TRADUCTION
Le mois de mai ranime la nature, et revient orner pour les Suisses les bocages et les prairies à'Olten.
■ Helvétiens ! ciiantez le bonheur de vous voir fraternellement. Qu'il est grand, qu'il est beau, mes frères, de ne former qu'un cœur et qu'une âme, quelque nombreux que nous soyons!
Dès qu'un vrai Suisse se rend à 0/ten, une salutation franche, un serrement de mains, un baiser fraternel, et un séjour agréable l'y attendent.
D'un œil serein nous contemplons notre chère
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patrie, et nous nommons loyale celui qui Taime sincèrement, et qui est prêt à s'immoler pour elle.
Pénétrés d'une reconnaissance qui se peint dans nos yeux, nous voyons que chaque état libre de la Suisse possède des hommes sages et fidèles, qu'il est sohde et florissant.
Nous disons avec une confiance et une énergie qui remplissent le fond de notre âme : Nous voulons faire encore plus de bien, dans le bonheur et dans le malheur ne pas nous reposer en esclaves. — Oui, vrai ; aussi vrai que la liberté existe?
Pleins de confiance en la nature, nous nous reposons dans son sein. Lorsqu'un Suisse en salue un autre dans une vallée sombre et fraîche, une larme involontaire échappe de ses yeux.
Ici retentissent les chants de la liberté, ces chants purs de l'habitant des Alpes. Quels sentiments de vertu et de sécurité n'excite pas Téloge de Tell et de Winkelried, chanté dans le petit boisd'Olten?
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Aucun terme ne peut exprimer les biens qu'Olten nous offre ; cette gaieté, cette confiance que produisent rarement les plaisirs de ce monde, on s'en souvient toute la vie.
Ah ! mes frères, il n'en fut pas toujours ainsi. Dieu donna de la force à nos pères ; il les rassembla dans les vallées de Grutli, et, tout à coup, nous fûmes libres.
Temps heureux! un préjugé farouche ne nous sépare plus. Il n'y a plus d'esprit de division, ni de prince dispensateur des grâces et des richesses. Vive Olten !
L'on dit bien de certain Suisse qu'il n'est plus digne de ce nom ; que dégénéré il n'aime plus que l'or, la faveur et les femmes. Qui, d'entre nous, mériterait ce reproche? Qui?...
{Allusion au baron de Bezenval).
Ce n'est pas un frère d'Olten ! Que l'exil et la honte soient son partage ! Qu'il fuie dans un pays d'esclaves. — Qu'il y vende sa main faible aux femmes et aux despotes.
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La mâle vigueur de nos pères anime encore i
nos bras. L'amour de la patrie ne nous commande ;
point à présent d'ensanglanter nos armes ; mais \
autant qu'il est toujours pur, autant cet amour i
est toujours brûlant. ;
S'il ne l'était pas, comment pourrait-on nous nommer un peuple heureux? Les veuves et les orphelins ne sont pas dans les pleurs. Aucune âme vertueuse ne soupire dans les cachots, et ne redemande la lumière. Voilà les fruits du patriotisme!
Approchez, patriotes ! Jurez de rester ce que vous êtes, fidèles à vos frères, fidèles à la patrie ; animés d'un courage héroïque dans l'adversité, à la mort. Que ce soit là le serment d'Olten.
Que ce serment soit inviolable et cher à nos descendants, que nos derniers neveux Tentendent une fois par an dans la salle d'Olten.
Enteinds-le toi-même aujourd'hui, peuple heureux ; toi qui viens de secouer le joug {la France) ! Vois la face de la liberté : qu'elle est belle! Ne recules pas : le bonheur l'accompagne.
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Gouvernes maintenant, souveraine de la terre {la France) ! Donnes l'exemple du courage. Nous maudissions ton or ; il était la source de nos maux : mais nous sommes réconciliés avec toi.
Bientôt, frères, chacun sera libre, en soutenant les droits des hommes. Jurez encore une fois à votre patrie, du cœur, de la bouche et de la main, qu'elle est et qu'elle restera libre!
