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LECTURE

Voir plus tôt, et en peu de temps, ce qu'on aurait vu plus tard, et en beaucoup de temps ; jouir en un jour des résultats de Texpérience des nations et des siècles; acquérir une prénotion des objets qu'on doit aller voir, récapituler ceux qu'on a vus soi-même ; apprendre à réfléchir un peu plus vite que l'instinct seul ne l'enseignerait; devenir d'assez bonne heure prudent et sage; enfin, augmenter son influence sur les autres hommes par une diction tout à la fois pleine, bien ordonnée, pure, correcte, fleurie, gracieuse, souple, fine, mâle, noble, élevée, majestueuse, tels sont les

principaux avantages qu'on recueille d'une longue familiarité avec les meilleurs écrivains.

Mais l'utilité des livres dépend tellement du choix qu'on peut faire, que tel érudit plein de mots et de sciences étrangères, en sait moins à trente ans, qu'il n'en eût appris s'il se fût contenté de parcourir le monde, les cinq sens ouverts aux impressions, en se jetant à droite, à gauche, et sautant d'objet en objet avec une curiosité d'enfant, pour jouir de la variété des êtres sans prétention, et sans songer à s'instruire.

Or, la nature même qui donne aux enfants le goût des contes et des historiettes, aux jeunes gens qui ont passé l'époque de la puberté, la soif des romans, des relations de voyages et de batailles, aux hommes faits, une prédilection pour les ouvrages pensés, et aux vieillards une inclination pour les livres de rehgion, avec le besoin de pubher le livre de leur vie, première, seconde et troisième édition ; en donnant au premier âge de l'homme le d^sir de savoir les nou-

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velles du pays où il est entré ; au second, le besoin d'y jouer un rôle actif, de s'étendre, et de se multiplier par toutes les facultés ; au troisième, celui de commander, enfin au dernier, celui de recouvrer, par Testime, la force qu'il a perdue, et de s'appuyer au bord de l'abîme sur l'espoir d'une meilleure vie ; cette nature, dis-je, qui inspire aux différents âges ces désirs variés analogues aux facultés qu'elle leur donne, ou qu'elle leur laisse, nous avertit que nous devons transporter en représentation dans nos bibliothèques les objets qu'elle nous fait aimer à ces différentes époques, afin d'employer le plus souvent, le plus agréablement et le plus utilement qu'il est possible les instruments qu'elle met dans nos mains tour à tour.

La même distribution conviendra aux quatre tempéraments, aux temps, aux lieux qui répondent par leurs qualités aux quatre âges de l'homme , et qui par cette raison s'y trouvent rapportés dans les quatre colonnes de la première table.

Mais ce n'est pas assez de savoir choisir les

livres, il faut encore en déterminer la quantité, se bien placer, profiter de ses moments, faire naître les dispositions, ralentir et accélérer alternativement le mouvement de sa pensée, jouer tour à tour le rôle actif et le rôle passif, enfin, savoir se passer de livres.

Je penserais d'abord avec Platon, Cicéron, Bacon, Buffon, qu'il faut profiter de la chaleur et de l'avide curiosité du premier âge, pour se jeter à corps perdu dans toutes sortes de genres. Cette marche vagabonde a ses avantages. En dévorant ainsi chaque jour un aliment nouveau, l'appétit se soutient, tout se digère et s'assimile. La mémoire se meuble sans efforts ; elle devient un tableau riche et varié comme celui dont elle est la copie, et un vaste magasin d'analogies oii puise l'imagination qui, sûre de ne point manquer, se renforce et s'enrichit encore par le sentiment de son opulence. Le jugement à qui rien n'est étranger, saisit sans peine les nuances délicates ; tout l'entendement s'assouplit par la diversité des opérations; la tête n'est point sujette à ces fixations qui font exceller un homme

étroit dans un coin du monde scientifique, espèce de folie qu'on prend pour du génie. Ainsi préparé, l'homme qui se destine à la recherche des lois universelles a des droits réels au domaine dont il a visité une partie et effleuré l'autre. Au centre de ses états, il attend paisiblement l'idée lumineuse qui doit éclairer cette portion qu'il n'a qu'entrevue, et dès qu'elle brille, il voit le tout.

