L ENFANT PERDU
Bourse et les intrigants du Palais-Bourbon s'ils pouvaient savoir! Voilà que M. Godefroy est désolé, à présent, de la méfiance de ce pauvre diable. Attendez un peu ! Il saura bien lui apprendre à ne pas douter de sa reconnaissance. Il y a de bonnes places de surveillants et de garçons de caisse, au Comptoir. Qu'est-ce que vous direz, monsieur le sceptique, quand vous aurez un bel habit de drap gris-bleu, avec votre médaille du Tonkin à côté de la plaque d'argent? Et ce sera fait dès demain, n'ayez pas peur ! Et c'est vous qui serez bien attrapé, ah ! ah!...
« Et Zidore? s'écrie M. Godefroy avec plus de chaleur que s'il s'agissait de faire un bon coup sur les valeurs à turban. Vous permettrez bien que je m'occupe un peu de Zidore?...
— Ah ! pour ça, oui ! répond joyeusement Pierron. Souvent, quand je songe que le pauvre petit n'a que moi au monde, je me dis : « Quel « dommage!... » Car il est plein de moyens... Les maîtres sont enchantés de lui, à l'école primaire. »
Mais Pierron s'interrompt brusquement, et, dans son regard de franchise, M. Godefroy lit encore, et très clairement, cette arrière-pensée : « C'est trop beau, tout ça... Le bourgeois nous oubliera, une fois le dos tourné. »
« Maintenant, dit le manchot, je crois que
go LONGUES ET BRÈVES
nous n'avons plus qu'à transporter votre gamin dans la voiture ; car vous devez bien vous dire qu'il sera mieux chez vous qu'ici... Oh! vous n'avez qu'à le prendre dans vos bras ; il ne se réveillera même pas... On dort si bien à cet âge-là... Seulement il faudrait d'abord lui remettre ses souliers. »
Et, suivant le regard du marchand des quatre saisons, M. Godelroy aperçoit devant le foyer, où se meurt un petit feu de coke, deux paires de chaussures enfantines : les fines bottines de Raoul et les souliers à clous de Zidore; et chacune des paires de chaussures contient un pantin de deux sous et un cornet de bonbons de chez l'épicier.
« Ne faites pas attention, monsieur, murmure alors Pierron d'une voix presque honteuse. C'est Zidore, avant de se jeter sur le lit, qui a mis là ses souliers et ceux de votre fils... A la laïque, on a beau leur dire que c'est de la blague, les enfants croient encore à la Noël... Alors, moi, en revenant de chez le commissaire, comme je ne savais pas, après tout, si votre gamin ne passerait pas la nuit dans ma turne, j'ai acheté ces bêtises-là... vous comprenez... pour que les gosses... à leur réveil... »
Ah ! c'est à présent que les bras leur tomberaient, aux députés qui ont vu si souvent M. Godefroy voter pour la libre pen<^éc; — au
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fond, il s'en moquait pas mal, mais la réélection ! — C'est à présent qu'ils jetteraient leur langue au chat, tous les messieurs durs et secs qui siégeaient avec M. Godefroy autour des tables vertes et qui l'admiraient comme un maître pour sa sécheresse et pour sa dureté. Est-ce que, par hasard, ce serait aujourd'hui la fin du monde?... M. Godefroy a les yeux pleins de larmes !
Tout à coup, il s'élance hors de la baraque, y rentre au bout d'une minute, les bras chargés du superbe cheval mécanique, de la grosse boîte de soldats de plomb, des autres jouets magnifiques achetés par lui dans l'après-midi et restés dans sa voiture; et, devant Pierron stupéfait, il dépose son fardeau doré et verni auprès des petits souliers. Puis, saisissant la main du manchot dans les siennes, et d'une voix que l'émotion fait trembler :
« Mon ami, mon cher ami, dit-il au marchand des quatre saisons, voici les cadeaux que Noël apportait à mon petit Raoul. Je veux qu'il les trouve ici, en se réveillant, et qu'il les partage avec Zidore, qui sera désormais son camarade... Maintenant, vous me croyez, n'est-ce pas?... Je me charge de vous et du gamin... et je reste encore votre obligé; car vous ne m'avez pas seulement aidé à retrouver mon fils perdu ; vous m'avez aussi rappelé qu'il y avait
des pauvres gens, à moi, mauvais riche qui vivais sans y songer. Mais, je le jure par ces deux enfants endormis, je ne l'oublierai plus, désormais ! »
. . . Tel est le miracle, messieurs et mesdames, accompli le 24 décembre dernier, à Paris, en plein égoïsme moderne. Il est très invraisemblable, j'en conviens; et, en dépit des anciens votes anticléricaux de M. Godef'roy et de l'éducation purement laïque reçue par Zidore à l'école primaire, je suis bien forcé d'attribuer cet événement merveilleux à la grâce de l'Enfant divin, venu au monde, il y a près de dix-neuf cents ans, pour ordonner aux hommes de s'aimer les uns les autres.
Tàlotte