C'est ainsi que le Suisse aime et chante son pays; c'est ainsi qu'il chante la liberté. Mais l'aime-t-il également? La connaît-il? Est-il vrai qu'il en jouisse? Ah! ce n'est pas par l'Ode A'Olten qu'il en faut juger; je dirai dans un instant des choses qui étonneront.
Après le dîner, j'allai me présenter à M. Orelli de Zurich, qui présidait la société cette année. Quand je me fus nommé, il me dit : « Vous êtes né, monsieur^ chez un peuple qui a pris le mors aux dents. — Mo7isieur, lui répondis-je, cest afin de passer tous les autres peuples ! » Quoique la réception assez aristocratique de M. le
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président semblât promettre à un Français peu d'égards de sa part, je puis dire que je me suis trompé, il m'a comblé d'amitiés et de soins : il venait toujours me chercher pour causer. Nous allâmes laprès-midi nous promener deux heures sur une jolie terrasse que les capucins à'Olten ont sur le rivage de ÏAa?\ Là, M. Orelli m'entretint avec passion de la littérature française. Il passa en revue tous les bons livres, tous ceux dont la lecture avait charmé sa jeunesse ; il me demandait si on les aimait encore ; et chaque fois que je l'en assurais, il semblait renaître aux jouissances de ses premières années. La conversation nous ramena sur la littérature allemande, dont il parla en homme qui la possède, et qui sait la faire valoir. Mais M. Orelli se ressouvint qu'il était président. Il fallut aller rejoindre ses compatriotes. Au retour de la capucinière, je trouvai toute la société répandue dans la grande rue à'Olten. Les uns étaient assis à la porte des auberges, les autres se promenaient. Il y avait des tables couvertes de théières et de bouteilles de bière; déjà l'on recommençait à boire; tous les arrivants, tous, sans exception, fumaient une pipe, c'était une odeur qui vous suffoquait^ et
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une fumée à ne pas se reconnaître. Ils s'approchaient de moi, et me lâchant une bouffée, me disaient très sérieusement : Monsieur le Français^ est-ce que ma pipe ne vous incomynode pas ? Le spectacle qu'ils me donnèrent le reste de la soirée fut la plus pittoresque de toutes les lanternes magiques. A chaque instant, on voyait venir de toutes les parties de la Suisse des piétons, des gens à cheval, des voitures, des cambiatures, des charrettes; tous ces gens-là se précipitaient au col les uns des autres, comme des amis intimes qui ne se seraient pas vus depuis mille ans : ils s'embrassaient trois fois, car c'est la mode des Suisses qui s'appliquent trois fois leurs visages, de manière à croire qu'ils ne pourront plus les décoller. On ne savait à qui aller, on se prenait les mains, on se réembrassait. Enfin, de compte fait, il arriva cent cinquante-sept personnes, et sur les sept heures du soir toute cette cohue patriotique remonta souper dans le même grenier oii l'on avait dîné. Nous avions là six grandes tables longues, couvertes de bouteilles, de chevreuils et de pâtés. En une heure et demie le tout fut dévoré, mais il était dit que nous en aurions encore pour longtemps.
