LE PORTRAIT I
était restée avec le même amant, un employé de ministère, qui l'avait- quittée pour se marier... Et la pauvre enflmt revenait toujours, avec des larmes qui me faisaient mal, au plus grand malheur de son existence, dont j'étais cause, à la mort de son père, que j'avais tué de ma main.
« Pendant qu'elle me parlait ainsi, je retrouvais mon bon sens et je n'avais plus qu'une idée, moi : réparer le mal dont j'étais l'auteur. Et il n'y avait qu'un moyen, n'est-ce pas? Me charger d'elle. Virginie habitait un galetas d'hôtel meublé, ne possédait que la robe qu'elle avait sur le corps. Moi j'étais un ouvrier connaissant son affaire, gagnant de bonnes journées. J'avais des meubles, quatre sous d'économies. Je n'ai pas hésité. J'ai emmené Virginie et je l'ai établie chez moi... Ça vous semble étrange, un meurtrier qui prend pour maîtresse la fille de sa victime. Mais je l'avais eue déjà, la fille, le coup était fait... Et puis, non, je n'étais pas un meurtrier... Je n'avais tué le gendarme qu'à mon corps défendant... A la guerre comme à la guerre!... Et c'était encore montrer du cœur que d'arracher son enfant au vice... Et j'ai réussi, mes enfants, et j'ai refait d'elle une travailleuse et une brave femme, et je l'ai épousée, pas bien longtemps après... je puis le dire, maintenant qu'elle est morte, car
c'était elle, cette bonne mère Maujeu, que vous estimiez tous et que je pleure depuis deux ans!...
« Quant au portrait du papa, il est encore accroché dans ma chambre, en bonne place. Je l'ai toujours regardé sans remords, et même il y a des instants où il me semble que c'est lui qui me sourit avec bonté, le pauvre bougre de gendarme, et qu'il me remercie de ce que j'ai fait.
« Voilà, jeunes gens. Je suis resté aussi bon républicain que par le passé. Mais vous comprenez, maintenant, je l'espère, pourquoi je ne me battrai pas à côté de vous, à la prochaine, et pourquoi j'en ai assez, de la guerre civile. »
Une T{estituîion
A session du Parlement étant close, -l-v ) »Q riionorable M. Grandcadet, député j^^ «K des Deux-Garonnes, prend le rapide ■. Af^J\ — gratis, bien entendu, avec sa carte de circulation — et va tâter le pouls de l'opinion publique, dans sa petite ville.
Confortablement installé dans un coin de wagon, M. Grandcadet déploie un immense journal du soir, un journal bien pensant, ministériel, rédigé d'une prose lourde et triste comme la vertu, et dont la typographie ellemême a quelque chose de grave et de puritain. L'épisode du Panama — insignifiant, comme on sait, et exagéré avec tant de malveillance
par les seuls ennemis de la République — est relégué dédaigneusement à la troisième page, et tout ce qui s'y rapporte est imprimé en sept, et presque illisible. Par contre, les colonnes de Torgane austère sont encombrées de politique étrangère, d'articles d'un intérêt palpitant, qui commencent en ces termes : « Les choses se gâtent au Venezuela », ou bien : « Les jours du ministère Tricoupis seraient-ils comptés? »
Pour faire bonne contenance devant le monsieur à moustaches blanches de colonel en retraite, qui est assis sur la banquette en face et lit tranquillement la Cocarde, M. Grandcadet ne quitte pas des yeux la feuille officieuse et semble se passionner pour la crise hellène et pour les dernières dépêches de Caracas. Mais, en réalité, M. Grandcadet a été très secoué par les derniers événements, et la sombre inquiétude habite dans son âme.
Son nom n'a pas encore été prononcé. Bon. Il n'a rien écrit, rien signé. A merveille. Mais qui peut répondre, par le temps qui court, qu'on ne trouvera pas, un de ces quatre matins, sur son compte, un papier compromettant? Gir enfin, tout de même, il a touché son petit pot-de-vin, l'honorable, comme les camarades, et il n'a pas cru mal agir. Voyons, je vous en fais juge. Il n'avait pas d'opinion sur le dernier appel de fonds ; il hésitait. Un homme