte avantageusement avec l'ignorance de la naïve N !

Le

paysanne en littérature, pourrait-on en dire autant de la simplicité de leur esprit, de la sincérité de leur conscience, de l'innocence de leur amourpropre? Sont-ils assez dépourvus de prévention et de préjugés pour se comparer à la simple el naïve servante de Molière ?

Voici comment les feuilletonistes nous prouvent l'incompélence des peintres en matière de peinture :

Les peintres ne peuvent juger les peintres; les rivalités, les systèmes d'écoles, les penchants particuliers vers telle ou telle manière les induisent en erreur et les aveuglent. Si l’on recueillait les diverses opinions de la plupart des peintres sur les œuvres de leurs contemporains, ou même sur les peintres anciens, on resterait convaineu que, pour porter un jugement sain sur des œuvres de peinture, il vaut mieux cent fois ne pas s'y entendre du tout.

Ils ajoutent :

Les peintres, en général, sont pleins de vanité et d’amour-propre. Ils ne souffrent aucune critique de la part des écrivains. On ferait bien de laisser tous ces barbouilleurs se perdre dans une foule d'erreurs, qui malheureu: sement conduiraient bientôt l'art à une décadence complète.

Ce que disent les feuilletonistes des conséquences de la rivalité des peintres entre eux est un excellent argument, mais ils oublient qu'une rivalité peut exister entre un peintre et un écrivain : une rivalité d'hommes de talent. Ce qu'ils disent encore de la divergence des opinions des peintres sur le mérite des tableaux est parfaitement vrai. Nous reviendrons là-dessus. Il est vrai aussi que si l'on n'a pas étudié les choses, il est impossible d'avoir des systèmes d'écoles, des penchants particuliers. Si les feuilletonistes sont heureux d'être des ignorants en peinture, partant des juges habiles, je ne veux pas cependant conclure de là qu’il serait à souhaiter que les peintres fussent des ignorants dans l’art qu'ils professent. S'il est bien vrai que l'ignorance constitue la capacité de corriger les défauts, ainsi que les écrivains le prétendent, on se demande comment il se fait qu'un tableau, résultat d'une suite infinie de corrections, soit l'œuvre d'un peintre.

Vous dites que le peintre ne sait point juger les œuvres de peinture.

Tout homme qui crée est son propre juge! À chaque heure, chaque minute, chaque seconde consacrée à l'exécution de son ouvrage, l'artiste ne doit-il pas se juger lui-même ? Or, s'il est constant qu'il est juge de son œuvre pendant lout le temps de la création, pourquoi cesserait-il de l'être, l'œuvre terminée ?

On objectera que l'artiste, y ayant mis la dernière main, a épuisé tout son savoir, tous ses moyens, qu'alors il est fatigué, ébloui, aveuglé; mais le jour où il expose son lableau, serait-il celui où il ne voit plus rien à retou-

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