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On rapporta de nouveaux vins, et soudain, par un accord presque miraculeux, voilà tous mes Suisses qui se remettent à chanter la chanson du matin. Figurez-vous l'ébranlement que reçut le grenier de deux cents voix ivres, donnant des coups de gueule affreux, et appuyant surtout sur les dernières syllabes du vers avec toute la rudesse à laquelle la langue allemande est déjà si disposée par elle-même. Cette musique, ces cris, ces chants de fraternité, cette image de la patrie, ces sons aigus des plus hautes notes, et leurs accords à la tierce font un si prodigieux effet sur les organes suisses qu'ils ne se possèdent plus ; les convives se lèvent de table, jettent là leurs serviettes parmi les plats, se mettent à courir comme des bacchantes par toute la salle, le verre à la main ; et c'est alors que vous voyez mille simagrées plus drôles les unes que les autres. Tantôt ils trinquent tous ensemble ; si le couplet qui se chante contient quelque image énergique, ou prononce quelque serment, ils lèvent tous la main, tenant en Tair les trois premiers doigts; tantôt s'accommodant à la mesure, ils se frappent de main en main, chacun reçoit une claque et la rend; tantôt deux amis se détachent, vont
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prendre sur la table une carafe de vin, se donnent un baiser^ puis se regardant fièrement et avec allégresse, ils boivent alternativement la même bouteille, et la vident en cadence. Enfin, quand la chanson est acbevée, des applaudissements, des cris, des hurlements couronnent cette scène bachique, qui ne tarde pas à recommencer. Tout le monde a un livre de chansons helvétiques. On choisit d'abord. On finit par chanter le livre entier. Est-il épuisé? Quelque ministre entonne un air de sa composition, après en avoir distribué Fimprimé à tous les assistants. Car il ne faut pas omettre que là (comme non pas ailleurs), presque toutes ces chansons, qui ne respirent que la liberté et la haine du fanatisme, sont composées par leurs prêtres. On porte jusqu'au scrupule l'attention à ce qu'il ne soit rien dit contre la tolérance, rien qui puisse brouiller la religion catholique et la protestante. Pendant le premier repas de la réunion générale, un ministre fait une quête avec un curé. Il semble surtout que le Suisse prenne ces précautions pour prévenir les obstacles qui l'empêcheraient de chanter. C'est en effet le plus beau moment de sa vie, le moment où il se développe le plus. Quelle
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douleur quand la nuit s'avance, et qu'il faut cesser de chanter, se séparer, aller se coucher ! Mais non, on ne va pas encore se coucher. Des jeunes gens font rapporter du vin ; ils s'écrient : Est-ce que nous ne serions pas prêts à nous immoler pour la patrie ? Faisons-lui donc un sacrifice qui en soit le gage. On suspend une épée au plafond, tout le monde est obligé d^aller y enfiler son chapeau ; ce beau monument est sacré : il n'est pas permis d'y toucher ; on l'appelle le père de la Patrie, on sent que c'est un excellent moyen de retenir le monde que de faire le père de la patrie; personne ne pouvant ravoir son chapeau, il faut bien rester, et en voilà jusqu'à trois heures du matin. Le second jour d'O/ten, sur la fin du souper, je causais avec un professeur de grec à Berne. La discussion par ellemême était assez importante : tout à coup les chansons de la veille se font entendre à une extrémité de la salle, mon homme n'y est plus, au lieu d'achever sa phrase, le voilà qui chante, puis il me dit : Je vous demande pardon, c'est un enthousiasme qui s'empare de nous autres, il ny a pas moyen d'y tenir !
J'oubliais de dire que pendant cette orgie hel-
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vétique il survint un violent orage, mais le père éternel tonnait en vain, on ne fit d'attention qu'au père de la patrie.
Le lendemain, à neuf heures du matin, l'académie à^Olten tint sa première séance. Le muséum n'était pas magnifique. On se servit de la pièce voisine de celle où nous mangions, toujours au grenier. Avant le discours d'ouverture qui devait se faire en allemand, et qui roula sur les mœurs des anciens Suisses, Fauteur, M. Orelli, président, me confia qu'il se trouvait extrêmement embarrassé d'avoir à parler en public, qu'il tremblait de tous ses membres, qu'il n'était qu'un bon homme médiocrement instruit ; non pas fait il est vrai pour être à la queue, encore moins pour être à la tête d'une société, mais bien pour se trouver avec tout le monde, au milieu de la foule. Je m'efforçai de le rassurer en lui disant que tous ceux devant lesquels il allait s'escrimer me paraissaient aussi de fort bonnes gens. Effectivement la société était cette fois je ne dirai pas mal composée, mais très faiblement... Autrefois les Gessner, les Lavater, les Pfe/fel, en un mot, tous les hommes célèbres ne manquaient pas ce rendez-vous général ; c'était tous les ans