LE PORTRAIT I
mains à sa poitrine, fait un haut-le-corps comme quelqu'un qui va vomir, et tombe lourdement sur le nez... Bon! mais au bout de la ruelle, c'était la campagne, où je voyais d'autres Versaillais qui donnaient la chasse aux camarades. . . Où me terrer? Par bonheur, il y avait là une maison démolie par le bombardement, un débris du siège. Je me glisse dans la cave, où je vois de la paille bonne pour m'y cacher, si on fouillait la ruine... Je n'en eus pas besoin. Jusqu'au soir, je restai dans ma cachette, la tête au soupirail, observant à droite et à gauche. J'avais les yeux juste au ras du sol, et je voyais, à dix mètres tout au plus, le cadavre de mon gendarme... Pas un joli spectacle, je vous en fiche mon billet, à regarder pendant des heures, qu'un homme qu'on vient de tuer... Celui-là était un brigadier, une baderne à chevrons, avec la médaille militaire et toute la ferblanterie de Crimée et d'Italie. Il était couché sur le côté, très tranquille, l'air de dormir. Seulement, sa face était très pâle, et il avait sous lui une mare de sang. Son képi avait roulé à quelques pas de là, et le vent faisait frissonner les rares mèches grises de son crâne... Brr! je n'aime pas penser à ça!... Enfin, la nuit vint. Je quittai mon trou, je rappliquai sur Paris comme je pus, et vous savez que je me suis battu jusqu'au bout. Heureusement que j'ai pu
150 LONGUES ET BKEVES
me carapater, tout à la fin, après la prise de la barricade du boulevard Voltaire, et qu'on ne s'est plus occupé de moi, vu que je n'avais même pas les galons de caporal.
« Là-dessus, trois ans se passent. La vie reprend son train-train. Et voilà que, un samedi de quinzaine, moi et un camarade d'atelier, nommé Ugène, nous nous sentons en disposition de faire la noce... A vingt-huit ans, quand on n'est pas marié, c'est encore permis, n'est-ce pas?... Nous montons à Montparnasse, nous dînons chez un marchand de vins de la rue de la Gaîté, mais là, bien, avec chacun son litre, le gloria, le pousse-café, tout le tremblement, et l'on va finir la soirée au bal des Mille- Colonnes. Là, mon Ugène, qui avait oublié d'être timide, accosta deux guerrières, une grosse rousse, qui rigolait tout le temps, et une petite brune, au teint mat, pas effrontée, et qui me plut tout de suite. J'off"re un saladier, on fait connaissance. Bref, à la sortie du bal, Ugène emmène la rousse, je donne le bras à la petite brune et je la reconduis jusque chez elle, au fond de Plaisance... N'ayez pas peur, les gosses. Je ne vais pas, à mon âge, vous conter des gaudrioles... Et attendez la fin avant de rire.
« Le lendemain matin, je me réveille, pas bien fier de moi, avec un peu de mal aux che-
LE PORTRAIT IJI
veux. La femme dormait profondément. A quoi bon se faire des mamours, quand on ne doit jamais se revoir?... Je me lève, je m'habille sans faire de bruit, et je m'approche de la cheminée pour y laisser ma pièce de dix francs, quand une petite photographie dans un cadre, à côté de la glace, me tire l'œil. Je m'approche... Et qu'est-ce que je vois? le portrait de mon gendarme de Rueil, nu-tête, assis sur une chaise, avec sa calvitie, ses chevrons et ses médailles!... Ah! je le reconnus du premier coup, allez ! Je l'avais vu assez longtemps, làbas, sur le pavé de la venelle, couché dans son sang!... Ça me fit un effet!... Oui, comme si j'avais eu dans le torse une main qui m'empoignait le cœur!... Le portrait de ce malheureux, ici!... Pourquoi?... Qu'était-il donc à cette fille?... Et, comme pour répondre à la question que je me posais tout bas, voilà que, tout à coup, derrière moi, la femme, qui s'était réveillée, me dit d'une voix triste : « Vous regar- « dez le portrait de papa... » Hein? Tableau !... Je venais de passer la nuit avec la fille de l'homme que j'avais tué !
« Bouleversé, la tête perdue, je voulus d'abord m'enfuir. Mais j'avais les jambes coupées par l'émotion; et puis, j'étais aussi retenu là par cette pauvre fille, qui me faisait pitié. Elle s'était assise sur son lit, et, par un instinct de
décence qui prouvait bien qu'elle ne faisait pas depuis longtemps son vilain métier, elle avait atteint sur une chaise sa camisole pour en couvrir ses épaules et ses bras nus. Elle était toute jeune, dix-huit ans peut-être, et, malgré sa soirée et sa nuit de débauche, elle restait gentille et fraîche sous ses cheveux en désordre; et elle me regardait avec des yeux d'innocente.
« Je pouvais à peine me tenir debout. Je vins m'asseoir près d'elle, et, n'osant plus la tutoyer, je lui indiquai du doigt le portrait. « Alors, c'est votre père? » lui dis-je. — Et, s'aitendrissant, elle me conta ses misères.
« Oui, son père, et un père excellent, qui était veuf, qui n'avait plus qu'elle, qui adorait sa petite Virginie. Ah 1 s'il n'avait pas été tué, à Rueil, par ces gueux de communards, elle serait restée honnête fille. Elle était si heureuse, jadis, dans ce village de Seine-et-Marne, à la gendarmerie, où son père était brigadier et où elle faisait déjà la petite ménagère!... Mais quoi? Orpheline à quinze ans! Elle était entrée comme apprentie, sans un sou à elle, chez une parente éloignée, une corsetière du faubourg Saint-Denis ; et là, toutes, la patronne et les ouvrières, étaient des catins. Mauvais conseils, mauvais exemples. On l'avait bien vite perdue. Pourtant elle ne faisait la vie que depuis quelques mois. Pendant deux ans, elle