‹ Œuvres, longues et brèvesChapitre 6 sur 33 · L E N F A N T PERDU · texte numérisé non relu

L E N F A N T PERDU

sur les bras, est morte à la peine. Elle travaillait dans les couronnes de perles, pour les cimetières. On n'y gagne pas sa vie, à ce métier-là. Elle a élevé son petit jusqu'à l'âge de cinq ans, et puis, c'a été pour elle, à son tour, que les voisines ont acheté des couronnes. Alors je me suis chargé du gosse. Oh ! je n'ai pas eu grand mérite, et j'ai été bien vite récompensé. A sept ans, c'est déjà un petit homme, et il se rend utile. Le dimanche et le jeudi, et aussi les autres jours, après l'école, il est avec moi, tient les balances, m'aide à pousser ma charrette, ce qui ne m'est pas trop commode, avec mon aileron... Dire qu'autrefois j'étais un bon ajusteur, à dix francs par jour!... Allez! Zidore est joliment débrouillard. C'est lui qui a ramassé le petit bourgeois.

— Comment? s'écrie M. Godefroy. C'est cet enfant?...

— Un petit homme, que je vous dis. Il sortait de la classe, quand il a rencontré l'autre qui allait tout droit devant lui, sur le trottoir, en pleurant comme une fontaine. Il lui a parlé comme à un copain, l'a consolé, rassuré du mieux qu'il a pu. Seulement, on ne comprend pas bien ce qu'il raconte, votre bonhomme. Des mots d'anglais, des mots d'allemand ; mais pas moyen de lui tirer son nom et son adresse... Zidore me l'a amené; je n'étais pas loin de là.

à vendre mes salades. Alors les commères nous ont entourés, en coassant comme des grenouilles : « Faut le mener chez le commissaire. » Mais Zidore a protesté. « Ça fera peur au « môme, » qu'il disait. Car il est comme tous les Parisiens : il n'aime pas les sergots. Et puis votre gamin ne voulait plus le quitter. Ma foi, tant pis ! j'ai raté ma vente, et je suis rentré ici avec les mioches. Ils ont mangé un morceau ensemble, comme une paire d'amis, et puis, au dodo!... Sont-ils gentils tout de même, hein?» C'est étrange, ce qui se passe dans l'âme de M. Godefroy. Tout à l'heure, dans sa voiture, il se proposait bien, sans doute, de donner à celui qui avait recueilli son fils une belle récompense, une poignée de cet or si facilement gagné en présence des encriers siphoïdes. Mais on vient de lever devant l'homme riche un coin du rideau qui cache la vie des pauvres, si vaillants dans leur misère, si charitables entre eux. Le courage de cette fille-mère se tuant de travail pour son enfant, la générosité de cet infirme adoptant un orphelin, et surtout l'intelligente bonté de ce gamin de la rue, de ce petit homme sccourable pour un plus petit, le recueillant, se taisant tout de suite son ami et son frère aîné, et lui épargnant, par un instinct délicat, le grossier contact de la police, tout cela émeut M. Godefroy et lui donne à réfléchir.

l'enfant perdu 87

Xon, il ne se contentera pas d'ouvrir son portefeuille. Il veut faire mieux et plus pour Zidore et pour Pierron le manchot, assurer leur avenir, les suivre de sa bienveillance. Ah ! si les peu sentimentaux personnages qui viennent constamment parler d'affaires à M. le directeur du Comptoir général de crédit pouvaient lire en ce moment dans son esprit, ils seraient profondément étonnés; et pourtant M. le directeur vient de faire la meilleure affaire de sa vie : il vient de se découvrir un cœur de brave homme. Oui, monsieur le directeur, vous comptiez offi ir une gratification à ces pauvres gens, et voilà que ce sont eux qui vous font un magnifique cadeau, celui d'un sentiment, et du plus doux, du plus noble de tous, la pitié. Car M. Godefroy songe, à présent, — et il s'en souviendra, — qu'il y a d'autres estropiés que Pierron, l'ancien ajusteur devenu marchand de verdure, d'autres orphelins que le petit Zidore. Bien plus, il se demande, avec une inquiétude profonde, si l'argent ne doit vraiment servir qu'à engendrer l'argent, et si l'on n'a pas mieux à faire, entre ses repas, que de vendre en hausse des valeurs achetées en baisse et d'obtenir des places pour ses électeurs. Telle est sa rêverie devant le groupe des deux enfants qui dorment. Enfin il se détourne, regarde en face le marchand des quatre saisons ; il est charmé par l'expression loyale de ce vi-

sage de guerrier gaulois, aux yeux clairs, aux moustaches ardentes.

« Mon ami, dit M. Godefroy, vous venez de me rendre, vous et votre fils adoptif, un de ces services!... Bientôt, vous aurez la preuve que je ne suis pas un ingrat... Mais, dès aujourd'hui... Je vois bien que vous n'êtes pas à l'aise et je veux vous laisser un premier souvenir. »

Mais de son unique main le manchot arrête le bras de M. Godefroy, qui plonge déjà sous le revers de la redingote, du côté des bank-notes.

« Non, monsieur, non ! N'importe qui aurait agi comme nous... Je n'accepterai rien, soit dit sans vous offenser... On ne roule pas sur l'or, c'est vrai, mais, excusez la fierté, on a été soldat, — j'ai ma médaille du Tonkin, là, dans le tiroir, — et on ne veut manger que le pain qu'on gagne.

— Soit, reprend le financier. Mais, voyons, un brave homme comme vous, un ancien militaire... Vous me paraissez capable de mieux fiiire que de pousser une charrette à bras... On s'occupera de vous, soyez tranquille. »

Mais l'estropié se contente de répondre froidement, avec un sourire triste qui révèle bien des déceptions, tout un passé de découragement : « Enfin, si monsieur veut bien songer à moi!... »

Quelle surprise pour les loups-ccrvicrs de la

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