LATE
Où nous conduira la civilisation? Finira-t-clle par nous persuader que bien boire, bien manger, bien dormir, vaut mieux que toutes les chimères de la gloire, que les rêves sublimes dont s'enivre quelquefois notre imagination ?
Le bonheur né de la pensée appartient à l'homme.
Le bonheur né des sens appartient aux animaux.
La perfection, chez l'homme, le rapprocherait-clle de la brute?
Des gens souliennent que l'amour de l'or n'empêche point de faire des chefs-d'œuvre; que les Raphaël, les Michel-Ange, les Rubens, les Van Dyck, nous l'ont souvent prouvé. Ils prétendent que l’on peut travailler tout à la fois et pour la gloire et pour l'argent.
Voici ce que les peintres de la secte nouvelle répondent à eela :
« Si de grands peintres ont produit des chefs-d'œuvre, alors même qu'ils
élaïent guidés par l'amour de l'or, on doit en rendre grâces à leur génie, et
non aux intentions qui les inspiraient. Quand les hommes puissants, distributeurs des fortunes, ont dicté à leur pinceau des fantaisies eL des caprices, est-il bien constaté qu'alors leur génie prenait tout son essor, s'élevait à toute la sublimité dont ils eussent été capables, livrés à eux-mêmes, libres, sans contrainte et sous l’inspiralion seule de l'amour de la gloire?
» De grands peintres ont produit de belles choses, il est vrai, guidés seulement par l'appât du gain; mais aussi une foule d'ouvrages sortis de leurs mains doivent leur médiocrité à l'influence même de cet appâl. Nos musées, nos galeries, nos cabinets, ne sont-ils pas remplis de ces œuvres indignes du nom qu'elles portent et où des idées souvent ridicules, bizarres et mal assorties n'accusent que trop l'aveuële obéissance du génie à la main qui
paie?
» On peut concilier l'amour de l'argent avec celui de la gloire, dites-vous
» Le peintre pourra-t-il coneilier les idées, le goût, les penchants d'un amateur avec les grands principes de l'arL?
» Si l'amateur esl un connaisseur, ses idées, ses goûts, ses penchants, choses si variées chez tous les hommes, seront-ils d'accord avec les grandes traditions ? et s'ils sont d'accord, combien de connaisseurs de ce genre le peintre est-il sûr de rencontrer dans le cours de sa vie?
» Si le connaisseur laisse au peintre peu de liberté, que sera-ce lorsqu'il lui faudra travailler au gré de l'ignorant ne payant que ce qui lui plait, que ce qu'il comprend; au gré du marchand de lableaux, qui, quoique connais-
seur, n'achèle que ce qu'il espère vendre à des amateurs, souvent fort ca-
pricieux ou fort peu éclairés, ou amoureux d'une mode passagère? »