DETAILS SUR LA SOCIETE D'OLTEN
(a paris 1790)
Quod genus hoc hoininutn? Quxve hunctuin [barbara moreni.
Permittit patria? ...
Virgile, .Eneid.. I, 1.
Ne manquez pas, me dit à Strasbourg un savant qui a beaucoup voyagé, d'aller voir rassemblée d'Olten. Vous serez en Suisse précisément à l'époque où elle se tiendra; elle est fort curieuse.
Voici en quoi consiste cette société : toutes les années, les mardi, mercredi et jeudi, qui précèdent la Pentecôte, les patriotes helvétiques, et surtout les savants les plus éclairés et les ar- . listes les plus habiles, se rassemblent de toutes
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les parties de la Suisse ; deux cents personnes composent ce club national. Il y vient des daines ; on y reçoit aussi des étrangers. Outre l'avantage de pouvoir être spectateurs, ils y trouvent encore celui de faire connaissance avec les hommes célèbres de la Suisse^ et de se procurer des amis dans les cantons qu'ils se proposent de parcourir. Les petits cantons sont ceux qui fournissent le moins à cette assemblée. Une fierté sauvage, et même un peu grossière, les retient chez eux ; et comme ils sont en grande partie catholiques, on prétend que les capucins, qui, dans ce coin du monde, jouissent d'une influence qu'ils ne sont pas accoutumés d'exercer ailleurs, ont un soin extrême de les entretenir dans cet éloignement, de peur que la contagion des hérétiques n'aille leur gâter des consciences dont ils possèdent seuls la direction. Le but de cette réunion est de lier ensemble tous les cantons par une amitié et une fraternité mutuelle. Ces différents états se voient, pour ainsi dire, dans la personne de leurs principaux habitants. La chaîne de leurs montagnes semble alors resserrer de plus en plus leurs cœurs. Dans ces grandes occasions publiques, des nationaux, fiers d'un même
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titre, n'ont besoin que d'un jour pour se voir et s'aimer ; et il faut avouer que l'absence est ensuite le meilleur moyen pour que cette amitié ne s'éteigne pas.
Le lieu de ce rendez-vous patriotique et littéraire est la petite ville à!0lte7i, située sur les bords de VAai^ devant de belles montagnes couvertes de forêts, et couronnées par des sapins. Olten n'a guère plus d'apparence qu'un village. Il y a dans la Suisse deux cents villes qui ne valent pas mieux ; mais elles ont le plaisir de se gouverner elles-mêmes, de rendre la justice autour d'elles, d'avoir, en un mot, une municipalité. L'heureux bourgeois y exerce avec orgueil les fonctions que son peu de talent ou d'instruction l'eût empêché d'obtenir dans une grande cité. L'assemblée n'était pas d'abord à Olten, Lorsque le célèbre Gessner fut un de ses premiers fondateurs, elle tenait ses séances à deux lieues de là, à Schinschnach, petite ville protestante ; mais on s'aperçut que les catholiques n'y venaient plus, et par une condescendance I dont les protestants aiment à donner l'exemple (avec un peu d'affectation peut-être, mais du moins avec une affectation plus pardonnable que l'hu-
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meur qui exige tout, et ne se prête à rien), on a transporté la société à Olten, ville catholique, et dont la position est à peu près aussi commode que celle de Schinschnach.
Lorsque j'arrivai à Olten, il n'y avait que trente personnes, et quoiqu'il ne fût que onze heures du matin, déjà Ton était à table. L'aubergiste me mena au bout de la grande rue dans un vaste grenier oii se trouvaient ces messieurs. Vainement lui observai-je qu'en ma qualité de piéton, je n'étais pas encore présentable. En effet, si mon costume était commode, il n'était pas magnifique ; une veste de toile bleue rayée, un pantalon de la même étoffe et point de bas, voilà quelle a été toute ma toilette pendant quatre cents lieues que j'ai faites à pied. Bah ! dit-il, tout ça ne fait rien pour des Suisses. J'allai prendre place à la longue table. Mon premier soin fut d'observer les figures : il y en avait d'excellentes. J'avais à ma droite un énorme ministre du canton de Bâle, vrai cochon, grosses lèvres, col enfoncé dans les épaules ; quand il voulait regarder son voisin, il commençait par fermer les yeux, puis il les rouvrait tout grands et vous fixait avec le dessous de l'œil. A côté de lui était un
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professeur en théologie de Zurich^ clique et jaune, à dents de cheval. 11 avait jeté sur la nuque de son long col une ample perruque à marrons, dont la moitié, prise dans le collet de son habit, donnait, à ce qui restait extérieurement, l'air d'une queue de perroquet déjetée. Plus loin, un petit pasteur pâlot de Neufchàtel, coiffé en jockey, faisait le joli cœur auprès d'une Bâloise au bec serré, qui ne riait que du coin d'une lèvre. Le petit coquin avait à son autre côté une baillive à triple menton du pays de Berne ; vieille vache qui, d'un bout de la table à l'autre, appelait son mari avec une voix d'homme, et disait toujours : Monsieur le Failli fl — Le président de la société, M. Orelli, de Zurich, était assis au milieu de la table. 11 avait devant lui une petite statue en bois, travaillée par Trippel, le plus habile sculpteur de la Suisse, et représentant leur grand Guillaume Tell au moment oii son fils, qu'il embrasse, lui rapporte la pomme percée sur sa tête, et la flèche passée au travers. Cette statue est d'une grande expression. Tell est adossé contre un tronc d'arbre, sur lequel s'élève une large coupe de la liberté. Un étranger qui arrive, et dont les idées sont en-
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core poétiques, admire cet ornement simple et auguste.
Lorsque le repas fut vers sa fin, il survint une demi-douzaine de musiciens coureurs de villages. Ils se placèrent devant nous en demi-cercle ; au milieu, une bonne maman en cornette, apparemment la grand'mère de la troupe, tenait dans son bec une clarinette qu'elle maniait avec dignité. Deux grandes filles bien bâties, établées à chacun de ses flancs, et affublées d'un chapeau rond, donnaient du cor; tandis qu'un ménétrier et un petit bonhomme fermaient les deux bouts de ce chœur grotesque, l'un par une flûte, l'autre par un violon. Je n'ai jamais rien entendu de plus aigre et de plus discordant que ce concert de famille. Us entonnèrent une musique suisse : à l'instant, à mon grand étonnement^, chacun des convives tira un papier de sa poche, et vieux ou jeunes, femmes ou prêtres, depuis' le petit ministre jockey jusqu'au curé calotte à l'oreille, tout le monde se mit à chanter une chanson nouvelle, composée pour Olten par un jeune ecclésiastique de Lucerne. Voici la traduction de cette chanson allemande, dont l'air est agréable et parfait pour de pareilles occasions. Il fut inventé
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anciennement par un poète suisse, nommé Jubart, dans une circonstance oii leurs troupes aflligées quittaient la patrie pour aller à une guerre étrangère.
CHANT D'OLTEN