Un autre avantage qu'on trouve dans ces études variées, c'est de se tàter en différentes attitudes, et de reconnaître son genre. Remarquons celui sur lequel nous rabattons dans les moments de tiédeur, de dégoût, de découragement; celui que nous cultivons avec une sorte de complaisance et toujours avec plaisir; ce genre est le nôtre. Car dans le physique, le moral, l'intellectuel, le plaisir continu est le signe de la santé, de la vertu, de la sagesse.

Il semble, au premier coup d'œil, que cette manière d'étudier ne puisse produire qu'un science vague et confuse. Ne craignez rien ; plus

tard tout s'arrangera, tout prendra une place, une mesure, car ce même instinct qui porte une âme active à se jeter tout entière d'un même côté, à son premier essai, lui montre aussi les qualités et les facultés qui lui ont manqué, et lui donne le besoin de les acquérir pour se compléter.

Ainsi, après avoir passé la première partie de la vie à faire des acquisitions et à s'assortir, on passera l'autre à distribuer, en variant ses dons, selon les personnes,

On y parviendra en fixant son œil sur les hommes, sur les choses et sur les livres qui les représentent, en diminuant de plus en plus le nombre d'objets que l'on considère et en arrêtant sa vue par degrés sur un genre, sur un livre, un chapitre, un paragraphe, une ligne, un mot.

Il y a plus. Il faut écarter de sa vue les livres

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et les papiers qui ne sont point de notre objet actuel ; car Tattention est en raison composée de l'isolement du contemplatif, de celui de l'objet qu'il étudie, delà passion avec laquelle il le considère.

A l'âge où la mémoire a sa mesure, une bonne ligne lue en un jour instruit plus que le livre entier dont elle fait partie ; car si Ton a toujours été occupé, de son objet dans ces deux cas, on a été, dans le premier, inventeur et maître, et dans le second, disciple et manœuvre.

Une preuve qu'il faut fixer sa vue sur un livre pour avoir droit de dire : je l'ai lu, c'est que de deux ou trois mille volumes qu'un lettré mobile peut avoir lus, il ne lui reste guère plus y qu'à un marquis français des pays sur lesquels il a glissé en chaise de poste.

On ne peut pas dire qu'on ait lu un auteur, à moins qu'on ne se rappelle ses principales idées, son plan et son but.

Au delà d'un certain"^ point, Fesprit humain hait la nécessité, et le lecteur esclave ne vaut pas mieux que Fesclave citoyen. Pour se faire un esprit généreux, il ne faut être esclave que de soi-même, ou tout au plus se contraindre un instant, afin de mieux goûter la liberté. Ainsi on mettra sous ses yeux deux livres à la fois et de genre opposé. Par exemple, s'il s'agit du genre agréable, un livre de mathématique, et vice versa ; ou s'il est question d'un genre difficile, on joindra à celui qu'on veut lire avec soin un livre encore plus difficile. On commencera par le livre accessoire pour mettre sa tête en mouvement, et monter ses facultés par la contradiction; puis on attendra que la tête se reporte d'elle-même sur le livre principal, et on y reviendra de toute sa force.

Ce que nous disons ici de la lecture peut s'appliquera la composition.

Le bon moment pour hre comme pour com-

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poser, est celui où l'on a le ton et le mouvement de son sujet, on peut se donner Tun et l'autre soit à l'aide d'un autre livre, soit par la réflexion.

Quel que soit le mouvement de la pensée à répoque où l'on est arrivé, il faut lire toute espèce de livres de deux manières différentes. D'abord rapidement, soit pour saisir facilement l'intention et le plan, soit pour jouir des beautés de style; car on ne goûte pas plus les belles compositions en épluchant tous les mots^, qu'on ne jouit de la beauté d'une femme en l'analysant une loupe à la main; puis lentement, pour saisir les nuances^, remarquer les défauts, et surpasser l'auteur.

Il y a aussi deux différents degrés de vitesse pour les genres opposés.

Lisez rapidement les livres poétiques ou oratoires, mais lentement les livres analytiques et

raisonnes ; car les livres d'imagination ne peuvent être composés que dans les circonstances oii la tête est très échauffée, et la pensée très rapide. Les livres de raisonnement ne peuvent être bien exécutés que dans les temps oii la tête est froide et la pensée lente. Or, pour sentir et pour concevoir ces livres aussi bien que l'auteur, outre un certain degré de familiarité avec le sujet, il faut encore donner à sa tête le même degré de vitesse qu'avait celle de l'auteur au moment de la composition.

Jusqu'ici nous n'avons été que passifs, devenons actifs.

Pour bien entendre un livre philosophique^ Tévaluer et en profiter, il faut attaquer la langue de l'auteur, et se procurer son vocabulaire, supposé qu'il en ait un, en cherchant la signification qu'il donne à ses mots habituels dans les différents lieux oii il les place ; puis remonter à Torigine physique de chaque mot, considéré

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soit comme signe conventionnel des sensations, soit comme imitant physiquement les sensations qu'il représente; grande clef; car une langue n'est qu'un assemblage plus ou moins régulier de noms, de sensations éprouvées, observées, comparées ou combinées, ou de comparaison et de combinaison de ces premières comparaisons ou combinaisons, et ainsi de suite, à mesure que les sensations deviennent plus nombreuses et les signes plus généraux.

Se faire une loi de ne lire aucun membre de phrase, ou au moins aucune phrase, sans y mettre une action de sa tête.

Généralisez les bons aperçus par Tanalogie, ruinez les mauvais par les différences ; le livre lu, vous en saurez plus que Tauteur.

Ne le quittez pas que vous ne l'ayez tué par agrandissement, ou par la double exclusion de son

Oniversitas DiDi i/^Tucr- A

Lut et de ses moyens, ou par la découverte de ses plus secrètes intentions, et la révélation des ruses de son amour-propre.

Avec ces précautions, on trouvera dans les livres autre chose que des noms d'êtres inconnus. Mais de tous les livres, le plus ancien, le mieux pensé, le mieux écrit, le plus clair, le plus lisible, c'est le monde ; livre dont la table, le premier et le dernier chapitre doivent être l'homme, qui doit être l'instrument et le but, le principe et la fin de tous les nôtres ; car encore faut-il voir quelque chose. La science d'un homme qui n'est instruit que par les livres, est une espèce de foi composée d'un petit nombre de vérités et de beaucoup de mensonges.

Oui, mais nous n'en conclurons pas avec Rousseau, que tous les livres, hors les siens, ne sont bons à rien. La science d'un homme est très-peu de chose, et si chacun était réduit à tout tirer de lui-même, ce serait toujours à recommencer. Il est certain qu'un vieillard parlant seul peut

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épargner à la jeunesse bien des sottises et des pas inutiles ; mais comment satisfera-t-il sa démangeaison d'instruire? Rassemblera-t-il tous les hommes de tous les temps dans la vallée de Josaphat ? Non : il se multipliera et s'éternisera lui-même à l'aide des caractères typographiques. Sa voix grossie et prolongée par les livres, franchissant les limites du temps et de l'espace, tonnera d'un âge et d'un pôle à l'autre contre le fanatisme et la tyrannie, et le genre humain sera libre et éclairé s'il veut l'être.

Enfin, si nous savons lire^ nous apprendrons, par un bon hvre, ce que notre tempérament, notre situation, et la distance des lieux nous eût toujours empêchés de savoir; car il nous suffira de comparer les parties de ce livre qui nous sont bien familières, avec ce que nous avons vu et voyons encore nous-mêmes; et s'il se trouve que l'auteur ait toujours voulu et pu dire la vérité, nous pourrons nous en rapporter à lui sur les choses que la nature et la fortune ont mis pour toujours hors de notre portée.

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